Epilogue

par Atizumai

Je pris ma tête entre mes mains. J’avais l’impression d’exploser. Ikura… Elle nous avait sauvées. Et malgré tout, la police était intervenue, elle avait arrêté les mafieux… dont Ikura. Je soupire. Pourquoi suis-je toujours aussi impuissante face aux situations qui me dérangent le plus ? J’ai l’impression que la vie s’acharne sur moi, tout le temps, chaque année, chaque mois, chaque semaine, chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde de ma misérable existence. J’ai l’impression que la vie me nargue, qu’elle me roue de coups, souvent mortels. J’ai l’impression que j’ai envie de mourir. Non, j’ai envie de mourir. Ne plus rien ressentir, tout oublier. Mais je ne peux pas laisser la seule personne qui a besoin que je reste. Ma mère. Peut-être que j’oublie Takashi… mais, comparé à ma mère, ce n’est pas la même chose. Elle a plus de valeur à mes yeux, c’est vrai. Je n’ai pas peur de l’avouer. Si je devais faire un choix entre elle et lui, je n’aurais pas d’hésitations. Juste une cuisante douleur. Abandonnée la seule personne qui s’est jamais intéressée à moi… ça faisait mal, mais ça ressemblait à une solution. Sortir de ce triangle amoureux, de ce cercle vicieux.  Sortir de cette vie de merde, prendre un boulot stable, changé de ville. Mais avec quel argent ?

Comme toujours, l’argent revenait dans toutes mes décisions, tous mes choix, toutes mes obligations. Nouveau soupir. Prostrée sur ma chaise, immobile dans le couloir de l’hôpital, on avait emmenée Ikura au bloc. On n’avait aucune nouvelle depuis bientôt une heure. Et Takashi qui tournait en rond, comme un fauve particulièrement énervé, agacé d’attendre. Il était très angoissé. Et ça se voyait sur ses beaux traits racés, déformés par l’inquiétude, rongé par la culpabilité de l’avoir abandonnée. Il devait se dire un truc du genre : « C’est ma faute, ça serait jamais arrivée si je l’avais pris avec moi… »

Non, Takashi, ce n’est pas ta faute. Ne deviens pas pitoyable. Si je n’avais pas été là, moi et mes problèmes de merde, rien ne serait arrivé. Des fois, j’aurais aimé revenir en arrière, ne pas m’être précipitée sur cette vitrine, l’éviter soigneusement, passer en feignant de ne rien voir. Être passé à côté des problèmes…  Maintenant, on ne peut plus reculer. C’est dommage, dans la vie, on aurait tant aimé revenir en arrière sur certaine choses, corrigées nos erreurs, ne garder que les bons souvenirs. Être heureuse… Un mot qui m’avait toujours été inconnue. Pour une raison ou une autre, le bonheur passait devant moi, il s’arrêtait quelques instants, puis il me saluait et il repartait.

Je faisais de petits cercles avec mes mèches, ça me calmais. Mes yeux gris n’arrêtaient pas de passer d’une infirmière à l’autre, espérant avoir des nouvelles d’Ikura, ne pas rester dans l’ignorance. La cruelle ignorance. Une des choses qui faisait le plus souffrir. Ne pas savoir ce qui arrivait, ignorer tout des conséquences, de la fin. J’eus une violente envie de trucider une infirmière. J’avais déjà essayé avec les mafieux, mais ça avait moyennement marché, le temps qu’ils se reprennent de leur surprise.

Brutalement, une porte s’ouvrit en coup de vent. Je relevais vivement la tête et observais en silence. Ikura, dans un lit d’hôpital, recouverte d’une couverture, dans un profond sommeil artificiel et comateux, un filet de sang s’échappant de sa bouche, les infirmières et les médecins s’agglutinaient autour d’elle, telle des abeilles pressées. Je ne comprenais pas ce qui se passait, mais quand je vis qu’il passait dans un autre bloc, visiblement plus sophistiqué, je sus que ça n’allait pas bien. Je me préparais donc à attendre encore un bout de temps.

 

Deux heures plus tard, on nous convia à converser avec un médecin chauve à l’air trop sérieux. Il nous annonça que l’état d’Ikura était instable. Mais qu’elle avait des chances de s’en sortir. Il nous dit également d’autres choses que Takashi semblait comprendre, mais que j’ignorais totalement. Je ne parlais pas le charabia médical. Finalement, il nous indiqua sa chambre et nous partîmes comme des flèches à travers la foule du personnel et des patients.

Takashi fut plus rapide que moi. Il me piqua la chaise réservé aux visiteurs ! Vous appelez ça être galant, vous ? Enfin, ça dépends du point de vue, là. Pour Ikura, ça l’était. Je crois qu’elle avait bien plus besoin d’un type comme lui que moi. Re-soupir. Takashi n’y fit même pas attention. Il prit la main d’Ikura et la serra, lui murmurant des « je suis là, maintenant » ou encore des « je suis vraiment désolé, je n’aurais pas dû… ». Et il lui déposa un baiser sur ses lèvres. Je remarquais l’extrême pâleur du visage d’Ikura. Même ses lèvres étaient pâles. On aurait dit… qu’elle mourrait doucement, lentement, qu’elle glissait sournoisement de l’autre côté. Et ça me faisait peur. J’imaginais ma mère à sa place, avec la même expression d’intense douleur, la même pâleur. Mais seule, sans personne, mourant à petit feu, sans aide. Ikura aurait pu mourir seule. Non, nous étions ses amis et nous étions là. Ma mère n’était pas là non plus, elle se reposait tranquillement, un livre à la main, l’air fatiguée, mais en pleine forme comparée à Ikura. Je secouais la tête et me concentrais sur mon amie et confidente, la jeune et séduisante infirmière Ikura Hyuga.

Takashi me faisait penser à un ange, comme ça. On aurait dit qu’il voulait l’envelopper de ses grandes ailes blanches pour la protéger de toutes les autres épreuves. Je suis certaine que s’il avait pu le faire, il l’aurait fait. Je ferme les yeux. Mes poings se serrent. Une larme s’échappe. Il faut que je ne revienne jamais leur pourrir la vie. Je me détourne mais une voix très faible m’interpelle. Je sais, bien avant de me retourner, que c’était la voix d’Ikura. Elle m’observe de ses deux grands yeux verts, faible, tremblante. Ses magnifiques yeux sont devenus comme ternes. Elle n’était vraiment pas bien.

« Son cœur est très faible… il est possible qu’elle meure dans peu de temps… Mais, il faut toujours garder espoir, vous savez ! »

-          Ap… approche, Ukomi, je t’en prie, murmura t-elle.

Je lui obéis, m’avançant doucement. Elle prend ma main et me sourit. J’ai envie de pleurer. Son sourire était si beau avant ça… Il va me manquer. Des larmes s’échappent de nouveau.

-          Ne pleure pas, ma chérie.

Elle voulut me prendre dans ses bras, mais la perfusion lui arracha un gémissement. Takashi l’aida à se sentir mieux, tandis que j’observais, impuissante, douloureuse. Elle voulut sourire de nouveau, réprimant un gémissement qu’elle voulait nous cacher. Elle devait atrocement souffrir…

-          Takashi…

-          Oui, Ikura ? demanda t-il avec douceur.

-          Prends soin d’Ukomi comme ta propre fille. N’oublie pas de penser à moi.

Takashi pâlit.

-          Pourquoi dis-tu cela, Ikura ?

-          Je sens que je vais partir, mon cœur. Je ne suis pas idiote, tu sais.

Takashi et moi ne retenions plus nos larmes. Je n’avais jamais vu quelqu’un mourir. Ce fût mon initiation. La main qui caressait la joue de Takashi retomba mollement. Il déposa un dernier baiser sur ses lèvres glacées. Puis il resta immobile, contemplant le corps de celle qu’il aimait.

 

« Voilà, je vous ai raconté comment ces deux personnes avaient changé ma vie. Chaque année, Takashi et moi honorons la mémoire d’Ikura. Nous avons quitté cette ville et il m’a inscrit dans une bonne école, j’ai terminé mes études et trouvé un travail, ma mère est prise en charge par un célèbre centre de recherche et j’ai deux beaux enfants. Mon mari et moi nous sommes rencontrés sous un bon restaurant. Takashi st devenu un honorable vieillard sur qui pèse toujours l’amour qu’il éprouvait pour Ikura et peut-être le mien… Mais c’est terminé, j’ai dépassé tout ça, maintenant. Je dois vous quitter, j’accompagne ma fille à une fête d’anniversaire. N’oubliez jamais que le bonheur est toujours là. Il faut juste savoir le chercher. »

-          Maman !

-          Oui, j’arrive, ma puce.

« Désolé, au revoir. »

Je ferme mon journal et prends la main de la petite aux longs cheveux noirs. Nous allons à une fête entre amis. Mon mari m’attend. J’espère que cette fois, il n’y aura pas de bagarre dans la rue…