Chapitre 2

par Brunhild

Le lendemain, Eragon se réveilla douloureusement en repensant à son rêve de la veille.

Saphira bâilla, puis s’étira, et le Dragonnier ne put réprimer un sourire.

« Qu’y-a-t-il de comique ? » fit mine de s’offusquer la dragonne.

« Oh, rien. Tu ressembles juste à un très gros chat couvert de magnifiques écailles bleues. » la taquina-t-il.

« Je suis bien plus grande qu’un chat. »

« Et bien plus magnifique, aussi, ma belle. » renchérit-il.

« Un petit compliment, ça fait toujours plaisir. Merci, petit homme. »

« De rien. Allons voir Nasuada, si elle a besoin de nous. »

Lorsqu’ils arrivèrent, la chef des Vardens était en grande discussion avec Angela :

− Donc, mis à part son comportement assez impulsif, tout se passe bien ?

− En effet. Je sens qu’elle est plus soulagée. Comme libérée, ce qui est le cas.

− Bien. Merci, Angela. Vous pouvez disposer.

Après l’avoir saluée, l’herboriste sortit, laissant la place à Eragon.

− Tu voulais me voir, Tueur d’Ombre ? demanda Nasuada.

− En effet. Je suis venu te proposer mon aide pour quelque travail à accomplir.

− Tu as toute mon autorisation, tu sais.

− Mais, je ne sais pas en quoi me rendre utile, ma Dame.

− Guérir les blessés les plus graves te conviendrait-il ?

− En effet, merci.

En sortant, il tomba nez-à-nez avec Arya :

− Bonjour, Arya ! Atra esternì ono thelduin !

− Mor’ranr lìfa unir hjanta onr.

− Un du evarinya ono varda, finit-il.

− Que vas-tu faire ? demanda l’elfe.

− Je…

Le Dragonnier était confus. Involontairement, des images de son rêve revenaient dans son esprit, floues et désordonnées.

− Eragon ? Qu’y-a-t-il ? s’inquiéta Arya.

− Rien. Je vais aider les membres du Du Vangr Gata à guérir les blessés.

− Je viens avec toi.

Eragon acquiesça, trop troublé pour répondre.

Ils étaient à mi-chemin, quand Slytha les rejoignit :

− Où allez-vous ?

− Aider à guérir les blessés, lui apprit Arya.

− Je peux venir, Tueur d’Ombre ?

Il haussa les épaules en guise de réponse. La ressemblance de Slytha avec Arya devenait de plus en plus troublante. Le Dragonnier se demandait si elle avait été présente à l’Agaetì Sanghren.

« Je ne pense pas. » lui dit Saphira. « Sinon, tu l’aurais vue et elle aurait apporté quelque chose. Ce qui n’est pas le cas. »

« Tes conseils me sont d’un grand réconfort, ma belle. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. »

« Des bêtises. »

Ils arrivèrent et Trianna, qui était occupée à guérir un borgne afin de refermer sa plaie, vint vers lui :

− Tueur d’Ombre ! J’espérais ta venue !

− Tu pouvais envoyer quelqu’un me quérir, répondit le Dragonnier avec un sourire.

« Mais que fait-il ? Il est fou ! Arya va l’atomiser ! » songea Slytha.

Elle regarda Arya. Celle-ci semblait se contenir.

« C’est bien un garçon pour ne pas le remarquer ! Même moi qui n’ai pas vu Arya depuis une éternité, je sais qu’elle essaie de se contrôler. Elle a quand même un sang-froid impressionnant… reste à savoir s’il sait pourquoi. »

Eragon et Arya soignaient maintenant les estropiés et Slytha alla soutenir Arya.

− Tu devrais aider Eragon. Pas moi.

− Et pourquoi, Arya Svit-Kona ?

− Parce qu’il est Dragonnier.

− Justement, il a une dragonne pour l’aider, lui répondit-elle avec un sourire avant de poursuivre :

− Tu ne l’aimes pas, Trianna, hein ?

− Je n’ai jamais dit cela.

− En effet, mais tes yeux parlent pour toi. Je pense que tu peux t’estimer heureuse qu’Eragon ne sache pas décrypter tes humeurs comme F… pardonne-moi, je n’aurais pas dû en parler.

− Ce n’est rien.

− Si. Tu l’aimais, il est mort et je n’arrête pas de l’évoquer à toi. C’est impardonnable.

Ils continuèrent à guérir les blessés jusqu’au soir. Ceux pour qui la mort était inévitable durent être achevés, au plus grand dégoût d’Eragon. Éreinté, il alla se coucher après avoir souhaité une bonne nuit à Arya et Nasuada qui était venue se rendre compte de leur progression.

« Cette journée a été bien remplie. » bâilla Saphira.

« En effet, je ne tiens plus debout. »

« Bonne nuit, petit homme. »

« Bonne nuit ma belle. »

 

*

*    *

 

Il aligna difficilement ses pas les uns après les autres. Tournant la tête, il vit celle qu’il aimait avancer dignement.

Ils furent attachés pieds et poings liés, ceux-ci tendus en hauteur. Un des prêtres s’avança :

─Que les armes brûlent !

On les délesta de leurs arcs, leurs carquois, leurs épées et le poignard de l’elfe pour les déposer religieusement dans l’Autel enflammé.

─Que les habits brûlent !

On les dévêtit et on déposa leurs vêtements dans l’Autel enflammé.

Regardant l’elfe, il la vit assumer son sort.

─Que la peau brûle !

Deux prêtres s’avancèrent, l’un en face de l’elfe, l’autre en face de lui. Ils sortirent un poignard et entreprirent de découper la chair des condamnés. Le premier découpa une marque en forme de trident à la place de son cœur. Le second, gêné par la poitrine de l’elfe, ne put faire de même. Il découpa les contours du Yawë sur son omoplate gauche.

Ils déposèrent les peaux dans l’Autel enflammé.

─Que le sang brûle !

Soudain, l’un abattit son arme sur le visage de l’elfe, laissant une traînée de sang allant du bout du sourcil droit jusqu’en bas de la joue gauche.

L’autre fit de même en sens inverse sur son visage.

Ils récupérèrent le liquide rouge et le versèrent dans l’Autel enflammé.

Une clameur monta :

─Les Bannis ! Les Bannis !

Au bout d’un instant, les deux prêtres revinrent, un bol dans les mains. Le récipient était remplit d’un liquide rouge rubis.

Qu’ils leurs firent boire.

Ils hurlèrent.

Soudain, une traînée noire s’étendit sur eux, les recouvrant, s’entourant en spirale sur une poitrine, se découpant sur une jambe.

Leurs liens tombèrent.

─Les Bannis ! Les Bannis !

─Peuple des elfes !

Le silence se fit.

─Voici les deux bannis, pour s’opposer à la Loi !

Silence.

─Celui ou celle qui en rencontre un aura l’obligation de le tuer.

Silence.

─Ils ont défié la Loi, en faisant fi.

Silence.

─Mais nul ne peut ignorer la Loi.

Silence.

─Mon verdict est tombé ! Ils L’ont défié, ils en paient les conséquences ! Que cela serve de leçon !

Il se fit flou et les images se brouillèrent...

 

*

*    *

 

− NON !

« Eragon ? Qu’y-a-t-il ? »

« C’est le deuxième, Saphira ! Je n’en peux plus ! »

Le jeune Dragonnier était en nage. Couvert de sueur, il n’arrêtait pas de trembler.

« Calme-toi et explique-moi, petit homme. »

Le Dragonnier inspira profondément et déclara :

« Je nous ai reconnus, elle et moi ! Nous étions bannis lors d’une cérémonie. »

« Bannis ? Pourquoi ?

« Je n’en sais rien. Je sors me rafraîchir. »

« Je t’accompagne. »

« Non, reste ici. Tu as besoin de sommeil. »

« Pas plus que moi. » rétorqua la dragonne.

« S’il te plaît, ma belle. »

« D’accord, petit homme. » accepta Saphira.

« Merci. Je t’aime. »

Un grognement lui tint lieu de réponse.

 

Il se promenait sans direction précise en tête. Ses rêves étaient de plus en plus étranges. Et le sujet était le même à chacune des deux fois : Arya et lui étaient ensemble.

« Ironie du sort : nous ne serons jamais ce que nous sommes dans… mes rêves. » se dit Eragon. « De plus, je la vois de moins en moins, elle est… plus distante que d’habitude. Pourtant, après ce qui s’est passé lorsque nous avons campé, j’aurai cru qu’elle se serait rapprochée. Je suis aveugle. Jamais je n’aurai dû y penser ! C’est peine perdue, de toute manière. »

Lorsqu’il arriva sur la colline, il distingua une silhouette :

− Trianna ?

Elle se retourna :

− Oui, Tueur d’Ombre ?

− Que fais-tu ici ?

− Rien de particulier. Et toi ?

− Je me promène.

La sorcière parut hésiter puis déclara :

− Pourrais-tu me raccompagner jusqu’à ma tente, Shur’tugal ?

La requête, autant que la façon spontanée dont elle avait été dite, surprirent le Dragonnier, qui, prit au dépourvu, parvint à articuler :

− Oui, si… tu veux.

Sur le chemin, elle se tourna vers lui :

− Je t’ai aperçu, hier soir. Dormirais-tu mal ? s’inquiéta-t-elle.

− Un peu, avoua Eragon.

Ils arrivèrent devant la tente :

− Nous y voilà. Entre, je t’en prie, l’invita la sorcière.

Le jeune Dragonnier la suivit à l’intérieur.

Brusquement, elle se retourna et la regarda fixement :

− Dis-moi, Tueur d’Ombre…

− Oui ?

− Pardonne-moi, mais… qu’y-a-t-il entre vous ?

− Qui ça ? s’étonna-t-il.

− L’elfe et toi.

− Quelle elfe ? Slytha ? Arya ? Ou une des magiciennes ?

− Ne fais pas l’idiot ! s’écria Trianna, excédée. Arya, bien sûr, de qui crois-tu que je parle ?!

− Mais rien ! se défendit Eragon, gêné. Pourquoi ?

− Tu es sûr ? continua-t-elle, ignorant sa seconde question.

− Vel eïnradhin iet ai Shur’tugal.

− Eh bien…

 

*

*    *

 

Ne sachant en aucun cas ce qui se déroulait entre Trianna et Eragon, Arya se promenait avec Slytha. Celle rompit le silence :

− Alors, que lui as-tu dit ?

− Tu es têtue, lui fit remarquer Arya.

− Toi aussi.

− Lors de l’Agaetì Sanghren, commença l’elfe, Eragon a reçu le Don des Dragons. Ainsi, il pu obtenir des capacités propres aux elfes. Pendant sa transformation, il s’est évanoui et a donc été reconduit dans son arbre.

« Il est redescendu un peu plus tard et m’a observée alors que je discutait avec Islanzadì. Lorsque je me suis éloignée, il m’a suivie et nous nous sommes promenés. Hélas, ses sentiments se sont révélés en plein jour. Je me doutais de ce qu’il éprouvait pour moi, quand il a fait un fairth de moi, mais… il m’a dit qu’il me suivrait jusqu’au bout du monde et qu’il me bâtirait un Palais sans autre outils que ses mains nues. Je l’ai coupé dans son élan, lui disant que lui et moi, c’était impossible et qu’il fallait qu’il trouve une fille de son âge avec qui il pourrait vivre de longues années… »

− Que t’a-t-il répondu ? lui demanda Slytha d’une voix douce.

− Que je pourrais lui donner ma mémoire, ainsi, il aurait autant d’expérience. Mais j’ai refusé, car ce serait chose abominable.

Slytha put presque la sentir frissonner à l’évocation de ce genre d’opération.

Si Arya était une puissante magicienne et très forte, elle n’en restait pas moins réticente à essayer de nouvelles formules ou à faire des expériences magiques.

− Mais, pourquoi as-tu refusé ?

− Parce qu’il est trop jeune ! s’emporta Arya. Qu’avez-vous tous à vouloir nous voir ensemble ?

− Pourquoi, tous ?

− Lorsque j’étais évanouie, des échos me sont parvenus, tels que « Il paraît qu’il tient beaucoup à cette elfe. » Ou encore : « Et s’ils seraient… amants ? »

− Je vois… Mais, Arya, si Eragon n’était pas trop jeune, ou toi trop vieille, comme tu dis ; serais-tu capable d’être avec lui ?

Elle n’obtint pas de réponse, ce qui exaspéra Slytha :

− Écoute, Arya ! Je viens de te retrouver et tu m’envoie presque balader ! Tu… tu m’as manqué, et tu me rejettes ! Aide-moi à comprendre, s’il te plaît !

− Je…

− Personnellement, si tu l’aimes − et je pense que c’est le cas, si tu veux mon avis − il vaut mieux lui donner un plaisir éphémère que de le maintenir à distance toute sa vie !

− Que veux-tu dire ?

− Tu as parfaitement compris, Arya. Si Eragon t’aime et que toi aussi, puisque pour toi, vous ne pouvez pas être ensemble à cause de ton âge, donc, que tu mourras avant lui, n’est-ce pas ?

Arya acquiesça :

− Oui, mais…

− Laisse-moi, continuer. Donc, tu pourrais lui donner ce dont il a besoin pour le reste de tes jours. Bon, je sais, comme ça, on dirait que je parle de la fin du Monde, mais, selon moi, il vaut mieux donner un plaisir éphémère que pas de plaisir du tout. Regarde, moi, avec Glenwing… un mois, et après, il est mort. Un mois de pur plaisir. C’est ça, l’amour, Arya.

− Mais je ne l’aime pas ! s’écria l’elfe.

− C’est ce que te dit ta tête et ta raison, ma vieille. Mais, as-tu déjà écouté ton cœur ?

− Je…

− Je n’attends pas de réponse immédiate. Je veux que celle-ci vienne de ton cœur et seulement ton cœur. Tu m’en parleras quand le moment sera venu. Bonne nuit. Atra esternì ono thelduin.

− Mor’ranr lìfa unir hjanta onr.

− Un du evarinya ono varda, finit-elle avant de laisser Arya seule.