Rencontre

par AkiKumiko

 

 

 

Passage

[Rencontre]

 

 

Les rues noires de monde, que je regarde avec détachement. J’avance pas à pas dans cet espace restreint, collé à la foule qui marche d’un pas lent exaspérant. Tous ces visages mornes et blafards sans la moindre expression. Tout comme ces bâtiments gris sans la moindre vie. Le bitume noir, les pavés grisâtres, le ciel grisaille. Puis le mouvement de la foule qui s’arrête tel un seul homme. Les bandes blanches au sol, comme écrasées par tout cet ennui.

Mes yeux se promènent sur ce décor monotone que je vois tous les jours. Mes yeux glissent rapidement jusqu’à ralentir puis s’immobiliser. Presque invisible mais pourtant là. Une silhouette fragile au teint délicat. Aussi incongru qu’une statue de marbre dans un décor de fer et de déchets. Tout en grâce, chaque mouvement qu’il esquisse respire la douceur et le calme. Ses yeux tendus vers le ciel semblent s’abreuver des nuages qui passent au dessus de nous ; ils se tournent vers les pieds foulant le sol. Ils parcourent la foule, l’effleurant avec légèreté, et là je les croise…

 

*****

 

                Fatigue et lassitude. Je marche et je suis le flux. Les devantures de verre et de lumière, remplies de choses futiles et sans valeur. Pourtant, ces femmes et ces hommes m’entourant les regardent comme si ces objets possédaient tout l’or du monde. Le soupir que je pousse se perd dans cette masse compacte et informe, tandis que les feux passent au rouge. Freinage brusque et je suis contraint de m’arrêter.

Il fait froid, il fait gris.

Je lève les yeux exaspéré. Je frôle les gens qui m’entourent ; je n’aime pas la foule. Tous ces pieds qui trépignent d’impatience, tout comme moi. C’est là que je le vis. Son regard qui court sur le flot, ralentissant puis se stoppant. Le vent passe et caresse ses cheveux, ondulants. Ils ont l’air si doux. Le costume et le manteau noirs qu’il porte semblent être du velours qui le drape avec ardeur, un sentiment de puissance mais pas de tyrannie. Et mes yeux qui croisent les siens…

 

*****

 

                Je me perds dans ces yeux. Un océan gris où je pourrais me noyer à l’infini. Chaque battement de paupière semble me rapprocher de lui. Oui, je me noie dans un puits de souvenirs. Un gris, non pas de tristesse mais un gris apaisant. Je n’ose pas le quitter des yeux, comme s’il allait se perdre. Non, ce n’est pas cela. Je n’arrive pas à me détacher de son regard magnétique. A chaque fois que je tente de me détourner de ses yeux, une envie irrépressible m’aimante et je reste là, à le fixer.

                J’ai l’air idiot, perdu dans ce nuage d’opium qui me rend ivre. Bribes de souvenirs qui m’assaillent ; je revois ma vie, ces moments de bonheur et d’exaltation. Encore un battement d’aile. Ces longs cils qui caressent ces petites mares d’argent. N’importe quelle femme en aurait été jalouse. C’est lui qui se détourne en premier. Mes yeux ne peuvent toujours pas se détacher de son visage. Son teint d’opale qui illumine la noirceur tout autour de moi. Ses lèvres de corail. On dirait davantage une poupée qu’un être humain…

 

*****

 

                Est-ce vraiment moi qu’il regarde ? Non, il doit voir autre chose à l’horizon. Une allure altière, et des yeux sombres. Je ne peux m’empêcher de le regarder. Je plonge avec avidité dans ce gouffre où je voudrais me perdre. Un labyrinthe qui m’attire. Je m’y perds, j’y avance. Non, il ne regarde pas l’horizon. Cette pensée me bloque. Je ne peux pas le dévisager ainsi. Mes yeux clignent. J’en ai presque mal de m’en extraire.

                J’ai peur de le gêner à vouloir trop m’isoler dans ce regard si profond. Malgré tout, je reste fixé à lui. Mes cils battent l’air chargé de poussière. J’aime le sentiment que me procure ce puits qui paraît sans fin. Un bien-être, une sérénité.

                Si. Il me regarde. Les meilleures choses ont une fin, et je tourne doucement la tête. Mais je ne peux vraiment pas m’empêcher de jeter un coup d’œil vers lui. Un courant infini qui se dégage de lui. Un rayon qui me darde de la tête aux pieds ; les cheveux sur ma nuque s’hérissent…ou est-ce l’effet du vent ?

 

*****

 

Le vent qui avant était lourd me paraît d’un coup plus léger. Une brise qui effleure les cheveux d’ébène de mon interlocuteur silencieux.

Soudain, la foule se remet en marche et je la suis. Le gris est devenu couleur tandis que cette marée humaine me porte, et je me laisse emporter par le flot. Parce que si j’avance, j’arriverai à le croiser. D’ailleurs, il est là-bas, il se rapproche avec lenteur. Silhouette gracile évanescente qui m’inspire la sensualité. Elle se glisse entre ces rochers emportés par les vagues, tandis que moi, je lutte pour l’atteindre.

Je le vois, il est de plus en plus proche, et j’arrive à distinguer ses vêtements. Ils semblent être un voile qui l’embaume et l’enveloppe dans une auréole où on ne peut l’atteindre. Sur son épaule, une courbe s’entortille de plaisir et s’emmêle à sa peau. Je me perds à nouveau dans cette chevelure d’encre. C’est le ciel qui m’écrase et m’enfonce, j’étouffe un soupir de plaisir. Mes doigts entremêlés dans ces fils…

Si je tendais la main, peut-être que j’arriverais à le toucher…

 

*****

 

Tandis que je regarde ailleurs, le mouvement de la foule recommence et me happe : le troupeau m’emmène, et moi, perdu, je recherche celui qui m’a dompté de ses yeux. Je n’arrive pas à rester sur place et j’avance à contrecœur. Me faufilant à travers la masse compacte qui me bloque la vue, je tente de le retrouver.

Mais rien en vue, peut-être à cause du noir qui le fait disparaître dans le reste du paysage. Mais ce noir-là n’était pas froid mais réconfortant. Mes pieds trainent sur le sol. Le centre du passage est bientôt proche.

Je tourne la tête ; il est là, avançant d’un pas noble. Quelques mèches cachent à présent son œil droit. Si près et pourtant si loin… Sa chemise entrouverte que je n’avais pas remarqué de loin laisse entrevoir son cou blanc et fin ; je me plais à imaginer mon doigt courant le long de la veine qui le parcourt, mes lèvres caressant sa peau chaude et veloutée cachée par la soie immaculée de son col et de ses cheveux.

Si je tendais la main, peut-être que j’arriverais à la toucher…

 

*****

 

Je me rapproche inexorablement de lui. Les vagues de piétons me poussent vers lui. Malgré mon manteau, je frissonne. Lui aussi a froid apparemment.

Nos pas nous mènent-ils vers notre destin ? Je le saurais bien si je continuais à avancer…

 

*****

 

Il n’est plus qu’à quelques mètres de moi. Les gens qui traversent le passage ne sont plus que de simples ombres qui, furtivement, s’échappent et disparaissent dans l’obscurité de la ville.

Je n’ai plus si froid à présent, et mon souffle qui avant était glacé ma paraît brulant…

 

*****

 

Quelques pas encore et je pourrais le toucher…

 

*****

 

                Nos pas nous ont menés, se sont croisés.

Je me rappelle encore de cette épaule nue qui a frôlé mon bras, de ce serpent noir qui dansait sur son épaule, de ses cheveux qui m’ont embaumé, de son regard plein de vie et de tristesse en même temps. Si j’avais eu le temps, je l’aurais arrêté, serré. Mais l’ange a repris son chemin…

Et je l’ai regardé s’envoler.

 

*****

 

Un pas après l’autre, nous nous sommes frôlés. Papillon noir et papillon blanc.

Mon cœur s’est mis à battre frénétiquement, je me suis mordu les lèvres, ne sachant quoi faire. L’arrêter ? Impossible. Le tissu glacé de son manteau sur mon épaule tatouée m’a fait l’effet d’une douche froide : je savais que malgré cette rencontre fortuite, nos chemins ne nous mèneraient jamais l’un à l’autre. Son parfum s’est imprégné dans mes souvenirs, ses yeux hantent mes rêves, son corps nourrit mon cœur.

Aussi vite que nous nous étions aperçus, il a disparu. Mais l’espace de quelques instants, j’ai pu y trouver l’éternité.