Be good

par iria_hime

Les jours qui suivirent furent doux. Daryl m’apprenait à suivre des traces et à me servir de son arbalète sur les quelques mordeurs qu’on croisait. On n’a pas eu de moments vraiment dangereux. C’était tranquille.

Daryl semble reprendre pied et je suis vraiment heureuse d’être avec lui. J’arrive même à le faire sourire. Du coup, ça m’aide moi aussi à supporter l’effondrement de notre communauté.
Il n’est toujours pas très causant, mais il est gentil et attentionné avec moi. De plus, on a développé une compréhension mutuelle juste avec le regard. D’ailleurs, j’adore le regarder. Il se dégage de lui beaucoup de mystère et de charisme. Mais ce que je préfère, c’est quand j’aperçois sa sensibilité et son humanisme. Ils ne sont pas très loin sous la surface.
J’ai beaucoup de chance d’être avec lui. Je me sens en sécurité évidemment, mais notre amitié s’est transformée en une vraie intimité. Je ne crois pas avoir jamais été aussi proche de quelqu’un auparavant. Tout semble naturel avec lui. Je me demande parfois si ce n’est que ça… je m’égare je pense.

Lors d’un de nos entraînements, j’arrive à pister un mordeur.
“Je deviens plutôt bonne à ça. Bientôt je n’aurai plus besoin de toi” dis-je de manière faussement arrogante.
“Ouais bah continue”. Néanmoins j’aperçois un léger sourire se dessiner sur son visage.

J’avance mais tout à coup, une douleur fulgurante m’envahie au niveau du pied. Je tombe et je ne peux m’empêcher de crier. Un piège à loup est accroché à mon pied.
Daryl se débarrasse rapidement du mordeur avant qu’il ne s’attaque à moi et retire le piège de mon pied. Celui-ci n’est pas cassé, mais je ne peux pas m’appuyer dessus. Putain, depuis le temps que ce piège a été posé, il a fallu que ce soit moi qui me fasse avoir!
Je boîte. Daryl m’aide à marcher, mais nous sommes très lents. Il faut qu’on se dépêche de sortir des bois car mes cris ont pu alerter des mordeurs alentours.
La douleur à mon pied et le rythme qu’on s’impose est difficile à supporter. J’ai besoin de m'asseoir, mais Daryl me propose de grimper sur son dos. L’image de ce jeu d’enfants avec Daryl me surprend et m’amuse en même temps. Il insiste. Ni une, ni deux, me voilà agrippée sur son dos.
“Tu es plus lourde que tu en as l’air.”
Ça me fait sourire. J’adore son humour. Je serre mes bras autour de lui et cale ma tête sur son épaule. Je sens mon cœur qui s’affole et j’ai des papillons dans le ventre. Ça me fait ça de plus en plus quand on se touche… J’écarte ce sujet de réflexion et profite simplement de l’instant présent.

On décide de rejoindre une maison qui se situe juste derrière un cimetière.
“Il y a peut-être des gens” dis-je.
“Si c’est le cas, je m’en occuperai.”
“Tu sais, il y a encore des gens bien, Daryl.”
“Les gens bien sont tous morts.”
J’ai envie de lui répondre qu’il est quelqu’un de bien et qu’il est vivant, mais je garde cette pensée pour moi.

En passant dans le cimetière, une tombe attire mon regard. L’inscription qui y figure me bouleverse et fait ressurgir en moi toute la tristesse que je m’efforce d’oublier. Je me remets debout et la contemple. Il est inscrit “un père bien aimé”.
L’image de mon père, à genoux, et de l’épée qui s’abat sur son cou surgit dans ma tête. J'ai du mal à digérer sa mort. Et dire qu'il n'aura même pas eu d'enterrement, lui qui était si croyant.
Daryl cueille des fleurs par terre et les dépose sur cette pierre tombale. Encore sa sensibilité qui s'exprime. C’est vrai qu’il culpabilisait de ne rien avoir pu faire pour l’aider. J’ai les larmes aux yeux.
J'ai envie de le remercier mais ma gorge est nouée, trop émue par ces sombres souvenirs. Instinctivement, je prends la main de Daryl et nos doigts s'entrecroisent. Sentir ses doigts se refermer sur ma main me donne la force dont j’avais besoin. Je sens une chaleur m’envahir et encore des picotements dans le ventre.

Nous arrivons à la maison et on commence à faire le tour des pièces à la recherche de mordeurs ou d'humains. On regarde aussi dans les placards à la recherche de tout ce qui pourrait nous être utile. Dans une pièce en bas, on trouve un cadavre de mordeur qui a été maquillé et préparé en vue d'un enterrement. Nous sommes donc aux pompes funèbres.

Ce spectacle m’émerveille. La personne qui a fait ça a eu pitié de ces pauvres créatures décharnées et leur a rendu leur humanité.
Daryl se demande sarcastiquement si la personne qui a fait ça n'avait plus de poupées à disposition.
“C’est magnifique… Celui qui a fait ça s’intéressait aux gens. Il voulait qu’ils aient un enterrement. Il se rappelait que ces choses étaient des gens… avant tout ça. Tu ne trouves pas ça beau ?”
Je le regarde droit dans les yeux en quête de compréhension de sa part. Je le vois hésitant. Tout ça, c’est à mille lieux de sa façon de penser. Pour lui, un cadavre n’est plus une personne, mais un objet. Néanmoins, il a perdu des êtres chers lui aussi. Il s’en rappelle sûrement. Je crois le voir dans ses yeux bleus.
Il ne dit rien et vient simplement vers moi pour me faire un bandage au pied, avec une bande qu’il a trouvé juste avant.

Il me retire ma botte et ma chaussette et commence à mettre en place la bande consciencieusement. Le voir prendre soin de moi me fait rougir. Heureusement qu’il ne le voit pas. Il est doux mais ferme à la fois. Mes sentiments s’enflamment en moi.
Je me laisse aller à l’observer. J’aime le faire quand il ne me voit pas. Ses cheveux ont considérablement poussés depuis que je le connais. Je crois que je les préférais plus courts. J’aimerais voir ses yeux sans ses mèches qui reviennent devant. Mais ça lui va bien et lui donne un air de bad boy. C’est bien dans son style.
Encore des picotements dans le ventre. Je le sens, j’ai une furieuse envie de lui caresser les cheveux. De le toucher.
Il a fini de poser le bandage et relève la tête vers moi. Nos yeux se croisent longuement. Son regard me transperce à tel point que ç’en est physiquement douloureux. Mais en même temps, ça me transporte ailleurs. Il me fait chavirer. Je suis hypnotisée.
Maintenant, j’ai envie de l’embrasser. Je ne peux plus me le cacher plus longtemps. Je savais que Daryl était spécial à mes yeux et à mon cœur, mais je n’avais pas encore compris que…
Je me mords la lèvre. Est-ce qu’il l’a vu ? Est-ce qu’il a déchiffré mes pensées ? Je me sens rougir furieusement et je détourne les yeux de lui.
Il se relève et on remonte continuer notre inspection des pièces.

Dans la cuisine, on trouve un placard rempli de vivres. Daryl remarque qu’il n’y a pas de poussière et en conclu que quelqu’un les a mis là récemment.
“Peut-être qu’ils sont toujours en vie.”
“OK, on prend juste ce dont on a besoin et on laisse le reste, d’accord ?” conclut-il.
“Je le savais.” dis-je avec un large sourire sur mon visage.
“Quoi ?”
“Comme je le disais, il reste encore des gens bien.”
Avant il n’aurait pensé qu’à sa propre survie et le voilà qui fait preuve d’humanisme envers de parfaits inconnus qui sont peut-être morts.

Peu après, je gagne la salle de présentation des corps. Un cercueil vide y est présent, ainsi qu’un piano. Depuis que je l’ai vu tout à l’heure, j’ai envie d’y jouer. La dernière fois que j’ai touché à un piano… c’était avant la fin du monde. Je m’assoie devant et caresse doucement les touches du bout des doigts. Une tension monte en moi. Un frisson.
Mes doigts commencent instinctivement à jouer les premières notes de “Be good”. Les paroles coulent naturellement et je commence à chanter. C’est une belle chanson, calme et douce. Je me laisse envelopper par la musique. C’est si bon de se laisser aller au plaisir artistique, quand notre quotidien n’est que survie.

Un craquement du parquais me fait revenir à la réalité et je m’arrête brusquement. C’est Daryl qui vient d’entrer dans la pièce. Il me dit qu’il a sécurisé l’entrée principale de la maison qui est la seule et l’unique. Il pose son arbalète sur une chaise et prend tranquillement place dans le cercueil. Je suis un peu choquée par son attitude !
“J’ai pas connu si confortable depuis longtemps”
“Sérieusement ?”
“J’rigole pas !” Et une fois bien installé il me dit : “Vas-y continue. Joue encore, continue de chanter.”
“Je croyais que t’aimais pas ça.”
“Y a pas de juke-box, alors…”
Ça me fait sourire. Malgré son air détaché, je sais qu’il a aimé ma chanson et qu’il voudrait en entendre plus, alors je me remets à jouer et chanter. Après celle-là, je poursuis avec 3 autres balades. Je ne sais pas si c’est ce qu’il a envie d’entendre, mais il ne dit rien. De savoir qu’il m’écoute chanter, moi… ça me réchauffe encore le cœur.

Après, on se pose dans le salon, sur le canapé, face à une télé éteinte à se goinfrer de beurre de cacahouètes.
“Tu peux changer de chaîne s’il te plaît ? J’aime pas les pubs.” dis-je en lançant la télécommande à Daryl. Un début de sourire étire le coin de sa bouche. Il saisit la télécommande et fait mine de changer de chaîne.
“Tu préfères ça ?”
“Oh non !!!! Pas la roue de la fortune ! Franchement, c’est quoi tous ces gens qui se donnent en spectacle comme ça ?”
“Bah, chai pas… Peut-être que c’est un peu leur moment de gloire ?”
“De gloire ? Tu rigoles ! Ils en font des tonnes et tout le monde se fout d’eux !”
“Peut-être qu’ils ont besoin de la reconnaissance des autres… même si c’est en les faisant marrer.”
Je n’avais jamais vu les choses ainsi. C’est assez pathétique, d’un côté, mais… ça me semble être profondément humain en y réfléchissant. Et puis, je ne peux m’empêcher de me dire qu’il a dû beaucoup y réfléchir dans sa vie, lui qui n’a jamais eu de reconnaissance.

“Daryl ?”
“Humm.”
“Est-ce que… comment était ta mère ?” Il m’a déjà parlé de son frère et de son père, avant la catastrophe et jamais en des termes élogieux. Je sais qu’il n’a pas eu une enfance douce et remplie d’amour. Mais j’avais envie de l’entendre parler de sa mère.
“Et bah… Elle est morte quand j’étais gamin. Un incendie provoqué pas un mégot de cigarette sur le canapé. On a pu sortir… mais pas elle. On a vu les flammes ravager la maison, et elle à l’intérieur. Il ne restait plus rien à la fin. Mon père nous a demandé de l’écouter attentivement et il nous a dit : ‘votre mère est morte. Vous ne la reverrez jamais plus. C’est comme ça’. On n’en a plus jamais parlé après ça.”

Cette histoire atroce me fend le cœur. Son père était un tel connard !!
“C’est… horrible. Jamais un enfant ne devrait perdre sa mère aussi jeune.” Après un silence je reprends : “Mais, comment était-elle avec toi, avant cet accident ?”
Daryl trempe à nouveau ses doigts dans le pot de beurre de cacahouètes avant de les engloutir goulûment. Il réfléchit à sa réponse et je lui ai laisse tout le temps dont il a besoin.
“Ma mère… elle… elle était triste et malheureuse. Je ne sais pas pourquoi ils se sont mariés. Je ne sais pas comment ils étaient avant. Mais elle n’était pas heureuse. Elle travaillait beaucoup et le soir, elle noyait son chagrin dans l’alcool.  Mais quand elle était à la maison, elle paraissait toujours absente. Ses yeux… ils étaient comme des verres vides.”

Son regard se perd sur le mur d’en face. Moi, je retiens ma respiration en attendant la suite.
“Mais parfois… elle venait me voir dans ma chambre, pendant que je dormais et elle me regardait dormir. Le moindre bruit me réveillait, alors je savais qu’elle était là. Mais je faisais semblant de dormir. Je ne sais pas pourquoi… Je sentais qu’elle était juste là, devant moi, à me regarder et puis… j’entendais sa respiration. Elle était saccadée et parfois retenue. J’ai fini par comprendre qu’elle pleurait. Je n’en avais jamais parlé avant.”

J’ai les larmes aux yeux. Le destin de sa mère était tragique. Et rien ne lui a été épargné dans la vie. Je sens les chaudes larmes rouler sur mes joues et s’écraser sur mon pantalon.
Daryl me regarde d’un air décontenancé.
“Pleure pas pour ça. Ça n’en vaut pas la peine.”
Je ne peux pas parler. Ma gorge est nouée. C’est tout ce à quoi il a eu droit dans sa vie ? C’est ça, le seul amour qu’il a jamais connu ? Je souffre intérieurement. Une douleur aiguë dans mon ventre me donne envie de hurler.
Sans réfléchir, je me suis presque jetée sur lui pour l’enlacer. Il méritait une montagne d’amour. Il n’en a jamais eu une goutte. Mais moi je l’aime.
“Hey Beth… c’est rien. C’est du passé. Faut pas…”
Mais je m’en fous. Je veux réparer cette injustice. Je plaque mes mains sur sa tête et l’embrasse tendrement sur la joue. Je mets juste assez de force pour lui montrer à quel point je tiens à lui.
“Beth…”
Il me prend aussi dans ses bras. De nouveaux picotements bouillonnent dans mon ventre. Une pensée intense s’invite dans ma tête : “et si…”. Je laisse doucement glisser mon visage vers le sien. Mes lèvres parcourent sa joue et se posent délicatement sur les siennes. Au contact de ses lèvres chaudes, mon cœur manque un battement et chavire. Mes doigts caressent ses cheveux et la peau de son cou. Je presse ma bouche plus fort contre la sienne et m'enivre de tout son être.

Sas mains remontent brusquement à mes épaules et m’écartent de lui.
“Beth… Qu’est-ce que tu fous ? C’est quoi ça ?”

Après avoir laissé libre court à mes sentiments, c’est comme un gouffre béant de désolation dans lequel je sombre.