Chapitre 45

par Brunhild

 

 

 

Chapitre 45

 

 

 

La nuit était tombée. Ils étaient tous rassemblés autour de l’espace dégagé pour que les elfes puissent danser, certains étaient assis par terre, d’autres sur des chaises ou des caisses, une choppe à la main, d’autres étaient restés debout. Lorsque le festin avait touché à sa fin, le soleil terminait sa course dans le ciel. Maintenant, le silence régnait, seuls quelques murmures discrets venaient ponctuer l’attente.

Nasuada était confortablement assise sur une chaise, avec à sa droite, Eragon, qui était installé contre la patte avant de Saphira, et à sa gauche, Arya et la reine Islanzadì. Une fois de plus, la chef des Vardens fut frappée par la ressemblance entre la mère et la fille. La même crinière d’ébène cascadait librement dans leur dos, les mêmes mèches retenues par un bandeau − d’or pour la reine et de cuir pour Arya − encadrant un visage ovale doté d’yeux semblables à des émeraudes. La seule différence que Nasuada parvenait à discerner entre elles résidait dans leur regard : celui d’Islanzadì témoignait de son expérience et de son âge, bien plus accrus que chez sa fille aînée.

La jeune femme distingua la cadette, Slytha, à quelques pas de là où elle se trouvait. Elle la vit faire un clin d’œil à Arya, espiègle.

L’Alpha était là également. Il s’était fondu dans la foule, à l’instar de ses Métamorphes. Orrin et Orik, quant à eux, siégeaient sur le bord droit de l’assemblée de spectateurs. Le chef des Urgals, Nar Garzhvog, avait décidé de s’assoir avec ses semblables, au vu de leur taille imposante.

Une rumeur se fit entendre.

Nasuada tendit l’oreille. La douce mélodie provenait de la foule compacte, mais la jeune femme ne sut en trouver la source exacte. La musique s’intensifia, et fut rejointe par d’autres sons harmonieux venant l’habiller et la sublimer.

Slytha fit un pas en avant.

 

Tout serait parfait

Si le monde était

Un monde de paix

Comme il ne l'est jamais

Je le laisse aux autres

Nous ferons le notre

Je connais les doutes,

Les pleurs, la peur

Mais tout au fond

Là dans mon cœur

Je sais, qu'un jour notre amour

Guidera nos pas, toujours

Si toi tu es près de moi

La nuit, fera place au jour

Tout s'éclairera

Puisque tu es là

L'amour nous guidera

Tandis que sa douce voit s’éteignait, Glenwing se détacha de la foule. Nasuada le vit avancer jusqu’au centre de la place alors qu’il venait du fond.

J'avais peur d'aimer

Mais maintenant je sais

Quand l'amour est vrai

Il ne meurt plus jamais

Un monde parfait

Brille dans tes yeux

Ensemble, les deux amants chantèrent, leur voix se répondant mutuellement, l’une cristalline, l’autre d’un doux grave ruisselant comme de l’eau sur les rochers.

Si le monde pouvait

Etre amoureux

Il chanterait comme nous deux

Toujours, l'amour

Nous guidera

Les elfes furent les premiers à applaudir, aussitôt imités par les Métamorphes, puis par tous les autres peuples libres. Nasuada sourit.

La fête du solstice d’été venait de commencer.

 

*

*     *

 

Eragon fut parcouru d’un énième frisson. Derrière lui, il sentit Saphira vibrer.

« Arya avait raison. » dit-il, émerveillé. « Les elfes sont… »

« Irréelles. »

Des dizaines de femmes elfes dansaient et chantaient sur la place. Tantôt éparpillées aux quatre coins, tantôt parfaitement synchrones les unes des autres, leurs voix s’élevaient dans des aigus d’une harmonie impensable, où tintaient des sons de clochettes et de carillons. Leur danse, uniforme était impressionnante par leur temps, parfois lent et sensuel, parfois rythmé et saccadé ; et la grâce empreignait chacun de leur mouvement. Quelques femmes Métamorphes − dont Brunhild − s’étaient jointes à elles, et il arrivait que le temps d’un chant, des hommes elfes viennent accorder leur corps à celui d’une compagne de danse.

Eragon s’était senti rougir lorsque la fête avait commencé. Les femmes qui étaient venues se déhancher gracieusement n’étaient vêtues que d’un simple pantalon en cuir, et un léger haut recouvrait leur poitrine, dévoilant leur ventre plat et sculpté. La brassière que les femmes portaient laissait cours à l’imagination des hommes qui les admiraient, donnant accès à leurs mouvements de bassin sensuels et tentateurs.

La musique pulsait dans leurs oreilles, envoûtant leurs sens, charmant leurs perceptions. Eragon se sentait connecté à tout ce qui l’entourait, comme s’il était à la fois tout et un seul. Il inspira profondément, grisé par les chants elfiques.

Islanzadì caressa doucement le bras d’Arya et la regarda droit dans les yeux.

− Je pensais que tu te joindrais à elles.

− Autrefois, je chantais et dansais, mère. Mais cela appartient à un autre temps, aujourd’hui révolu.

Une étincelle brilla dans les yeux de la reine.

− Il fut un temps où nous chantions ensemble, ma fille.

Alors que la chanson des femmes elfes s’achevait, Islanzadì laissa glisser sa longue cape de ses frêles épaules et, jetant un coup d’œil à Arya, elle s’avança, sous les regards intrigués des spectateurs. Les elfes s’écartèrent respectueusement en portant deux doigts à leurs lèvres tandis que la reine se frayait un chemin parmi elles. Elle se tourna alors vers sa fille aînée, et commença à chanter.

Nos regards se croisent, je te vois sourire

Mais j'ai peur de la distance

On échange ces phrases, je te vois grandir

Et je perds de la confiance

Comment, comment faire pour te comprendre ?

Comment, comment faire pour te décoder ?

Que faut-il apprendre pour que l'on se rapproche ?

Toi, qui a le monde entier dans la poche

Les elfes autour d’elle joignirent leur voix à la sienne. Eragon regarda Islanzadì, médusé. Jamais il n’avait entendu la reine des elfes chanter. Sa voix était grave et fluide, renfermant une puissance insoupçonnée.

Oh, oh, oh, mon enfant, dis-moi pour toi

À quoi ressemble l'essentiel ?

Oh, oh, oh, à quand remonte la dernière fois

Qu'ensemble on a regardé le ciel ?

Oh, oh, oh, mon enfant, dis-moi pour toi

À quoi ressemble l'essentiel ?

Oh, oh, oh, à quand remonte la dernière fois

Qu'ensemble on a regardé le ciel ?

Tes yeux sont rivés sur tous ces écrans

Dans un monde parallèle

Maintenant pour se parler, on n'trouve plus le temps

Et l'amour est virtuel

Comment, comment faire pour te comprendre ?

Comment, comment faire pour te décoder ?

Que faut-il que j'apprenne pour que l'on se rapproche ?

Toi, qui a le monde entier dans la poche

Oh, oh, oh, mon enfant, dis-moi pour toi

À quoi ressemble l'essentiel ?

Oh, oh, oh, à quand remonte la dernière fois

Qu'ensemble on a regardé le ciel ?

Oh, oh, oh, mon enfant

À quoi ressemble l'essentiel ?

Oh, oh, oh, mon enfant

Et si on regardait le ciel ?

Oh, oh, oh, à quand remonte la dernière fois

Qu'ensemble on a regardé le ciel…

L’assemblée resta coite tandis que la voix d’Islanzadì s’estompait progressivement. Eragon frissonna. La reine était rayonnante, comme habitée par les paroles qu’elle venait de chanter, comme si elle avait été transcendée. Alors qu’une nouvelle mélodie se déclenchait grâce aux sorts des elfes, Islanzadì ouvrit la bouche, une étrange étincelle dans son regard d’un vert profond.

Un soir sur le bord du chemin

Il y'avait une étoile

Je l'ai ramassée…

Elle m'a souri au creux des mains

Comme si c'était normal

Je crois qu'elle m'attendait…

Je l'ai prise avec moi

J'entends souvent sa voix…

Tant que je peux je t'éclaire

Ouvre les yeux

Il y a tant de choses à faire

Puisque tout est éphémère

On peut faire mieux

Pas le moment de se taire !

La vie c'est gratuit, ça va sans dire

Tu devrais te resservir

Tant qu'on éclaire on espère !

Des murmures de surprise parcoururent l’assemblée. Sous leurs yeux ébahis, Arya fit un pas en avant, le regard rivé dans celui de sa mère. Eragon l’observa avec fascination, ne la voyant que de dos, alors que sa compagne répondait à Islanzadì :

L'étoile a si bien éclairé

Les pensées ténébreuses

Qui me ralentissaient…

L'étoile a si bien expliqué

Que chaque minute est précieuse

Pas de temps pour les regrets…

Et tant qu'elle sera là

Nous chanterons à vive voix

Ensemble, la mère et la fille, les yeux dans les yeux, coupées du reste du monde, entonnèrent le refrain, accompagnées par les voix des elfes qui se trouvaient avec elles.

Tant que je peux je t'éclaire

Ouvre les yeux

Il y a tant de choses à faire

Puisque tout est éphémère

On peut faire mieux

Pas le moment de se taire !

La vie c'est gratuit, ça va sans dire

Tu devrais te resservir

Tant qu'on éclaire on espère !

Si à mon tour je t'éclaire

Ouvre les yeux

Être ton étoile je sais faire

Nous créerons cette lumière

C'est contagieux

Tant qu'on éclaire on espère !

Tant que je peux je t'éclaire

Ouvre les yeux

Il y a tant de choses à faire

Puisque tout est éphémère

On peut faire mieux

Pas le moment de se taire !

La vie c'est gratuit, ça va sans dire

Tu devrais te resservir

Tant qu'on éclaire on espère…

Une ovation salua l’incroyable performance des deux femmes. Jamais ils n’avaient vu pareil spectacle, et la vision d’Islanzadì mêlant sa voix à celle d’Arya tenait du miracle, que tous chérirent comme un précieux trésor. Souriante, Islanzadì prit le visage de sa fille entre ses mains et déposa un tendre baiser sur son front. Puis, sans un mot, et regagna sa place, à gauche de Nasuada qui tentait de ne pas la dévisager tant elle était stupéfaite, laissant Arya sur la scène improvisée en compagnie des femmes elfes. De nouveau, une autre mélodie se fit entendre. D’un pas décidé, Arya se plaça en rang, espacée de quelques pieds de Brunhild, qui se trouvait à sa droite. L’elfe se retrouva directement dans la ligne de mire d’Eragon, mais, curieusement, elle ne lui accorda pas un regard et commença à siffler en rythme avec les autres, claquant des doigts avant de commencer à chanter.

J'aimerais juste pouvoir t'avouer

Tout ce que je n'ai pas su me cacher

J'ai eu trop de fois

Tendance à me tromper

Parfois pas besoin de mots

Pour se parler

Mais dans tes yeux

Je sens qu'on pourrait

Se retrouver…

Je voudrais juste aujourd'hui

Que l'on n'oublie jamais

Effacer tous ces non-dits

J'ai encore en moi ta voix qui résonne

Quand vient la nuit

Je me souviens de tout

Chaque jour je ne fais que penser à nous…

J’ai encore en moi ta voix qui résonne

Quand vient la nuit

Je me souviens de tout

J'espère encore te retrouver

Où tu es j'irai te chercher…

Pas besoin d'artifices pour exister

Notre histoire était si belle

Comme elle était

Je pourrais te regarder

Pendant des heures

Oublier le temps, les doutes et la peur

Dans tes yeux je sais bien que je reste

Comme un regret…

Je voudrais juste aujourd'hui

Que l'on n'oublie jamais

Effacer tous ces non-dits

J'ai encore en moi ta voix qui résonne

Quand vient la nuit

Je me souviens de tout

Chaque jour je ne fais que penser à nous…

J’ai encore en moi ta voix qui résonne

Quand vient la nuit

Je me souviens de tout

J'espère encore te retrouver

Où tu es j'irai te chercher…

Je me souviens de tes bras

La musique et ta voix

L'été qui défile, tes yeux

Qui se posent sur moi

Mon cœur qui bat si fort

La magie de ton corps

J’en demande encore…

Même si c’est du passé

Je veux revivre ça

Tout recommencer

Repartir avec toi

J'ai tout essayé

Mais je ne peux pas t'oublier

Je ne peux pas t'oublier !

J'ai encore en moi ta voix qui résonne

Quand vient la nuit

Je me souviens de tout

Chaque jour je ne fais que penser à nous…

J’ai encore en moi ta voix qui résonne

Quand vient la nuit

Je me souviens de tout

J'espère encore te retrouver

Où tu es j'irai te chercher…

Où tu es j'irai te chercher !

Un silence respectueux succéda à la chanson d’Arya. De par le nombre d’années qu’elle avait passé auprès des Vardens, ils savaient tous à quel point l’elfe était stoïque et impassible. La voir laisser tomber le masque de cette manière les fascinait. Nasuada elle-même avait entrouvert la bouche de surprise. Eragon, lui, souriait niaisement, sous les moqueries de Saphira. Son regard croisa celui de Slytha, qui lui fit un clin d’œil moqueur. Le jeune homme riva son regard sur Arya, qui paraissait soudain bien fragilisée tandis qu’elle entonnait une nouvelle chanson de sa voix cristalline.

Je me souviens il y a longtemps

On m'a dit de me méfier

Lorsque qu'on parle d'amour

Je l'ai fait…

Tu étais fort mais pas moi

Mon illusion, mon erreur

J'ai oublié dans tout ça

Mon bonheur…

Eragon sentit toute la peine de sa femme à travers ces quelques vers. Elle avait les yeux mi-clos, comme si elle se recueillait avec elle-même, croisant les bras sur sa poitrine pour se protéger d’une menace qu’elle seule pouvait sentir.

Aujourd'hui, c'est fini

Et ça ne peut pas être pire

Tu es parti mais sans trop souffrir

Tu as gagné, tu vas pouvoir leur dire

Ce que je sais maintenant

Crie-le sur tous les toits

Je sais que tu me mens

Il n'y a plus de toi et moi

Dis leur comme j'étais bien

Que mon cœur est brisé

Que je ne suis plus rien

Tout ce que j'espérais était

Impossible

Impossible

Impossible

Impossible

Tout au long de la chanson, Eragon put percevoir toute le chagrin d’Arya, comme si les mots qu’elle chantait presque pour elle seule reflétaient la partie émergée de ses souffrances. Le jeune homme avait appris au fil du temps ce que l’elfe cachait à tout le monde, la perte de Faölin, les tortures de Durza, la façon dont il avait souillé son corps, la douleur de la fuite de Slytha, sa relation compliquée avec sa mère. Il eut soudain l’impression d’être le seul à entendre entièrement ce que voulait exprimer Arya derrière ces simples mots. Entièrement connecté aux émotions de sa compagne, il se sentit frissonner. Il la voyait. Non pas par les yeux − cela allait de soi − mais dans toute sa complexité, ses joies, ses peines, ses espoirs, ses craintes.

« Je te vois. »

Elle leva les yeux vers lui ; il en fut bouleversé. Son regard émeraude était si intense qu’il vacilla, son cœur fit une embardée et se figea en même temps. Elle le regardait comme s’il était le seul à la voir, à l’entendre, à la sentir.

Sans le quitter des yeux, Arya continua à chanter. Les pulsations de la musique semblaient annoncer un tonnerre retentissant, comme si les émotions de l’elfe ne demandaient qu’à exploser au grand jour. Elle entama le premier couplet en délaçant sa chemise, au grand étonnement d’Eragon et de tous les autres spectateurs.

I was born in a thunderstorm

I grew up overnight

I played alone

I'm playing on my own

I survived

Hey

I wanted everything I never had

Like the love that comes with life

I wore envy and I hated it

But I survived

Eragon fronça les sourcils en ne reconnaissant pas la langue dans laquelle elle s’exprimait. Jamais il n’avait entendu ce dialecte, qui sonnait étrangement à ses oreilles, comme de l’eau cascadant dans la gorge de l’elfe, fluide et chaude.

Lorsqu’elle eut fini de défaire les lacets de sa chemise, Arya la fit glisser le long de son corps, découvrant ses épaules mutilées, exposant les cicatrices de son dos à la vue de tous. Les elfes frémirent, les Métamorphes hoquetèrent ; les nains jurèrent, les Urgals grondèrent.

D’un mouvement fluide, Arya tendit sa chemise à Islanzadì, verrouillant son regard dans le sien. L’on pouvait voir dans les yeux de la reine un profond respect, teinté de colère et de ressentiment, de peine et de regret. Se détournant de sa mère, Arya revint au centre de la place, continuant à chanter, indifférente quant à l’attention dont elle était la cible. Maintenant vêtue du même habit que ses homologues autour d’elle, l’elfe exposait sa peau au regard curieux, fasciné, et horrifié des spectateurs. La brassière en cuir laissait voir son ventre à la peau de miel, le début de ses hanches marquées, révélant les stigmates de son dos à la vue de tous.

I had wanted to go to a place where all the demons go

Where the wind don't change

And nothing in the ground can ever grow

No hope, just lies

And you're taught to cry in your pillow

But I'll survive

Arya rouvrit brusquement les yeux qu’elle avait auparavant fermés, les narines frémissantes, les paupières tremblantes.

I'm still breathing

I'm still breathing

I'm still breathing

I'm still breathing

I'm alive

I'm alive

I'm alive

I'm alive

I found solace in the strangest place

Way in the back of my mind

I saw my life in a stranger's face

And it was mine

I had wanted to go to a place where all the demons go

Where the wind don't change

And nothing in the ground can ever grow

No hope, just lies

And you're taught to cry in your pillow

But I'll survive

I'm still breathing

I'm still breathing

I'm still breathing

I'm still breathing

I'm alive

I'm alive

I'm alive

I'm alive

You took it out, but I'm still breathing

I had made every single mistake

That you could ever possibly make

I took and I took and I took what you gave

But you never noticed that I was in pain

I knew what I wanted; I went in and got it

Did all the things that you said that I wouldn't

I told you that I would never be forgotten

I know that's part of you

And I'm still breathing

I'm still breathing

I'm still breathing

I'm still breathing

I'm alive (You took it out, but I'm still breathing)

Lorsque les dernières paroles s’éteignirent dans la gorge d’Arya, Eragon chercha son regard du sien, sidéré. Jamais il n’avait soupçonné que sa voix puisse posséder une telle puissance, si poignante, vivante et brisée à la fois. Sans s’en apercevoir, il avait ouvert la bouche, haletant, soufflé par la mise à nu d’Arya. Elle lui jeta un coup d’œil qu’il ne sut interpréter ; il en fut troublé. Il s’enfonça dans son contact avec Saphira. La dragonne, connectée à sa moitié, était dans le même état que lui. Comme lui, elle ne parvenait pas à identifier clairement la myriade d’émotions qui la traversaient. C’était comme si d’un coup, chaque chose était devenue elle-même et son exacte inverse.

Mon soleil dans la nuit

T'es la couleur de ma voix

Le remède à ma vie

La seule âme en qui vraiment je crois

Sans savoir qu'un jour ce serait toi

Oui toi...

Leur folie je m'en fou

Avec toi je suis si bien

A deux on est un tout

Je veux que tu m'emmènes aussi loin

Que je n'imagine jamais la fin

La fin...

Aime-moi comme tu sais

Aime-moi, aime-moi comme tu sais

Aime-moi comme tu es

Aime-moi, aime-moi comme tu es

Touche-moi comme tu sais

Touche-moi, touche-moi comme tu sais

Ne perdons pas de temps

Le temps passe et revient

Mais tout me parait si clair

J’ai perdu trop de temps

À tenter de peupler ce désert

Qui si souvent éteint ma lumière

Lumière...

C’est toi qui mènes la danse

Malgré ce qu’ils en pensent

Et j’ai le cœur qui tourne

J’y vois enfin plus clair

Ne perdons pas de temps

Aime-moi comme tu sais

Aime-moi, aime-moi comme tu sais

Aime-moi comme tu es

Aime-moi, aime-moi comme tu es

Touche-moi comme tu sais

Touche-moi touche-moi comme tu sais

Ne perdons plus de temps

Aime-moi comme tu sais

Aime-moi, aime-moi comme tu sais

Aime-moi comme tu es

Aime-moi aime-moi comme tu es

Touche-moi comme tu sais

Touche-moi, touche-moi comme tu sais

Ne perdons pas de temps

C’est toi qui mènes la danse

Malgré ce qu’ils en pensent

Et j’ai le cœur qui tourne

J’y vois enfin plus clair

À mesure que la fête avançait, les chansons des elfes se firent de plus en plus suggestives, lascives. Les femmes se déhanchaient, se mouvant avec une grâce incomparable. Les hommes en furent échaudés, fascinés par les elfes à la beauté irréelle. Eragon, lui, n’avait d’yeux que pour Arya. Elle avait laissé tomber toute sa réserve habituelle, abaissant un masque qu’elle avait savamment érigé pour se protéger au quotidien ; mais ce soir, elle avait mis son corps et son âme à nu, chantant et dansant avec ses pairs. De l’avis d’Eragon, sa beauté surpassait largement celle des autres femmes, il ne regardait que celle qui lui appartenait. C’était comme si elle rayonnait de l’intérieur, intense, fébrile et pourtant assurée, fragile et pourtant indestructible.

« Viens. »

« Hein ? »

Alors qu’elle chantait avec les autres, Arya le regarda droit dans les yeux avec une moue amusée sur le bout de ses lèvres.

« Rejoins-nous. »

« Je ne connais pas vos paroles… » avança-t-il, incertain.

« Alors lis en moi. »

Comme envoûté, Eragon se leva lorsque la chanson se termina. Les yeux dans ceux d’Arya, il marcha jusqu’à elle. Autour d’eux, d’autres hommes se mêlaient aux femmes, bien que quelques-unes − dont Brunhild − se plaçaient en duo avec une autre femme.

Face à sa compagne, Eragon ne put détacher son regard du sien. Il pouvait sentir sa respiration sur son visage tandis que son sang pulsait dans la pointe de ses oreilles. Délicatement, il posa ses mains sur les hanches dénudées d’Arya et son esprit fusionna avec le sien. Il dut se faire violence pour ignorer toute la sensualité et l’érotisme qui avait envahi la conscience de l’elfe. S’il fut inquiet quant au fait de ne pas la reconnaître, il ne lui en montra rien, apprivoisant cet aspect inconnu de sa femme. Lisant et vivant les paroles dans l’esprit d’Arya, Eragon commença.

Ils pourront tout nous enlever

Ils pourront bien essayer

De nous monter l'un contre l'autre

À contre sens pour qu'on se vautre

Ce fut Glenwing, les mains posées sur le corps de Slytha, qui prit la suite. Tous avaient les yeux plongés dans ceux de leur partenaire.

Ils pourront nous raconter

Qu'on a eu tort qu'on s’est trompé

Ils pourront pointer du doigt

Pointer l'amour coupable de quoi

Viens on s'aime

Viens on s'aime

Eragon sentit le rythme s’accélérer, devenir pressant. Tenant Arya du bout des doigts, ils se mirent à danser ensemble, parfaitement accordés. Tout autour d’eux, chaque couple ainsi formé les imitait. Ils étaient un même être, à la fois plusieurs esprits, et pourtant un seul, vibrant de concert avec la musique.

Allez viens on s'aime, on s'en fout

De leurs mots, de la bienséance

Viens on s'aime, on s'en fout

De leurs idées, de ce qu'ils pensent

Viens on s'aime, et c'est tout

On fera attention dans une autre vie

Viens on s'aime, on est fous

Encore un jour, encore une nuit…

Ils pourront parler du ciel

Dire que notre histoire n'est pas belle

Prier pour qu'on abandonne

Qu'il y ait une nouvelle donne

Ils pourront bien nous avoir

Le temps d'un doute le temps d'un soir

Mais après la peine et les cris

Sèche les larmes qui font la pluie

Viens on s'aime

Viens on s'aime

Allez viens on s'aime, on s'en fout

De leurs mots, de la bienséance

Viens on s'aime, on s'en fout

De leurs idées, de ce qu'ils pensent

Viens on s'aime, et c'est tout

On fera attention dans une autre vie

Viens on s'aime, on est fous

Encore un jour, encore une nuit…

Allez viens on s'aime, on s'en fout

De leurs mots de la bienséance

Viens on s'aime, on s'en fout

De leurs idées, de ce qu'ils pensent

Viens on s'aime, et c'est tout

On fera attention dans une autre vie

Viens on s'aime, on est fou

Encore un jour, encore une nuit…

*

*     *

 

Eragon embrassait fébrilement Arya, une main posée sur sa fine taille, l’autre dans son dos pour la tenir contre lui. Les doigts de l’elfe avaient rapidement quitté ses cheveux pour venir délacer sa chemise elfique. Il entendit le cliquetis de la boucle de sa ceinture et sourit dans leur baiser. Ce dernier était différent de tous ceux qu’ils avaient pu échanger. D’ordinaire doux ou brutaux, tendre ou sauvages, cette fois-ci la danse de leurs bouches et de leurs langues était à la fois sensuelle et impérieuse. L’atmosphère empreint de magie exacerbait leurs sens, leurs gestes étaient teintés d’une sensualité débordante qu’Eragon ne reconnut pas tant elle était féérique. Il lui semblait que les lèvres d’Arya étaient plus douces et savoureuses, que son souffle était bien plus lourd qu’à l’accoutumée, comme si le poids des événements était palpable et que l’on pouvait le caresser du bout des doigts.

Arya l’entraîna à sa suite tandis qu’elle s’allongeait sur leur lit. Il en profita pour défaire cette brassière qui la rendait ô combien attirante mais qui cachait bien trop de choses à son goût. La poitrine de l’elfe s’offrit à sa vue, presque demandeuse, et il la caressa avec amour sans cesser d’embrasser sa femme. Elle soupira d’aise dans leur baiser, ouvrant les jambes pour qu’Eragon puisse s’y loger. Au-dessus de la Métamorphe, le jeune homme était appuyé sur ses bras, prodiguant ses caresses qui la faisaient frémir.

Ils se séparèrent le temps d’un instant, reprenant leur souffle. Eragon se coula le long du corps d’Arya, déposant des baisers humides sur sa peau de miel, laissant sa langue serpenter, captant son essence à même la peau. Arya soupira, la tête renversée sur le côté, les yeux clos, les lèvres entrouvertes.

Eragon déboucla sa ceinture et lui retira habilement son pantalon en cuir tout en descendant plus encore. Il pressa sa bouche contre l’entrejambe de sa compagne, encore cachée par son sous-vêtement. Arya gémit. Le jeune homme lui ôta alors le dernier rempart qui la protégeait de la nudité et caressa ses longues jambes galbées de ses doigts, avant de cueillir la goutte de désir qui perlait entre les cuisses de sa femme pour la goûter ; pendant que son autre main venait stimuler son bouton d’amour.

Le visage face à l’intimité d’Arya, Eragon y aventura sa langue d’un contact sûr et appuyé, jouant avec son sexe. La main de l’elfe était venue agripper les cheveux du Dragonnier pour approfondir le contact de sa bouche sur son entrejambes.

Elle gémit son prénom, il se mit à trembler.

Dans la nuit d’ivresse, les deux amants se prodiguaient des caresses enfiévrées, lourdes d’un désir pressant, comme s’ils devaient se toucher pour la dernière fois, comme s’ils allaient mourir le lendemain.

Arya prit le visage de son époux dans ses mains et le ramena à sa hauteur. Son regard ancré dans le sien, elle l’embrassa avec passion, vibrante et sensuelle. Eragon, logé entre ses cuisses, tenait fermement celle de droite, qu’il gardait remontée pour lui permettre un plus libre accès à son entrejambe.

Ils se séparèrent un instant, les yeux émeraude de l’elfe scrutant intensément les prunelles noisette du Dragonnier, leurs lèvres se frôlant dangereusement. Sans cesser de la regarder, Eragon la pénétra.

Arya cessa de respirer.

Aussi lentement qu’il s’enfonçait en elle, son esprit vint s’accorder au sien avec la même douceur mesurée, savourant son entrée en elle, physique et mentale. Lorsqu’il fut fiché entre ses cuisses, Eragon se mit en mouvement, d’abord avec lenteur, puis dans un rythme à la fois effréné et doux. Arya tenait la nuque de son mari dans ses mains, désireuse de le sentir contre elle, fusionnant totalement avec lui. Elle se livra corps et âme, le laissant accéder à toutes les parties de son corps et de son esprit.

Eragon était fou. Sous son corps, Arya n’ondoyait pas comme elle en avait l’habitude. Peut-être était-ce la magie du solstice d’été. Peut-être était-ce l’alcool qu’il avait bu qui lui jouait des tours. Mais au fond de lui, il percevait cette infime différence dans l’attitude de sa femme, la façon dont elle l’embrassait, le touchait, le mordillait, murmurait son nom de sa voix rauque. Il se sentait connecté à elle, lié jusqu’aux tréfonds de son être. Il en fut ébranlé.

Passionné, le jeune homme fusionna complètement avec l’esprit d’Arya. Il n’accueillait pas sa conscience dans la sienne, non ; ils formaient une seule et même essence, allant bien au-delà de ce que quiconque pouvait espérer partager avec son partenaire.

Dans son mouvement de va-et-vient, Eragon s’appropriait les souvenirs de sa compagne, tout ce qui faisait d’elle la femme qu’elle était aujourd’hui. Ce qu’il avait pu comprendre en la voyant danser et en l’écoutant chanter prit alors tout son sens.

Eragon grogna de plaisir. Arya gémit plus fort lorsqu’un coup de reins vint décupler son plaisir.

− Je te vois…, murmura-t-il.

Elle eut un tressaillement, infime, imperceptible, tandis qu’elle succombait à l’ivresse qui les habitait. Contre ses lèvres, Eragon lui chuchota tout bas, si bas que seuls eux purent entendre ses paroles :

− Fordömar avr Älfrinn vìlthür. (L’elfe à l’âme de panthère). Bärnedhel fra adhelìgh, uütfordàn unin lìdhaen (L’enfant de la couronne, conçue dans la passion). Ono eru udoffër thornà, skölir thornà, eld hornya thornà, üks misnnàrh yawë. (Tu es celle qui se sacrifie, celle qui protège, celle qui écoute, la porteuse du lien de confiance). Ono eru ädhel un sìtholt kona, ono eru att ägnah kona bjötha sem err ostìthiandì. (Tu es celle qui se dévoue à son destin, tu es celle qui se brise mais demeure indestructible). Ono eru hudvàk larìe sem eldhrimmer fra Älfakyn, Älfrinn burthre’ye Manën adhelìgh, ono eru förenìa thornà. (Tu es la changeuse de peau qui a grandi chez les elfes, l’elfe née des enfants de la Lune, tu es celle qui unifie). Ono eru släpper thornà som ut lìdhaenya mär koner barìa känna din shystà andedräkt. (Tu es celle qui déchaîne les passions mais n’en connaîtra qu’une seule et dernière jusqu’à ton ultime expiration). Ono eru gjennöm thornà tidhën, uendret, med endhringënn oforànië skönhet arheïn foradinìa, avithìl thornà frosteàn tvìvhel anidhäs (Tu es celle qui traversera le temps, inchangée, à la beauté inaltérée à travers les âges, celle qui perdurera au fil des dynasties). Ono eru thornà sem, asdr ethasendìa orn öndhùnn thornà sem lifirìa, thornà sem vibreeriyà vaìknë, thornà sem karjùnn, thornà sem vaìdd, thornà sem ellu jääma. (Tu es celle qui, pleine de doutes et de cicatrices, respire encore ; celle qui vibre, celle qui se tait, celle qui hurle, celle qui survit.)

Ce fut comme si le corps d’Arya se dépassait lui-même. La passion qui se déchaînait en elle vint décupler les vibrations qui la transpercèrent à l’énonciation de son vrai nom. Elle se figea et éclata en mille morceaux, se renferma et s’ouvrit, pleura et rit, se désagrégea et se reconstruisit.

Et, alors que la jouissance prenait possession que son être tout entier, Arya s’embrasa de l’intérieur tandis qu’une graine de lumière se logeait en elle.