Chapitre 9

par Brunhild

  Slytha fut réveillée par des coups frappés à la porte. Elle émergea difficilement de son sommeil et chercha la clef des yeux. Elle la trouva et alla ouvrir :

  – Eragon ? Que fais-tu ici ?

  – Bonsoir, Slytha. Pardonne-moi de te réveiller, mais j’aurais besoin de parler à Arya.

  – Entre, le pria l’elfe.

  Le Dragonnier franchit le seuil de la porte et attendit. En observant la pièce baignée dans les ténèbres, il distingua Arya roulée en boule sur le canapé. Ses cheveux de jais cascadaient sur la moitié de son visage d’albâtre, baigné par un rayon de lune qui perçait à travers les volets. Ainsi, elle semblait apaisée, comme libérée de tous ses soucis. Ses sourcils obliques étaient lisses et se fronçaient légèrement sur ses paupières closes dont les cils étaient gracieusement recourbés.

  – Elle est mieux comme ça, non ? demanda Slytha en le rejoignant.

  – Oui, répondit Eragon, ému par tant de beauté.

  Il avait beau avoir promis à Arya de ne plus la courtiser, sa passion, elle, ne s’éteindrait jamais. Et cela, il le ferait comprendre à Trianna dès que possible. Il ne l’aimait pas, elle ne l’attirait pas comme Arya l’attirait, tel un aimant. Jamais, non jamais, il ne pourrait éprouver ce sentiment avec quelqu’un d’autre qu’avec Arya, même si elle, si.

  – Tu veux lui parler ?

  – En effet.

  – Bon courage.

  – Pourquoi ? s’étonna Eragon.

  – Pour la réveiller, pardi.

  Confiant, le jeune Dragonnier s’avança jusqu’à Arya et s’agenouilla. Caressant du regard son nez fin, ses lèvres délicates et ses hautes pommettes, il dit tout bas :

  – Arya.

  Pas de réponse.

  – Arya. J’ai besoin de te parler.

  Rien.

  – Arya Svit-Kona.

  – Mhm…

  – J’ai quelque chose à ta demander.

  – Moui ?

  – Demande-lui de se réveiller, ça ira plus vite, lui conseille Slytha, qui était assise sur le lit.

  – Merci, lui dit Eragon, reconnaissant, avant de se retourner vers Arya : Réveille-toi, s’il te plaît.

  – Mhm…

  – Arya, réveille-toi, j’ai besoin de te parler.

  – Nan.

  – S’il te plaît. J’ai besoin de toi, Arya Dröttningu.

  C’était la première fois qu’il l’appelait ainsi et il se demandait quelle serait la réaction de l’elfe.

  Pour toute réponse, l’elfe se redressa et l’édredon glissa le long de son buste et le Dragonnier ne put détacher ses yeux de son corps magnifique. Son ventre finement musclé apparaissait par intermittences dans sa couverture. Sa taille était fine, sa peau semblait plus douce que le plus raffiné des satins. Lentement, son regard se porta sur sa poitrine parfaite – heureusement dissimulée par son sous-vêtement. Puis ses yeux noisette croisèrent ceux, émeraude, d’Arya et il s’empourpra. Elle remonta la couverture, gênée :

  – Pardonne-moi pour cet accueil, Argetlam. Je n’aurais pas dû.

  – Tu n’y es pour rien. Ce… c’est moi.

  – Bon, vous avez fini de vous excuser, vous deux ? les interrompis Slytha. Arya, Eragon à quelque chose à te dire.

  – Quoi donc ? demanda Arya.

  – Je… cela va sûrement te paraître déplacé, mais depuis que Jack est intervenu pour la première fois, je fais des rêves de toi.

  – De moi ?

  – De nous, plus exactement. Nous sommes tour à tour amants, bannis… mais le pire, c’est qu’à chaque fois, la raison est la même : nous sommes amants et nous nous aimons. De plus, je te vois plus ou moins nue lors de ces… rêves.

  – Tu…

  – Je sais, la coupa Eragon. Tu vas me dire que j’en fais exprès et que les rêves sont le fruit de mon subconscient, mais ce n’est pas volontaire ! Quand je te regarde, des images de toi lors de ces rêves reviennent me hanter, me narguer ! Je n’en peux plus. J’ai besoin de ton aide.

  – Je n’y peux rien, Eragon, lui murmura doucement Arya.

  – Si.

  – Non. Je ne peux pas agir sur ton subconscient. Je ne peux pas t’aider.

  – Tu sais plein de chose, rétorqua Eragon, en désespoir de cause.

  – Mais je ne possède pas la connaissance absolue, Eragon., le raisonna-t-elle.

  – Vous n’avez qu’à dormir ensemble, suggéra Slytha.

  – Quoi ?! s’écrièrent Eragon et Arya dune même voix.

  – Que veux-tu dire par là, Slytha ? demanda Arya.

  – Eh bien… ce genre de situation m’est plus ou moins arrivé. Et, lorsque celui que j’aimais et moi sommes devenus amants, nous dormions donc ensemble. Et ça s’est arrêté. Comme ça. Vous pouvez toujours essayer, je ne dis pas cela pour mon intérêt personnel, mais pour… vous.

  – C’est Eragon qui fait des rêves, pas moi, rétorqua Arya.

  – Peut-être, mais je pense que tu pourrais oublier juste une nuit, pour l’instant, tes… réticences à le faire et te dire que cela permettrait à notre Dragonnier de faire des nuits complètes, donc de l’aider.

  – Tu…

  – Et je ne vois pas pourquoi tu refuserais. Tu peux toujours essayer.

  Arya reporta son attention sur Eragon. Celui-ci, gêné, déclara :

  – Tu n’es pas obligée… je voulais juste savoir si tu pouvais faire quelque chose pour m’aider, pas te demander de dormir avec moi.

  – Je sais. Mais, selon Slytha, cela revient au même, lui répondit Arya.

  – Tu… acceptes ? fit Eragon, ébahi.

  Il n’y a pas si longtemps, elle lui avait dit d’arrêter de la courtiser, qu’ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre, qu’il fallait qu’il trouve une fille de son âge avec qui il pourrait vivre de longues années. Et voilà qu’elle allait dormir avec lui ! Cela dépassait tout son entendement.

  Arya inspira profondément en fermant les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, elle déclara :

  – Même si cela peut te paraître invraisemblable, oui. Slytha ?

  – Oui ? fit l’intéressée.

  – Où sont mes vêtements ?

  – Tu n’en as pas besoin.

  – S’il te plaît.

  – Eh bien, là où tu les as mis pour la dernière fois.

  – C’est toi qui les a.

  – Possible.

  – Slytha ! s’impatienta Arya. Où sont mon pantalon et ma chemise ?

  – Tu es venue en robe, je te signale, rétorqua Slytha en haussant un sourcil, mimique qui la fit d’autant plus ressembler à Arya.

  Eragon hésitait entre l’ahurissement et le fou rire. Ainsi, Arya semblait plus jeune et donnait l’impression de se chamailler avec sa sœur – si elle en avait une – comme des enfants.

  Au bout d’un moment, Slytha capitula et lui envoya son pantalon. Arya l’attrapa d’un geste adroit et lui demanda :

  – Et ma chemise ?

  – Tu as juste besoin de changer pour aller dormir dans le lit. De plus, je ne pense pas que dormir habillée soit une idée judicieuse. Comme ça, tes vêtements resteront propres. Eragon aussi.

  – De quoi ? s’étonna celui-ci.

  – Tu devrais dormir en sous-vêtements afin de ne pas salir tes habits en transpirant, par exemple, expliqua Slytha.

  Arya se massa les tempes :

  – Pourquoi ais-je l’impression que tu en fais exprès, Slytha ?

  – Je ne sais pas. Tu le fais quand même ? demanda celle-ci avec un grand sourire.

  – Tu n’as pas besoin de réponse, répliqua Arya

  L’elfe parut hésiter et regarda tour à tour Eragon, puis le lit où se trouvait Slytha. Elle ne savait pas en quelle tenue dormir.

  « Allons, tu hésites ? Pour dormir avec Eragon ? » se morigéna-t-elle. « Je peux toujours dormir en pantalon, mais je vais avoir chaud. Et Eragon sera sûrement en sous-vêtements. Pas question de faire comme lui. Mhm… je n’ai qu’à prendre un simple pantalon en toile. »

  Slytha ? Peux-tu me donner un pantalon en toile, s’il te plaît ?

  Comme tu veux.

  L’elfe alla chercher dans son sac un pantalon ample de couleur verte et le donna à Arya.

  – Alors ? demanda Slytha.

  – Je… laisse-moi réfléchir.

  – Tu as assez réfléchis comme ça ! Tu…

  – Seule.

  – Mais…

  Arya ne la laissa pas poursuivre :

  – Je reviens bientôt.

  Elle se leva, enfila son pantalon en cuir - après s’être délestée de son pantalon en toile -  sa chemise, et ses bottes avant d’ouvrir la fenêtre. Slytha protesta : elle n’allait tout de même pas sortir à cette heure ! Les gardes de Jack étaient sûrement à l’affût du moindre mouvement, elle se ferait prendre.

  Arya l’ignora et sauta par la fenêtre.

  – Elle est folle, maugréa Slytha.

  – Je retourne dans ma chambre ? demanda Eragon.

  – Non. Tu n’as qu’à dormir dans le lit. Arya te rejoindra sûrement dans la nuit.

  – D’accord.

  Le Dragonnier s’allongea et s’emmitoufla dans la couette.

  – Attends !

  – Quoi ?

  – Échange ta couverture avec la mienne, dit Slytha. Si tes rêves sont dûs à la distance entre Arya et toi, cela t’aidera peut-être.

  – Merci. Mais pourquoi ne pas lui avoir simplement dit cela ? s’étonna-t-il.

  – Pour lui faire les pieds. Bonne nuit.

  – Merci. À toi aussi.

  Eragon se roula en boule dans la couette et huma son odeur. Aussitôt, le parfum d’épines de pin fraîchement foulées lui sauta au nez. Envoûté et subjugué par la beauté de cette senteur, il s’endormit avec un sourire sur les lèvres.

 

 

 

 

 

 

  Arya atterrit souplement sur le sol, sans un bruit. Elle se redressa prudemment et s’assura que les soldats de Jack ne l’avaient pas vue.

  Satisfaite, elle poursuivit son chemin.

  L’elfe ignorait pourquoi Eragon rêvait d’elle. Elle connaissait les sentiments qu’il portait à son égard, mais n’aurait jamais cru qu’il en rêverait, même involontairement. De plus, ce qui s’était passé tout à l’heure la troublait. Elle se souvenait de son hésitation, puis lorsqu’il s’était avancé, et elle aussi. Quand sa main avait cueillit sa joue. Le souvenir de ce contact la fit frissonner dans l’air frais de la nuit, tout en marchant.

  Et puis, le souffle chaud du Dragonnier, si proche… elle n’aurait eu qu’un pas à pas faire, juste avancer… mais son hésitation avait permis à Jack de les surprendre.

  Et voilà qu’ils allaient dormir ensemble !

  Arya tentait de démêler ses pensées, de plus en plus confuse. En repensant à Eragon, elle repensa également à ce jeune homme, Kaelig. Il lui rappelait plus que jamais Fäolìn. Pourtant, il était mort. Se pourrait-il qu’il soit vivant ?

  Allons, tu débloques. Tu l’as vu mourir, marmonna Arya.

  Mais si…

  – Non ! Il est mort !

  Perdue dans son conflit mental, l’elfe ne fit pas attention au mendiant assis par terre, adossé à une maison, et elle trébucha. Vive comme l’éclair, elle fit une roulade et se rétablit souplement, avant de se rendre compte de son erreur.

  Rassurez-vous, si on me le demande, je ne vous ai pas vue, jeune elfe, dit le mendiant.

  Qui êtes-vous ?

  Qui suis-je ou que sui-je ? Voilà une excellente question.

  Vous…

  Qui suis-je reste un mystère. Personne ne sait réellement qui il est. Je peux par contre vous dire que j’étais un mendiant légèrement assoupis, avant que vous ne me réveilliez.

  Pardonnez-moi, murmura Arya.

  Ce n’est rien. J’allais rentrer. En toute bonne foi, viendrez-vous dans mon humble demeure ?

  C’est que…

  Oui ?

  Je ne vous connais pas.

  Moi non plus, rétorqua l’autre. Et pourtant, je vous invite à prendre le thé.

  Je ne…

  Ce n’est pas un piège, juste une invitation.

  Je suis supposée vous faire confiance ?

  Vous pouvez me faire confiance, mais vous n’y êtes pas obligée, naturellement.

  Il se leva et se dirigea vers une maison, et sans plus réfléchir, Arya suivit cet homme qui semblait connaître les subtilités du langage.

  « Comme un elfe. » songea-t-elle.

  Une fois rentrés, il referma la porte derrière eux et alluma les chandelles tout en s’annonçant :

  C’est moi !

  Je sais, dit une femme en descendant les marches. Bonsoir, dit-elle à Arya.

  Bonsoir, Dame, répondit celle-ci.

  Elle était plutôt grande, mince, avec des yeux tout aussi noirs que ses cheveux d’ébène. Elle portait une tunique verte serrée à la taille par une ceinture dont la boucle était ornée d’un dragon.

  Je l’ai invitée à prendre un thé, expliqua son époux.

  Et que faisais-tu si tard dans la rue ? demanda sa femme, suspicieuse.

  Je contemplais ta beauté à travers les étoiles, Ewydën.

  Arya le détailla. Il était grand et mince, avec des épaules puissantes et un visage quelque peu anguleux. Un visage résolu et aux joues creuses. Ses cheveux noirs, épais et drus, retombaient en mèches éparses sur ses yeux bleus cobalt.

  Mettez-vous à votre aise, dit-il à Arya. Je vais aider ma femme à préparer le thé.

  Qui est là ? demanda un petit garçon en descendant les marches. Maman ?

  Oui ?

  Papa est revenu ?

  Oui, mon chéri. Viens nous aider à mettre la table, pour notre invitée.

  Une invitée ? Chouette.

  Felbion ?

  L’ignorant, son fils se dirigea vers Arya :

  Qui es-tu ?

  Je suis Arya, répondit l’elfe.

  Mais on ne sait pas réellement qui on est, n’est-ce pas ? dit-il.

  En effet.

  Alors tu t’appelles Arya ?

  Oui.

  Tu sais… tu es belle. Comme ma Maman, lui confia le petit garçon.

  Pourquoi comme ta Maman ?

  Ben… parce que parfois, c’est comme si je voyais un… halo de lumière blanche autour d’elle, et qui dit qui elle est. Toi aussi.

  Arya était déroutée par le comportement de Felbion. Aurait-il l’intuition lui permettant de « détecter » des elfes ?

  Et tu as vu beaucoup de gens comme ça ?

  Eh bien, il y a Maman, Papa, toi… Kaelig, Dragan et Wilhen, énuméra le petit garçon.

  Kaelig, Dragan et Wilhen ? s’étonna Arya.

  Felbion, cesse d’importuner Arya, fit le père du petit garçon en revenant de la cuisine avec sa femme.

  Celle-ci se présenta :

  – Dans la précipitation, je n’ai pas pris le temps de me présenter. Je m’appelle Ewydën, et mon mari se nomme Caleb.

  Ewydën avait des yeux aussi noirs que ses cheveux d’ébène. Elle était grande, mince et portait une tunique verte serrée à la taille par une ceinture dont la boucle était ornée d’un dragon. Comme Caleb et Kaelig, elle semblait être une elfe camouflée. Mais Arya ne pouvait l’affirmer.

  Ewydën lui servit une tasse de thé et s’assit à côté de son mari, après s’être versé du liquide brûlant.

  Moi aussi, je peux en avoir, demanda Felbion.

  Tu es un peu jeune pour en avoir, non ? dit Caleb.

  Oh, il peut toujours goûter, fit sa femme. Tu es sûr, Felbion ?

  Oui Maman.

  Elle lui servit donc du thé et il s’assit à côté d’Arya, tout en buvant.

  Alors, pourquoi as-tu invité Arya ? demanda Ewydën.

  Eh bien… tout d’abord, je souhaite l’informer que si j’ai l’air d’un mendiant, j’ai quand même quelques connaissances et suis à peu près capable de déchiffrer certains messages du ciel.

  Et ? fit sa femme. Je ne vois pas où tu veux en venir.

  Caleb hésita avant de s’adresser à son fils :

  Felbion ? Peux-tu monter dans ta chambre, s’il te plaît ?

  Pourquoi ?

  Tu es un peu jeune pour entendre ce que je vais te dire, mon lapin.

  Ah. Tu sais, c’est mignon, les lapins, mais je préfère les chats.

  Alors, bonne nuit mon chaton, dit Caleb avec un sourire.

  Bonne nuit.

  L’enfant grimpa les escaliers et alla se coucher : tant qu’à aller dans sa chambre, mieux valait s’endormi, il était épuisé.

  Dès qu’il fut sûr que son fils n’entendrait pas ses paroles, Caleb déclara :

  Nous allons mourir.

  Comment cela ? s’étonna Arya.

  Ewydën et moi allons périr dans les prochains jours.

  Pourquoi ? questionna sa femme.

  Tués, ou massacrés.

  Je ne sais pas où vous voulez en venir, fit Arya, quelque peu déconcertée.

  Voyez-vous, nous n’avons pas de famille proche. Et nous tenons à notre fils plus que tout.

  Attendez… vous êtes en train de me demander…, commença Arya.

  D’adopter ou de vous occuper de Felbion quand nous ne serons plus, acheva Caleb.

  Vous me demandez ça, à moi, une parfaite inconnue que vous avez juste croisée dans la rue ? Vous n’hésiteriez pas une seconde à me le confier ? s’étonna Arya.

  Oui. Je sais que je peux vous faire confiance.

  Vous vous trompez.

  À vous de voir, dit-il en se levant.

  Il alla rejoindre son fils à l’étage, laissant les deux femmes seules.

  Un silence gêné s’installa.

Ewydën le rompit :

  – Vous n’avez pas d’enfant, n’est-ce pas ?

  – Non, répondit Arya après avoir hésité à lui dire sa vie privée.

  – Pas mariée ?

  – Non plus.

  – Ne vous inquiétez pas. Sui vous acceptez, il vous suffira de suivre votre instinct, la rassura Ewydën.

  – Je n’en ai pas. Plus, lâcha Arya.

  – Si, tout le monde en a, ne serait-ce qu’une once, même infime. Par exemple, que fait une louve qui sent ses petits menacés ?

  – Elle les met en sécurité.

  – Nous sommes bien d’accord sur cela. Et si elle découvre un petit d’homme sans défense ? Elle peut bien sûr le manger, mais sinon, que peut-elle faire ?

  – L’adopter et le considérer comme l’un de ses louveteaux.

  – En effet. C’est la même chose pour vous. En chaque femme se trouve un mère louve prête à adopter le plus démuni. Et vous savez très bien de quoi il s’agit.

  – Et ?

  – Allons, Arya. Ne me dites pas que vous ne savez pas ce qu’est l’instinct maternel. Ou que vous n’en avez pas, puisque c’est faux.

  – Peut-être, mais je ne suis pas une louve. De plus, je n’aurais pas trouvé ce petit, vous me l’aurez confié.

  – Peut-être êtes-vous une panthère, alors.

  Arya baissa les yeux. Comment…

  – Je vous propose une chose, déclara Ewydën.

  – Quoi donc ?

  – De prédire votre avenir.

  – Non merci.

  – Avez-vous tant peur que cela du futur, Arya ?

  – Je…

  – Le futur n’est pas écrit à l’avance. On peut le faire changer, mais le but d’une vie reste le même. Quoi qu’il arrive.

  – Alors, si vous voulez, abdiqua Arya.

  Ewydën sortit de sa poche une bourse en cuir et jeta les osselets qui s’y trouvaient :

  – Manin ! Wyrda ! Hugin !

  De longs moments s’écoulèrent, pendant lesquels Ewydën examina les osselets. Elle se frotta les yeux puis désigna l’un des osselets, tombé à l’écart. Il était marqué d’une longue ligne, sur laquelle était dessinée un cercle :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


                                           

 

  – Je commencerai par celui-ci, annonça-t-elle. Ce symbole représente une vie éternelle, ou du moins, très longue. D’ordinaire, j’obtiens un tremble ou un orme – deux arbres qui indiquent une durée de vie normale. Vivrez-vous toujours, ou seulement un nombre d’années extraordinaire, je ne saurais le dire ; mais je peux vous affirmer qu’une très longue existence vous attends…

  « Normal. » pensa Arya. « Je suis une elfe. »

  Ewydën pointa du doigt trois des osselets :

  – Voici le Chemin, le Phénix et le Bateau. Le Chemin montre que vous devrez faire des choix dans votre vie, que ce soit en politique, en combattant, ou même en amour. Je vois de grandes batailles éclater autour de quelqu’un qui vous est cher. Je vois les plus grandes puissance de cette contrée lutter pour contrôler sa volonté et son destin. Quel que soit l’avenir qu’il choisira et que vous choisirez, vous l’accompagnerez dans ses périples ; toutefois, un seul chemin vous apportera le bonheur et la paix. »

  « Le Phénix symbolise le renouveau. Je ne sais s’il s’agit de quelqu’un qui aurait disparu et qui réapparaîtrait, ou l’amour. Quoi qu’il en soit, vous serez capable d’aimer à nouveau, et pas forcément la même personne. »

  « Le Bateau indique que vous devrez sûrement quitter l’Alagaësia, une première fois d’abord, très bientôt, puis une seconde fois, en accompagnant votre ami. Car lui quittera cette terre pour ne jamais y revenir. Il ne pourra échapper à son destin. Ce sera à vous de choisir si vous restez avec lui ou non. Mais quelque soit votre décision, quelque chose de jamais vu, de nouveau se produira. »

  Ewydën se frotta les tempes et inspira à fond :

  – L’osselet suivant est plus facile à lire, et peut-être de moins triste augure.

  Elle désigna un fragment d’os où était dessinée une rose qui fleurissait au cœur d’un croissant de lune, le tout patronné par les ailes d’un Phénix, protecteur.

  – Une histoire d’amour vous est promise, annonça-t-elle en souriant. Ce sera une histoire épique, extraordinaire, quelque chose de jamais réalisé : la Lune, symbole magique, l’indique. Le Phénix, qui symbolise le renouveau, représenterait une personne autrefois aimée, et qui vous inciterait à plus écouter votre cœur, et non la raison ; vous serez capable d’aimer à nouveau, malgré votre incertitude quant à la cette possibilité. Cet amour sera assez fort pour survivre aux changements de dynasties… Je ne peux pas savoir si cette passion connaîtra un dénouement heureux, mais celui que vous aimerez sera un sang-mêlé, mais il vous donnera un pur sang-mêlé. »

  – Un pur ? Qu’est-ce que cela signifie ? s’étonna Arya.

  – Je ne sais pas. Peut-être que lui en est devenu un par des moyens non naturels, mais que celui qu’il vous donnera sera…

  – Biologique, acheva Arya.

  – Sûrement. Acceptez-vous ?

  – Pourquoi mourriez-vous ? esquiva Arya.

  – Nous connaissons les elfes dont Jack a parlé. Vous pouvez aisément imaginer la suite.

  Arya acquiesça :

  – Oui. Mais, pour Felbion, je ne sais. Je… je suis très occupée.

  – Il est autonome, lui assura Ewydën.

  À ce moment là, elle sut qu’elle avait réussi à convaincre Arya.

  – Comment saurais-je quand aller le chercher ?

  – Il vous rejoindra.

  – À l’Auberge des Mille Âmes.

  – Je lui dirai.

  – Je vais vous laisser, fit Arya en se levant. Il se fait tard.

  – Alors, bonne nuit Arya. Et veuillez pardonner mon mari.

  – Ce n’est pas grave. Bonne nuit à vous aussi.

  Arya ouvrit la porte et se retrouva seule dans l’air frais de la nuit, sans un bruit.

  « Quelle rencontre étrange. » songea-t-elle.

  L’elfe se dirigea d’un pas rapide vers la fenêtre de l’Auberge aux Mille Âmes.

  La fenêtre était ouverte.

  Arya s’assura que personne ne la verrait, et, satisfaite, s’accroupit. Elle contracta ses muscles, prête à bondir. Elle prit une inspiration, brève, et détendit ses jambes. Arya atterrit sur le rebord de la fenêtre et entra, puis referma derrière elle.

  Ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre, et elle observa deux des personnes qui lui étaient le plus cher.

  Ils dormaient.

  Arya déboutonna sa chemise, se défit de ses bottes, et ne gardant que son pantalon léger, alla rejoindre Eragon.

  Il souriait dans son sommeil.

  Silencieusement, Arya souleva l’édredon et se glissa à ses côtés. Il ne broncha pas. Soudain, il bougea et elle se crispa. Puis il cessa de gesticuler et se retrouva derrière Arya, le dos de celle-ci calé contre son torse, et son nez dans le creux de son cou et de son épaule, son souffle caressant sa peau couleur de miel blond.

  Arya se détendit avant de constater qu’il avait passé sa main autour de sa taille. Étrangement, elle n’en fut nullement agacée. Il dormait, il n’avait donc pas agi volontairement.

  Comme ayant soudainement besoin d’être réconfortée, tel un chaton dans le giron de sa mère, elle se retourna, se retrouvant face à lui.

  Il ne réagit pas.

  Soulagée, elle se pressa un peu plus contre le jeune Dragonnier et posa sa tête dans le creux de son cou, tandis que la tête du jeune homme était posée sur la sienne.

  Rapidement, elle s’endormit aux bras d’Eragon.

 

 

 

 

 

 

  Elle attendit qu’il dise ou fasse quelque chose mais il hésita. Elle serait venue vers lui depuis longtemps s’il n’avait pas évité de la toucher pendant tout ce temps. C’était à lui de décider, elle ne le ferait pas à sa place.

  Quand il dénoua sur ses épaules les rubans de sa chemise de nuit, elle soupira, soulagée. Il avait osé faire ce pas ! Il la regarda droit dans les yeux. La chemise de nuit glissa lentement à terre.

  Il baissa les yeux sur son corps.

  Puis il la prit dans ses bras et lui chuchota à l’oreille des mots d’amour. Elle recula de quelques pas et attendit.

  Il se dévêtit.

  Son corps était parfait. Elle se rappela que la traîtresse avait rêvé de plus d’une nuit d’amour avec lui. Maintenant qu’il se déshabillait devant elle, elle comprenait mieux que jamais pourquoi cette femme oubliait qu’il n’était pas totalement humain. Comment avait-il pu cacher ce corps ?

  Timidement, il s’approcha. Il tendit la main vers elle et la toucha, comme pour s’assurer que c’était vraiment elle.

  Doucement, il lui caressa les épaules.

  Elle glissa ses mains dans les cheveux ébouriffés de son compagnon, puis le long de son cou et de sa poitrine. Il avait la peau douce. Elle le prit dans ses bras et l’embrassa. En fermant les yeux, elle sentit ses doigts chauds descendre dans son dos en la faisant frissonner de plaisir.

  Ensemble, ils se laissèrent tomber sur le lit. Sans plus bouger, ils se contemplèrent longuement. C’était donc là la fin de leur long cheminement. Il toucha ses cheveux, les fit glisser doucement entre ses doigts, puis les baisa. Du plat de la main, il lui caressa les joues et trouva ensuite le chemin de son coup et la naissance de ses seins. Là, il s’arrêta.

  Elle le regarda langoureusement.

  Il fallait qu’il lise dans ses yeux qu’il pouvait tout oser.

  Soudain, elle sentit sa main glisser entre ses seins et effleurer son ventre jusqu’à son nombril. Un frisson la parcourut, sans doute dû à la magie. Il fit glisser ses mains sur ses hanches et son dos. Puis il s’écarta de son corps, tout en restant assez près d’elle pour lui laisser sentir la chaleur de ses doigts. En fermant les yeux, elle se laissa tomber en arrière. Elle le sentit venir doucement sur elle et frémit quand il lui caressa les seins et le visage. Lorsqu’ elle sentit son membre caresser ses cuisses, elle serra les jambes autour de lui. Une onde de frissons parcourut son corps.

  Il la pénétra, elle cessa de respirer.

 

 

 

 

 

 

  Arya se réveilla brusquement.

  Tout ce qu’elle venait de ressentir perdit de son intensité et quitta son corps avec des picotements.

  Elle ferma les yeux afin de calmer la chamade de son cœur, et inspira profondément.

  Elle se tétanisa.

  Elle ne se souvenait pas s’être endormie enlacée avec Eragon.

  La tête du Dragonnier était nichée au creux de son cou et elle pouvait sentir son souffle chaud lui caresser la peau. Sa main était posée sur la hanche de l’elfe, tandis que celle d’Arya était au même endroit sur le jeune homme, collé à elle.

  « Et me… » songea Arya.

  – Arya ? fit une voix ensommeillée.

  – Slytha ? Tu ne dors pas ?

  – Je devrais plutôt te retourner la question.

  – Je dormais, ma vieille. Et toi ?

  – Aussi.

  Slytha soupira :

  – Que s’est-il passé, Arya ?

  – Rien.

  – Arrête de me prendre pour une pomme. J’ai bien vu que vous étiez enlacés. Tu as eu… une vision ?

  – Oui.

  – Et…

  – Je ne comprends pas, Slytha. Jusque là, d’après Eragon, c’était lui qui faisait ce genre de rêve, et voilà que maintenant, c’est moi !

  – Vous… le faisiez ?

  – Oui. Je… nous faisions l’amour.

  – Ah.

  – Rendors-toi, Slytha. Tu es épuisée, lui conseilla Arya.

  – Toi aussi.

  – Mais je me rendormirai également.

  – Bonne nuit, je t’aime.

  – Moi aussi.

  À peine Slytha eut-elle finit, qu’Arya sombra dans un sommeil profond. Slytha bâilla à s’en décrocher la mâchoire tout en se roulant en boule dans la couverture.

  « C’est étrange. » songea-t-elle. « On dirait que plus il s’éloigne d’elle, plus il fait de rêves comme ça, et que, justement, elle, c’est l’inverse. Je me demande ce qu’elle lui dira. Oui, mais elle, c’est son premier. Lui doit en être à son troisième ou quatrième. Et moi…3

  Elle s’endormit.

 

 

 

 

 

 

  Il faisait nuit noire. La lune, pleine aux trois quarts, brillait haut dans le ciel.

  Noé rentrait chez lui, lorsqu’un passant se mit en travers de son chemin :

  – Halte-là, gamin.

  – Qui êtes-vous ? demanda Noé, inquiet.

  Maman lui avait bien dit de ne pas rentrer si tard ! Mais il avait été chez Dragan, et n’avait pas vu l’heure tourner. Résultat, il semblait qu’il allait avoir de gros ennuis avec ce monsieur.

  Dans la pénombre, le petit garçon essaya de l’identifier, mais son interlocuteur portait une cape, dont la capuche était rabattue sur sa tête.

  – Tu m’as volé.

  – Moi ? Vous faites erreur, monsieur. Je ne vole pas.

  – Misérable menteur ! Tu t’es servi de ton voleur de Dragan pour pouvoir me voler !

  Le boucher ! Noé l’avait complètement oublié. Le petit garçon aurait dû faire plus attention au regard mauvais que lui avait jeté le boucher lorsqu’il était sorti de la boutique avec Dragan.

  – J’avais de quoi payer, se défendit Noé. Je vous ai donné vos cinquante couronnes.

  – Tu les avais volées !

  – Jamais de la vie ! fit le garçon en sentant les larmes lui monter aux yeux.

  C’était trop injuste ! Il avait payé, Dragan l’avait juste soutenu face au boucher, et celui-ci avait eu ses cinquante couronnes !

  Petit à petit, le boucher se rapprochait de Noé, qui protesta, en désespoir de cause :

  – Je vous en redonne cinquante !

  – Ça ne suffit pas pour ce que tu m’as volé.

  Noé recula.

  Le boucher s’avançait de plus en plus. Bientôt, le petit garçon serait à sa portée.

  – Je… je vous en donne le double.

  – Pas assez. Tu m’as volé.

  – Le triple.

  – Tu m’as volé !

  Le boucher le gifla.

  La gifle avait sonné, sèche, et Noé tomba au sol sous l’impact.

  – S’il… s’il vous plaît…, dit-il d’une voix faible.

  – Tu vas le payer, espèce de gueux !

  Le boucher donna un coup de pied au ventre du petit garçon.

  Il y eut deux craquements, et Noé cria :

  – Non ! S’il vous plaît ! Toute ma bourse !

  Le boucher ne l’écouta guère et continua.

  Un coup.

  Deux coups.

  Trois coups.

  D’autres craquements se firent entendre, et Noé hurla de douleur :

  – ARRETEZ !!

  « Il m’a cassé au moins cinq côtes ! J’ai mal ! Je vais… »

  Alors que le boucher le ruait de coup de pied, le petit garçon se roula en boule afin de se protéger. Mais rien n’y faisait.

  Il allait y rester.

 

 

 

 

 

 

  Non loin de là, un individu – dont le visage était caché par sa capuche – sortit de l’auberge où il était allé, et rentra chez lui.

  Soudain, il entendit des hurlements saccadés, aisément identifiables.

  Des cris de douleur.

  Sans plus réfléchir, l’homme s’esquiva dans une ruelle adjacente à la boutique du boucher.

  Bien.

  Hâtivement, il se dévêtit et frissonna lorsque l’air frais de la nuit caressa sa peau. Peu à peu, il laissa la colère l’envahir.

  Il repensa à la petite fille qu’il avait trouvée dans un coin de rue, couverte de bleus et d’ecchymoses, les vêtements déchirés.

  Son corps se couvrit de poils noirs et ses ongles devinrent griffes.

  Il pensa à son air apeuré, croyant qu’il allait la malmener plus encore.

  Ses dents devinrent crocs et ses canines sortirent de sa bouche.

  À son soulagement quand il lui avait assuré qu’il ne lui serait fait plus aucun mal, et à ses larmes de chagrin et de détresse quand elle avait réalisé ce qui lui avait été fait.

  Une bouche devenue gueule. Une queue prolongea son coccyx et il se courba, se retrouvant à quatre pattes.

  Et à sa joie lorsqu’il lui avait proposé de l’adopter. Jamais plus elle ne serait comme le commun des filles de son âge et plus tard, des autres femmes.

  Un grondement sourd résonna des tréfonds de sa gorge.

  Il était prêt.

 

 

 

 

 

 

  Le boucher était trop occupé à frapper Noé, se satisfaisant de la douleur qu’éprouvait le petit garçon, pour apercevoir l’ombre noire qui se profila derrière lui.

  Pas plus qu’il ne comprit ce qui lui arriva lorsqu’un loup lui sauta dessus, l’envoyant bouler au sol.

  Le boucher se releva, prêt au combat et sortit un couteau de boucherie de sous sa cape.

  Prudent, l’animal recula légèrement tout en se plaçant entre Noé et l’homme.

  – Dégage, charognard de malheur ! cria celui-ci.

  Le loup grogna et découvrit ses babines.

  Apeuré, le boucher brandit son arme et maintint l’animal à distance avec.

  Jamais il n’avait vu pareil animal. Ses poils étaient d’un noir de jais, excepté autour de son puissant cou, où le poil était légèrement bleuté. Ses yeux argentés brillaient d’un éclat sauvage.

  – V… va-t-en ! Je… je ne veux pas de toi ! bégaya le boucher.

  Il essaya de s’approcher, quand même résigné à poursuivre ce qu’il avait commencé.

  Instinctivement, le loup bondit sur lui. Terrifié, le boucher cria :

  – Va-t-en ! Tu n’as rien à faire ici !

  L’animal ne l’entendit pas de cette oreille. Il planta ses crocs dans son bras droit et le boucher  hurla de douleur. Puis le loup le tira ainsi jusqu’à une ruelle – un cul-de-sac. Là, il lâcha sa victime et s’assit entre elle et la sortie.

  – Laisse-moi partir.

Le loup grogna.

  – Laisse-moi partir ! répéta le boucher. Ou je te transforme en steak haché !

  Sans plus attendre, l’homme se rua sur l’animal.

Lui ne bougea pas, confiant.

  – Aha ! s’exclama le boucher en abaissant son couteau.

  Mais le loup n’était plus là.

  Il avait disparu aussi vite qu’il était venu.

  – Où est-il ?