Chapitre 34

par Brunhild

 

 

 

Chapitre 34

 

 

 

Saphira sursauta, ébranlée, et fit volte-face, tremblant de tous ses membres.

« Que se passe-t-il, Bjartskular ? » s’alarma Arya.

Les muscles de la dragonne s’étaient brutalement tendus et elle avait bondi en direction du rocher de Kûthian. Figée, elle se tenait ramassée en direction de la montagne, les écailles parcourues d’une vibration provoquant une ondulation d’un bleu saphir, les ailes baissées à la manière des oreilles d’un chat.

Arya avisa Gwenyvar qui s’avançait prudemment à hauteur de Saphira avec une démarche prudente, prête à sursauter au moindre bruit, les oreilles plaquées sur son crâne, les poils de sa colonne vertébrale hérissés en une crête d’ébène. La Métamorphe fronça les sourcils en regardant le rocher de Kûthian, tout à coup inquiète. Que se passait-il là-haut ?

Pourvu qu’il ne soit rien arrivé à Eragon…

« Il y a quelqu’un avec lui. »

La voix de Saphira était teintée d’incrédulité mêlée à la stupeur la plus profonde.

« Que se passe-t-il ? » répéta Arya. « Parviens-tu à communiquer avec Eragon ? »

« Non. Mais il y a une présence dans cette montagne. Une présence vieille comme le monde. »

 

*

*   *

 

« Je suis Aarmùndhr l’Oublié. » déclara-t-il, et sa voix fit vibrer chaque partie du corps du jeune homme.

Eragon sentit les mots prononcés d’une voix sans âge résonner en lui comme la chute d’une pierre dans une grotte. Il frémit jusqu’à la pointe de ses cheveux.

Le dragon s’était posé face à lui, juste derrière le corps figé de Dragan, dont la peau avait comme fusionné avec la pierre. Le Dragonnier dut se dévisser le cou pour garder le contact visuel avec Aarmùndhr.

Le cou de ce dernier semblait interminable. La taille de sa tête devait sans nul doute avoisiner le triple de celle de Glaedr.

Au moins, songea Eragon en écarquillant les yeux.

Du menton d’Aarmùndhr coulaient deux stalactites d’améthyste qui paraissaient aussi tranchantes que des rasoirs. Le contour de sa mâchoire était hérissé de piques pointues, à la manière des épines de Saphira. Les écailles du grand dragon se teintaient de toute une variation de violets. Sa gorge était du même lilas que ses yeux, mais ses épines tiraient davantage sur le gris violacé. Ses griffes d’un blanc immaculé tranchaient avec la couleur améthyste qui colorait les écailles de son dos. Cependant, chaque mouvement du reptile provoquait des nuances dans ce camaïeu de couleurs : l’on pouvait y distinguer des tons tantôt aubergine, tantôt mauve, plus colombin sur certaines parties de son corps imposant ou encore gris de lin et parme sur le velours de ses ailes.

Au milieu de son front naissait un éclat de cornes formant comme une crinière d’améthyste le long de son crâne qui s’évanouissait sur sa nuque.

Le dragon baissa la tête de sorte que son museau se trouve à hauteur des yeux d’Eragon. Ce dernier sentit l’esprit d’Aarmùndhr s’insinuer dans le sien, aussi le laissa-t-il faire. La conscience du grand dragon était vaste et puissante, et s’y égarer de manière imprudente promettait une longue et lente descente vers la folie.

Eragon permit à Aarmùndhr de fouiller la totalité de ses souvenirs, de son enfance jusqu’au moment présent. Ses joies, ses peines, ses doutes, ses convictions, ses peurs, ses deuils, mais également tout ce que le jeune homme savait des événements se déroulant en Alagaësia. Le dragon violet passa au crible tous les souvenirs du Dragonnier, n’omettant aucun détail, extirpant la moindre information. Tout au long de son investigation, Eragon s’ouvrit totalement, jusqu’à le laisser prendre connaissance de son véritable nom.

Enfin, Aarmùndhr se redressa et se retira de la mémoire du jeune homme.

« Tu portes un beau nom, Eragon, fils de Brom. » déclara-t-il enfin. « Sois fier de le porter, et accepte l’idée qu’il ne soit plus le même demain en accomplissant ton destin. »

Incapable de formuler le moindre mot, le Dragonnier acquiesça en déglutissant avec peine.

« Je suis Aarmùndhr, fils de Rhaemàr, frère de Raugmar le Noir. » se présenta le dragon. « Nous étions de la même couvée, et dans nos veines coule le sang du grand Belgabad. »

« C’est un honneur, ebrithil. » articula le jeune homme.

Les yeux lilas d’Aarmùndhr scintillèrent à l’entente du respect de l’humain devant lui. Puis il regarda le Gardien, qui n’était désormais qu’une statue de pierre, dépourvu des écailles qui s’étaient greffées à son propre corps. Eragon suivit son regard.

« Ebrithil. » commença-t-il, incertain. « Que s’est-il passé ? »

L’attention du grand dragon se reporta sur lui.

« Le Gardien a accompli sa tâche. » dit-il simplement.

« Mais… »

« Avant de t’expliquer ce qu’il s’est passé, jeune humain, il me semble que tu as deux êtres chers à ton cœur qui t’attendent dehors. »

 

*

*  *

 

Saphira tressaillit.

« C’est lui ! Il revient ! »

Arya étendit sa perception jusqu’au rocher de Kûthian. Elle retrouva l’esprit de son jeune époux, mais à ses côtés…

« Il n’est pas seul. » déclara la dragonne en faisant écho à ses pensées. « Quelqu’un se trouve avec lui. »

Dans l’aube naissante, la Métamorphe distingua une silhouette sortir du cœur de la montagne. La lumière timide du jour qui se levait provoquait un contre-jour, aussi ne réussit-elle pas, malgré sa vue perçante, à identifier ce qu’elle voyait. Gwenyvar se glissa silencieusement à ses côtés, passant sa tête sous la main de son amie.

Si elle était avide de questionner le Dragonnier après ces deux jours passés à attendre qu’il sorte du rocher de Kûthian, Arya demeura patiente, jugeant impoli de précipiter son esprit en direction du jeune homme. Elle prit donc son mal en patience en attendant qu’il les rejoigne.

Saphira cependant, ne fit pas preuve de la même réserve. Deux jours séparée de l’esprit de son petit homme par cette étrange montagne avaient été insupportables. Se sentir ainsi isolée de sa moitié avait été comme une déchirure pour la dragonne. Sa conscience rejoignit celle d’Eragon dès qu’il fit un pas à l’extérieur, retrouvant avec délice l’Indlvarn, ce lien si particulier qui unissait leurs deux êtres.

Le jeune Dragonnier avançait dans les airs, ce qui étonna les deux femmes. Eragon était pourtant allé à pied. Que se passait-il exactement ? Saphira sentait un grand bouleversement dans le cœur de sa moitié, mais elle ne parvenait pas à en identifier la cause ni la nature. Comment était-ce possible.

Frrr.

La silhouette se rapprocha davantage d’eux, et le point qu’elle formait il y a quelques secondes à peine grossit de plus en plus.

Frrr.

La terre trembla sous leurs pieds, et l’herbe se plia sous la force de grandes bourrasques.

Frrr.

Arya sentit ses cheveux s’envoler à mesure que la forme dans les airs se rapprochait.

Frrr.

Saphira vibra de l’intérieur.

Frrr.

Gwenyvar retroussa ses babines, les oreilles plaquées sur la tête.

Frrr.

Un gigantesque dragon violet apparut sous leurs yeux ébahis. À la base de son long cou sinueux, les trois compagnes virent un homme assis à califourchon.

C’était Eragon.

À sa vue, le cœur d’Arya se gonfla dans sa poitrine. Elle ne chercha pas à repousser ce sentiment et savoura la sensation de joie et de soulagement qui la traversait en revoyant son époux.

Le dragon violet arriva devant elles, les ailes déployées, et se posa avec une grâce inattendue compte tenu de sa taille. À peine avait-il posé une patte au sol qu’Eragon sautait de son dos pour se précipiter vers les femmes qui l’attendaient. Son esprit avait déjà fusionné avec Saphira depuis sa sortie du rocher, partageant toutes leurs sensations et se réconfortant mutuellement. Aussi la dragonne ne lui en voulut-elle pas lorsqu’elle le vit se diriger à grands pas vers Arya, un sourire plaqué sur la bouche, et la prendre affectueusement dans ses bras.

La Métamorphe lui rendit son étreinte, prise du même empressement, de la même avidité. Il ne leur fallut que quelques secondes pour que leurs lèvres ne se rejoignent dans un baiser passionné, les deux amants se transmettant par ce geste tout ce qu’ils ne trouvèrent pas le temps de se dire.

Leur moment d’émotion passé, ils se détachèrent l’un de l’autre, puis Eragon, tenant la main d’Arya dans la sienne, se tourna vers le grand dragon en souriant de toutes ses dents et déclara :

− Saphira, Arya, Gwenyvar, je vous présente Aarmùndhr l’Oublié.

Les deux femmes eurent la même réaction.

− Un dragon… soufflèrent-elles en cœur, l’une à voix haute, l’autre dans leur esprit.

Aarmùndhr, qui les dominait de toute sa hauteur, pencha la tête vers elles :

« Jeune Métamorphe, Écailles brillantes, panthère, je vous salue, moi, Aarmùndhr l’Oublié, fils de Rhaemàr, frère de Raugmar le Noir. »

À l’entente du dernier nom cité, Arya et Saphira tressaillirent. Bien évidemment, elles connaissaient Raugmar le Noir, lointain descendant du grand Belgabad.

Alors Aarmùndhr leva rapidement le mystère qui l’entourait. Il répéta eux deux femmes ce que Dragan avait narré à Eragon deux jours auparavant, et le jeune homme compléta le récit du dragon avec ses propres sensations et émotions dans leur esprit.

Arya et Saphira demeurèrent interdites face à ces révélations. Elles crurent rêver lorsque le grand dragon leur apprit l’existence des œufs dans la Crypte des Âmes, mais l’image qu’Eragon leur transmit ce qu’il avait de ses yeux vu, elles ne purent douter davantage.

− Les dragons ne sont pas morts…, murmura Arya.

« Je ne suis plus seule. » dit Saphira.

Elle s’était confortée dans l’idée qu’elle était la dernière femelle de sa race, et découvrait maintenant qu’elle ne serait plus jamais seule. Il existait non seulement un autre dragon vivant et libre, mais aussi des centaines d’œufs n’attendant que d’éclore.

Lorsqu’Aarmùndhr eut fini son récit, il poursuivit en expliquant ce qu’il s’était passé avec Dragan, en réponse à la question qu’Eragon se posait depuis l’animation du grand dragon.

« Quand Raugmar le Noir nomma le Gardien, il décida également que l’un de nous devrait se dévouer veiller sur la Crypte des Âmes. Sa décision fut tout autant dictée par la méfiance que lui inspiraient les Métamorphes que par la volonté de conserver un héritage. Il n’était pas sûr que l’Alpha bien que solide, puisse narrer les événements quand la Crypte serait ouverte des années plus tard. Raugmar le Noir voulut que l’un de ses guerriers reste avec le Gardien. Mais malgré sa puissance, il lui était incapable pour autant de figer la vie pendant une durée aussi indéterminée afin qu’elle reprenne son cours de manière fluide, sans rien endommager. Il se souvint alors des écailles que le Celui-qui-profane avait volées. Il en restait des centaines de milliers qui n’avaient pas servi à créer des armures pour les Métamorphes. Raugmar les récupéra, et après avoir privé l’ancien Alpha de sa peau, il les lui greffa une à une avant de lancer un sort avec ses guerriers. Ce sort permettrait aux écailles de récolter les souvenirs du Gardien et, une fois arrachées de son corps, de venir se greffer sur mon corps figé. Mais la disparition des écailles de la peau du Gardien entraînerait inéluctablement sa mort. Maintenant qu’il a payé sa dette, il est figé pour l’éternité, tel que je l’étais avant de me trouver ici devant vous. »

« Ebrithil, pourquoi Raugmar le Noir vous a-t-il choisi ? demanda Saphira en tentant de cacher son excitation.

Aarmùndhr se tourna vers elle. Même si elle était bien plus petite que lui, la fière dragonne ne se démonta pas et resta campée sur ses positions. Il la renifla, et expira un souffle chaud.

« Raugmar et moi faisons partie de la même couvée. Mais plus encore, et aussi improbable que cela puisse paraître, nous étions dans le même œuf. »