Cendres et Poussières

par elane

Cendres et poussières

 

Deuxième jour

 

Les premiers rayons d’un soleil froid filtrent à travers le tissu clair de la tente. Malya regarde Chayah étirer ses bras endoloris en faisant quelque pas. Les soldats n’avaient pas jugé bon de les entraver d’une quelconque manière. Mais en plein milieu du campement des carthaginois et en admettant qu’ils puissent passer outre les deux sentinelles qui gardent la seule et unique entrée de leur cellule de fortune, il ne donne  pas cher de leur peau s’ils avaient tentés la moindre sortie.

Malya avait passé une bonne partie de sa nuit à élaborer un plan, aussi fou que désespéré. A vrai dire, un de ceux qui demandent suffisamment d’investissement et de réflexion pour être intéressants. Un plan dont l’enjeu serait aussi crucial qu’insignifiant, rien de moins que leurs vies.

Des bruits de pas. Accompagnés par le claquement du métal et le salut de leurs gardes. Soudain, les pans de tissus s’ouvrent, laissant entrer une lumière aveuglante dans la pénombre.

Malya lance un regard à Chayah pour lui faire comprendre que quoi qu’il arrive dans les prochaines minutes, il prend les choses en main. Pour le meilleur et pour le pire.

Et la première chose à faire est d’évaluer son vis-à-vis pour savoir jusqu’où il peut pousser son plan. L’observer. Comme il s’y attendait, Alorcus s’avance armé, une lourde épée pendant sur le côté mais seul. Les sentinelles ne sont ni surprises, ni contrariées en voyant leur chef s’avancer sans escorte.

Avant d’être un général, c’est un soldat. Un homme qui n’a pas gagné sa place parce qu’il est le fils d’un noble ou d’un grand général. Un homme qui n’affiche aucune crainte en s’avançant seul face à deux prisonniers libres de leurs mouvements.

Le seul ornement de sa tenue de soldat est une petite amulette discrète mais visible en l’honneur de Baal1 qu’il porte à son cou non comme un signe ostentatoire mais plus comme un souvenir.  Un gage à la chance qu’un soldat qui a affronté la violence et la mort sur le champ de bataille aurait tort de négliger.

Quoi qu’il soit, un atout non négligeable pour la suite.

En levant les yeux vers lui, Malya réprime difficilement un geste de recul. Alorcus pose le même regard inquisiteur sur Chayah et lui. En un battement de cœur, il a compris qu’il fallait mieux se tenir à distance de la jeune femme et que les explications viendraient de lui et lui seul.

-          Qui êtes-vous ?

Simple et direct. Qui appelle un premier test.

-          Je suis tout ce qui a été, qui est et qui sera2.

Alorcus le fixe en silence quelques secondes. A la lueur de compréhension qu’il capte dans son regard, Malya sait qu’il a passé le premier test sans broncher. Cette phrase de la Déesse Isis, il la connait.

-          Et que fait un prêtre de la grande Isis entre les murs d’une Sagonte assiégée, pris comme un voleur, la main dans le sac?

-          Pas un prêtre, dit Malya, un oracle.

-          Et elle ? demande Alorcus en désignant Chayah d’un geste de la tête.

-          Mon garde du corps.

Le regard vif d’Alorcus se plante dans celui de la jeune femme tout en rapprochant instinctivement sa main de la garde de son épée. Il sait reconnaitre la valeur d’un adversaire d’un seul coup d’œil et ne fera pas l’erreur de la sous-estimer une seule seconde.

-          Qu’est-ce que vous cherchez ?

Malya prit une grande inspiration. Alorcus est un homme qui s’est hissé de lui-même du plus bas au plus haut de l’échelle. Et de son entrevue avec le Maître de la Cité, il a retenu deux choses, Alorcus a gardé le respect et estime pour ceux qui représentent l’autorité, qu’elle soit divine ou humaine. Et il doit lui montrer au plus vite qu’il est digne de cet intérêt. Car il n’est pas du genre à perdre de vue ses objectifs.

-          Une chose qui pourrait vous intéresser, dit Malya. Laissez-moi vous expliquez, vous jugerez par vous-même.

Malya sait qu’il vient de gagner son attention. Une chose aussi difficile à gagner que facile à perdre.

-          Tous connaissent l’histoire de la Déesse, Sœur et Epouse d’Osiris, et Mère d’Horus. La trahison de Seth et Sa quête. Tous connaissent la légende racontée et magnifiée par les prêtres. Mais aujourd’hui, je vais vous raconter l’histoire d’Isis, celle que les prêtres de Philae ont gravée dans le naos de leur temple, dissimulée derrière le voile de la Déesse3. Celle sur laquelle nul mortel autre que les prêtres et les oracles de la Déesse n’ont posée les yeux.

Malya ne s’est pas trompé. Alorcus vient du peuple et ses parents lui ont appris à écouter ceux qui détiennent les Savoirs quels qu’ils soient. Et comme il le pensait, il possède cette soif d’apprendre, ce besoin de comprendre ce monde dans lequel il venait de mettre un pied et qu’il continue à regarder en levant la tête.

-          A l’aube des temps, la Déesse du Ciel et le Dieu de la Terre s’unirent donnant naissance à quatre enfants,  deux garçons, Osiris et Seth et deux filles, Isis et Nephtys.  Osiris enseigna aux Hommes, encore sauvages et primitifs, l’agriculture, la Maîtrise des eaux du Nil et le respect des Dieux. Et Isis, sa sœur et épouse, demanda au Dieu Thot de leur apprendre l’écriture. Seth, jaloux de la reconnaissance et de l’amour des Hommes envers son frère lui tendit un piège. Il fit construire un somptueux sarcophage aux dimensions exactes de son frère et le dévoila lors d’une fête en déclarant qu’il l’offrirait à qui il irait le mieux. Tour à tour les convives essayèrent le magnifique présent. Et lorsque ce fut le tour d’Osiris, il découvrit qu’il lui était parfaitement ajusté. Mais il n’eut pas le temps de s’en réjouir. Seth, aidé de ses complices refermèrent le cercueil et le jetèrent dans le Nil en prenant garde de placer Isis sous bonne garde.

Malya leva un œil vers son unique auditoire. Bien sûr, il connait depuis longtemps cette légende. Mais il l’écoute sans broncher, attendant avec une petite lueur impatiente dans les yeux le moment où l’histoire prendrait un nouveau tournant.

-          La Déesse, bien qu’éperdue de douleur d’avoir perdu son frère et époux, s’évada, partie à la recherche de son époux accompagnée d’une escorte de treize scorpions et retrouva le sarcophage contenant le corps sans vie d’Osiris. C’est alors que la magicienne demanda de l’aide aux Dieux. Anubis banda le corps de son défunt mari, Thot l’aida à tracer les glyphes chargés de mystères et de magie et sa sœur Nephtys chanta les mots qui redonnèrent courage et espoir dans le cœur meurtri de la Déesse. A son tour, elle se transforma en un faucon majestueux et en battant des ailes, elle insuffla de nouveau la vie perdue dans la dépouille de son aimé.

Nouvelle pause. Il avait certes passé nombre des péripéties de la quête d’Isis mais cela, Alorcus le connaissait déjà. Mais ce qu’il s’apprête à dévoiler, seuls les initiés de Philae4 l’avaient appris.

-          La capacité de redonner la Vie. Un pouvoir bien trop grand, même pour un Dieu. Effrayée par la puissance qu’elle détenait, la Déesse brisa ses ailes et prit les parchemins contenant les incantations. Elle alla trouver un homme, sage parmi les sages qui habitait une petite ile perdue sur le Nil et les lui confia avec l’ordre de raconter son histoire mais de dissimuler ses reliques afin que nul, Dieu ou Mortel, ne puisse jamais posséder un tel pouvoir. Le vieil homme avait trois fils et à sa mort, il confia à l’ainé les parchemins et une aile à chacun de ses deux cadets. Avec pour mission de parcourir le monde, de propager la légende et dissimuler aux yeux du monde les legs de la Déesse.

Gagné, pense Malya. L’art du conteur est de créer un monde, un univers hors de l’Histoire et de ses tourments. Une bulle hors du temps où seule sa voix règne en Maître.

-          Il y a deux semaines, j’ai fait un rêve et je me suis mis en route. Ici, à Sagonte, se trouve l’un des dons de la Déesse. Et lorsque la Ville ne sera plus que cendres et poussières, il sera perdu à jamais. J’ai…

Un instant, un vent de panique souffle dans son esprit. Il vient de perdre son emprise sur Alorcus.

-          Cendres et poussières ! Sagonte perdue, corps et biens.

Sa  voix oscille entre colère et résignation. Avant de s’effondrer dans un murmure. Et Malya se mord les doigts d’avoir fait une telle erreur. Cet homme qui méprise la lâcheté de l’ambassadeur de Sagonte et a décidé de son propre chef de reprendre les négociations face à Hannibal pour épargner la Cité. Avoir placé la relique qu’il recherche au même niveau que le sort d’une ville toute entière déjà perdue. Quel idiot ! Il lui fallait un nouvel angle d’attaque et vite.

-          Je refuse ! dit Alorcus.

Malya lève la tête étonné devant la détermination de sa voix.

-          Je refuse l’idée que tout soit déjà écrit, de ne pas être aux commandes de ma vie. Le destin de Sagonte n’est pas encore joué et je ne baisserai pas les mains parce que deux inconnus que j’ai cueilli dans les décombres d’une ville sur le point de tomber m’assènent je ne sais quelle histoire à dormir debout !

-          Vous avez raison, le destin est changeant, sans cesse en mouvement. Mais il y a une vérité dans mon histoire qui pourrait tourner à votre avantage et au mien.

-          Quelle vérité ?

-          J’ai beau être coupé des affaires du Monde, les raisons de ce siège sont plus qu’évidentes. Hannibal cherche à trouver l’or qui lui permettra de tenir son armée jusqu’aux portes de Rome. Le Don de la Déesse est voilé aux yeux des profanes de deux manières. La première en étant caché dans un endroit que seuls quelques initiés de la Ville connaissent et la deuxième est qu’il est posé au milieu de richesses si grandioses qu’elles détourneraient regard et intention des hommes les plus purs.

-          Un trésor, caché dans les murs de la cité ?

-          De quoi satisfaire Hannibal et lui rendre la clémence que leur ambassadeur lui a ravi en pleurs et jérémiades indignes. Souvenez-vous du conseil du Maître de la Cité ! Retourner chacune des pierres de Sagonte ne vous permettra pas de mettre la main sur les réelles richesses de la ville.

Alorcus se recule de quelques mètres, le visage fermé, considérant les paroles de cet homme qui, bien que son prisonnier, se tient avec plus de prestance et de droiture que bien des hommes libres qu’il avait connu. Les mots du Maître de Sagonte résonnent encore à ses oreilles. Un instant, il se demande si toute cette histoire n’avait pas été montée de toute pièce à partir de ces quelques mots par cet homme qui attend patiemment sa réponse. Peut-on réellement échafauder pareille histoire en une nuit dans le seul but d’espérer intéresser suffisamment ceux qui tiennent votre destin dans le creux de sa main. Il avait vu jusqu’où le désespoir pouvait mener. Mais il n’y a rien d’autre chez cet homme qu’une flamme furieuse qui brûle au fond de ses yeux et qui appelle à le suivre, le croire et l’aider.

Cendre et poussière…

Cette sentence, énoncée avec une telle assurance, comme s’il avait réellement vu la Cité en proie aux flammes et à folie des soldats, les murs détruits, ses richesses offertes au saccage et aux pillards, les femmes violées, les hommes passés par le fil de l’épée et les enfants baignant dans le sang de leurs parents. En tant que soldat, il avait tué et vu la Mort faucher plus que de raison, amis comme ennemis. Aveuglément et sans pitié.

Mais mourir sur le champ de bataille et assister au sac d’une cité conquise n’ont rien en commun.

Alcon, ce pleutre ridicule, ne sait rien de l’horreur et la folie dans laquelle son ignorance et sa pathétique prestation auprès d’Hannibal a précipité la ville. Il n’a jamais vu la profondeur et l’horreur du gouffre sur lequel sa cité se balance d’un pied sur l’autre, presque insouciante.

Il se retourne vers eux, cet homme et cette femme dont il ne connait même pas les noms. Ceux-là même que les sentinelles ont surpris en train de rire la nuit même de leur arrivée. La femme, toujours en retrait, possède cette force nerveuse à peine contenue qu’il apprécie chez les jeunes soldats avant une bataille. Elle est dangereuse aussi bien pour lui que pour elle mais elle n’agira que si l’homme lui en donne l’ordre. Et cet homme qui affronte son regard sans sourciller ? Un oracle de la grande Isis ? Peut-être… ou peut-être pas. Il ne peut nier qu’il se dégage une aura envoutante de chacune de ses paroles.

Cendres et Poussières.

-          Vos noms ? dit-il en réprimant un frisson.

-          Malya et Chayah.

Alorcus tourne aussitôt les talons en se répétant distraitement ces deux noms qui sonnent plus comme une incantation qu’une présentation. Leur avaient-ils donné une carte à jouer devant Hannibal ? Peut-être… peut-être pas.

Chayah attend qu’Alorcus disparaisse de sa vue avant de se retourner vers Malya.

-          Alors c’est ça, notre mission, dit-elle d’un ton cassant.

Malya acquiesce en silence.

-          Quelles sont les chances qu’il y ait réellement un trésor fabuleux entre les murs de cette cité ? demande Chayah dans un souffle.

Malya se renfrogne une seconde avant de répondre d’une voix faible.

-          Pas grandes…

La jeune femme se tait remettant bout à bout ses paroles. Son Joueur avait su retourner une situation désespérée en une opportunité  hasardeuse. Bien plus qu’elle n’aurait osé espérer vu leur situation. Il a su trouver sans problème la façon de prendre Alorcus dans ses filets. Nul doute qu’il est intéressé par cette offre entourée d’un voile de mystère et de légende qu’il lui tend.

Retrouver une relique de la grande Isis… Bien sûr.

Depuis que le Jeu a détruit un à un les mythes des grandes religions, leurs missions tournent toujours autour du même objectif. Partir à la recherche de tous les artefacts, reliques et autres objets renfermant la magie perdue des anciennes religions. Les Hommes ont foulé au pied leurs croyances les plus ancrées et ils cherchent désespérément à en trouver de nouvelles. Et dans leur quête incessante de ces étincelles perdues dans un monde si sombre, de ces éclats échappant à la logique, la raison, ils s’enfoncent chaque jour un peu plus dans cette réalité noire qui est devenue leur quotidien.

Des enfants capricieux qui brisent un jouet trop délicat de leurs gros doigts malhabiles.

Pathétique sans pour autant être dénué d’une certaine ironie.