Le sourire

par Sugar

 

Les escarpins

Chapitre 1  

 

 

Le sourire

 

Quelle idée d’avoir mis des escarpins !

Je marchais avec difficulté en ayant la sensation d’avoir  les pieds pris dans un étau. Chaque pas m’était pénible tant mon sang pulsait  sous la pression des  sangles qui étranglaient mes chevilles. Ce symbole de féminité m’était devenu un ennemi attitré en cette horrible matinée. Mes escarpins tintinnabulaient au rythme de ma souffrance.

 

Me concentrer sur la douleur plantaire paraissait être l’unique moyen d’oublier l’affront que je venais de subir et  mettre ainsi la contrariété de côté. Cette traîtresse  tentait de s’emparer de mon esprit et de mon cœur, mais je luttais de toutes mes forces pour ne pas tomber dans son piège. J’attendrai d’être rentrée chez moi,  à l’abri des regards, pour laisser exploser mes larmes et ma colère. Il était hors de question que je ruine le peu d’amour-propre qu’il me restait devant des inconnus qui ne voyaient en moi qu’une étrangère, une… Gaijin.  Pour le moment, je  devais rentrer et accepter cette nouvelle  qui était tombée comme un couperet : je m’étais fait virer. La case départ me tendait les bras, au son des Taiko, les tambours japonais, sous un soleil accablant.  Je soupirai d’exaspération à cette constatation peu glorieuse malgré la touche poétique.

 J’avais enchaîné cinq emplois. Cinq !

Cet échec cuisant, total, ruisselait sur moi  comme une furieuse cascade. J’aurais aimé disparaître tant je me sentais honteuse de ce chiffre : 5. En deux mois. Pire ! Ce détail ignoble qui s’ajouta à mon analyse  m’accabla encore un peu plus. Quelle humiliation.

Dés le matin à mon arrivée, j’avais bien perçu l’ambiance  pesante qui régnait dans le bureau. Après les salutations d’usage, j’avais remarqué  les regards fuyants  de mes collègues. Les hypocrites. Je m’étais installée à mon bureau, allumais mon ordinateur sans grande motivation car la tâche qui m’était attribuée n’était pas des plus exaltantes. Je m’apprêtais à ouvrir mon nouveau dossier à traduire. Il ne s’agissait pas d’une véritable traduction, mais plutôt d’une association  de codes numériques à des noms anglais. Ma tâche consistait à retrouver la référence identique pour l’associer aux libellés japonais. Que j’étais heureuse que mes cours de japonais commencent à se montrer utiles ans le domaine professionnel. Parler japonais était une chose, mais le déchiffrer, le décrypter à l’écrit en était une autre.

 A peine le temps de m’imprégner de mon travail, la voix du chef retentit.

-         HAnA ! Dans mon bureau je vous prie !

A l’entente de mon prénom, je sursautai et releva a tête en direction de la voix autoritaire. Sa manière  de prononcer mon prénom m’amusait toujours autant.  Le « A » sortait tout droit de son poitrail et transformait mon prénom  en un appel de guerre.  Le rugissement  et le claquement des sabots des chevaux tapant le sol se firent entendre, je me retrouvais en plein milieu d’un champ de bataille à l’époque Edo. Je percevais mon chef muni, comme un samouraï, d’une armure trois fois trop étroite. Le katana dans sa main boudinée, il  l’agitait dans tout les sens  et hurlait des ordres à ses employés.

J’esquissai malgré moi un sourire en imaginant cette scène grotesque. Ce rictus nerveux n’échappa pas à son regard de plomb et il le prit  bien évidemment pour de  la moquerie.

 Alors qu’il n’en n’était rien, je  ne me moquais pas de lui, mais de la séquence que j’avais composée dans mon esprit pour évacuer le stress. J’avais peur. Dans les moments inconfortables, mon imagination se réveillait et m’ouvrait une porte invisible que je franchissais sans m’en rendre compte.  Je fuyais dans  mon univers afin de me protéger, je refermais la porte et j’attendais que l’orage passe.  Il m’arrivait de m’absenter pendant quelques minutes, sans  écouter un traître son ce qu’on me racontait, juste pour reprendre mon souffle. Il ne suffisait pas de grand-chose pour me braquer. Un mot, une expression et mon monde s’écroulait.

Qu’est-ce qui n’allait pas chez moi ? C’était ridicule, ce chagrin abject pour rien. Bien pire aujourd’hui que l’agacement ordinaire que je ressentais et auquel  j’étais habituée à chaque fois que j’éprouvais ce basculement grotesque.

D’ailleurs, mon chef  avait dû entre-temps m’adresser la parole au vu de son expression encore plus terrifiante, ses narines proéminentes se gonflaient de contrariété. Interdite, je restais immobile, inexpressive comme une véritable poupée de cire. Dans les moments d’incompréhension,   il s’agissait de la meilleure posture à adopter, du moins, je le pensais jusqu’à présent.

Avec effroi, j’aperçus ses lèvres se tordre de nervosité, ses yeux se firent plus petits encore.  Son irritation s’intensifia car ses joues s’empourprèrent un peu plus, lui conférant une mine singulière.

Décidément, cet homme me fournissait de surprenantes séquences d’évasion… Je partis cette fois-ci en Espagne. Maintenant, je le percevais non plus comme un samouraï colérique, mais comme un imposant taureau noir, prêt à danser avec le matador. Son sabot grattait le sol, et formait un épais nuage poussiéreux autour de lui. Ses  yeux injectés de sang  étaient braqués sur moi, sous un soleil arasant, pas une once d’air ne venait tempérer cette chaleur atroce.  Mais contre toute attente, il ne souhaitait me faire du mal en me chargeant avec férocité,  non, non,  rien d’aussi terrifiant ! Il se redressa sur ses deux pattes arrière, et m’invita à danser un flamenco.

 

–Dans mon bureau ! s’époumona mon chef avant de repartir en claquant la porte pour montrer son mécontentement.

Je sursautai et je revins à la réalité. Je l’avais fait trop attendre.

 

 Pourtant, il n’était pas courant d’avoir des supérieurs sanguins, perdant le contrôle devant ses subordonnées. Les réprimandes professionnelles, dans les sociétés japonaises, étaient beaucoup subtiles et souvent par écrit, jamais en face. Il fallait dire que le sourire était l’arme favorite car il prenait différentes significations ici. En tant qu’étranger, ce rictus semblait déstabilisant, car il fallait apprendre à le décrypter. Cet exercice me semblait des plus mesquins  tant je ne comprenais pas cette manière de faire, pourtant je devais m’y accoutumer. Mais, ici, cet homme paraissait être l’exception ! Ses coups de colère ressemblaient à   des coups de tonnerre qui s’abattaient sans pitié sur ses victimes. Aujourd’hui j’en étais la cible.

Malgré mon flegme apparent, une tempête  émotionnelle se déchaîna en moi avec violence.  La peur, l’angoisse, le stress s’entrechoquaient à m’en faire mal. Un éclair s’abattit dans mon crâne, me provoquant un violent mal de tête. J’avais bien  conscience que je n’allais pas passer un moment agréable en sa compagnie. Le regard de mes collègues glissait sur moi à la recherche de peur ou d’inquiétude, je n’allais certainement pas leur donner cette satisfaction. En général, ces annonces matinales n’étaient pas de bon augure pour la personne qui allait s’entretenir avec ce guerrier enrobé.  Mon pressentiment se révéla exact. Après un discours soporifique   sur l’esprit de l’entreprise, du moins de ce que j’en avais compris,  car ses paroles m’étaient parfois inintelligibles tant il parlait vite, beaucoup trop vite, bien que mon oreille soit habituée à la langue.  Je crois bien, pour être honnête, que je n’avais aucune envie de l’écouter, alors, je repartais par intermittence dans mon univers, mon refuge invisible.

 

Pour être certain que je saisisse l’essentiel, il m’annonça en anglais, d’une voix grave :

 « Notre Compagnie se voit dans l’obligation de rompre notre collaboration »

 Il m’adressait une phrase enrobée de douceur pour me faire avaler une couleuvre.  Il s’était redressé comme une quille de bowling, sa tête minuscule était disproportionnée par rapport à son corps enveloppé. Son ventre proéminent emprisonné dans une chemise  dont certains boutons étaient prêts à céder sous la pression lui donnait l’apparence d’un bonhomme à bascule,  un jouet pour enfant. Problème de croissance, certainement, m’étais-je dit,  davantage captivée par son physique plutôt que par ses paroles inconsistantes. Je repoussai une nouvelle fois cette voix qui m’incitait à plonger dans mes élucubrations.

 Cet étrange mélange de samouraï et d’un toro bravo resta quelques instants silencieux pour sonder ma réaction et écouter ma réponse. Mal à l’aise, je ne savais pas comment me comporter ni  quoi répondre pour ne pas commettre un impair qui aggraverait cette humiliation.  Malgré ma colère qui montait comme de la lave en fusion face à cette injustice, je parvins à lui répondre les banalités qu’il souhaitait entendre. Je mis fin à cette mise à mort professionnelle en me relevant tout en hochant de la tête. Je ne désirais qu’une seule chose : sortir de ce bureau. Sans quoi, je pourrais m’emporter et faire voltiger les dossiers amoncelés sur son bureau. Je suppliais que personne ne me parle sans quoi j’exploserais à son visage. Néanmoins, je lui adressai un regard assassin et un sourire bien entendu; j’avais malgré tout appris quelques notions d’usage. Ce fameux sourire en faisait partie.

 

La sonnerie d’un portable me fit revenir au moment présent. Lorsque les rayons du soleil vinrent me caresser le visage, je pris conscience que j’avais quitté le bureau, sans me soucier de l’extérieur. J’avais dû rassembler mes affaires, d’une manière automatique, sans un bruit et partir.

 

Maintenant, j’étais là, à errer à-travers les rues, sans but ni travail. Bien que je ne veuille pas l’admettre, je me présentais comme un élément incompatible et perturbateur. Un élément incompatible tout court. Que ce soit ici ou ailleurs, le constat semblait être toujours le  même. A ce dérangeant souvenir de déroute, pesant et douloureux amas sur le cœur, je soupirai.   Je jetais un regard autour de moi. Les gens marchaient, parlaient et m’ignoraient. Personne ne me bousculait, mais je semblais transparente, sans réelle consistance.  Le rire aigu de jeunes filles me vint aux oreilles, il s’agissait de joyeuses collégiennes revêtues de leurs uniformes bleu marine. Des copies conformes. Sourcillant à cette constatation sociétale, mes yeux se posèrent sur mes escarpins, qui me torturaient les pieds. On ne pouvait pas dire qu’ils m’avaient porté chance.

Des rires, des sonneries, des klaxons me firent mal aux oreilles tant j’étais sensible aux bruits de cette ville que je détestais et que j’adorais dans un même temps. Cette cacophonie ressemblait à un mugissement humain qui m’était devenu subitement insupportable car je le trouvais agressif et inhospitalier. Après quelques mètres, j’aperçus un Ghinko ; cet arbre aux mille écus était  symbolique car il demeurait  l’un des  plus anciens arbres présents sur la planète. Il était également considéré comme un étendard de ténacité pour sa résistance à la bombe Hiroshima. Parmi tous les arbres qui se trouvaient au point d'impact, seuls six Ginkgo sur le site avaient survécu.  Bien qu’il était encerclé par le macadam, son houppier était imposant. Ses  innombrables feuilles arrondies semblables à des éventails offraient une ombre salvatrice par cette chaleur étouffante. Sans attendre, je me réfugiai prés de lui pour me cacher du soleil et profiter de sa fraîcheur. Le béton des bâtiments et des trottoirs aspirait l’oxygène, ce qui rendait  l’atmosphère encore plus suffocante.  Je levai la tête en direction de cette sphère de feu, ses rayons étaient agressifs en embrasant ainsi Tokyo. Pas une once de vent.  Cette sensation de lourdeur me frappa au visage. L’été y était toujours difficile à vivre.  Un  malaise m’imprégna lorsque je ressentis la moiteur sur ma peau. Je regardai autour de moi pour trouver une idée, une solution, n’importe quoi pour soulager ma peine. A cet instant, la panique ne demandait qu’à s’emparer de moi tant je me sentais perdue dans cette ville qui ne m’était pas encore familière. 

 

Je pouvais aller boire un verre dans un café pour me rafraîchir, mais, je renonçais à cette solution car ma situation financière n’était pas des plus florissantes. Elle ressemblait bien au contraire à des pétales de fleur flétrie, qui se fanait avec le temps. Elle était expurgée de son essence et de sa vitalité. Mon renvoi n’allait rien arranger. Je marchais sans vraiment savoir vers où me diriger, le mieux aurait été de rentrer à l’appartement, pourtant je n’en avais pas envie, bien que j’étais certaine de ne pas le croiser à cette heure de la journée. Ce constat me fit froncer les sourcils une nouvelle fois, car  j’allais devoir également me préparer psychologiquement à lui annoncer cette mauvaise nouvelle.  Je maugréais envers moi-même et mon comportement. Ce n’était pas faute d’avoir de la bonne volonté mais il y avait toujours un grain de riz qui s’interférait dans le bon déroulement des opérations.  Mais cette fois-là, j’étais ce grain de riz. Néanmoins,  je considérais la situation injuste car je possédais des circonstances atténuantes.

Sayaka, une jeune femme en plein essor professionnel ne pouvait pas me supporter, et observait ma venue d’un mauvais œil. Par la suite, je me suis rendue compte qu’elle n’aimait pas grand-monde dans le service. Ambitieuse, elle n’hésitait pas à broyer toute personne qui lui faisait de l’ombre, mais, bien sûr, avec le sourire !  Mon ombre devait lui sembler  trop envahissante un peu comme de la mauvaise herbe s’étalant à-travers le gazon.

En réfléchissant à sa manière de procéder, j’avouais avec honte que j’appréciais, malgré les circonstances, sa finesse destructrice. Je la conserverais  bien à l’esprit, car elle pourrait  dans un avenir proche me servir.  Je devais encore apprendre tant de choses pour espérer me faire une place dans cette société ! Aussi, j’avais enregistré en observant toutes ses petites mimiques, qui en disaient long. Au-delà de l’humiliation, j’avais apprécié la manière dont elle m’avait descendue avec élégance. Toujours est-il que, suite à une dispute assez virulente, durant laquelle je ne m’étais pas rabaissée, je me suis retrouvée éconduite comme une malpropre.  C’était moi, le taureau qui avait foncé  sur la muleta rouge vif qu’elle avait agitée pour me narguer. Elle m’avait  accordé le coup de grâce en utilisant ma propre colère. La garce !

Une fois, mais pas deux. Plus jamais cela n’arriverait.

Ma fierté en prenait  un sacré coup. Une soufflante ! Malgré l’échec,  je ne regrettais d’aucune manière les paroles que je lui avais adressées, car j’avais pesé chaque mot, chaque prononciation avant de les lui lancer comme un ninja lançant un shuriken ! L’apprentissage de la langue locale, m’obligeait à réfléchir à chacune de mes phrases, pour être la plus exacte possible. Comme quoi, il y avait du bon dans chaque difficulté.

 

 Marcher le long des commerces n’était pas une très bonne idée. Mes yeux s’arrêtèrent sur un marchand de glace qui proposait les fameuses glaces remplies de couleurs   dénommées « rainbow »… Un arc-en-ciel sous l’apparence de glace, déposé sur un cornet gaufré. En percevant mon envie de me laisser tenter, je décidais de m’éloigner des temples de la consommation. Je me dirigeai vers le parc, au moins, les arbres n’incitaient pas à sortir son porte-monnaie. Pour les contempler on ne dépensait pas le moindre yen, sauf si des marchands ambulants venaient nous tenter.  Je devais me montrer raisonnable. En fait, je n’avais pas spécialement envie de me promener au parc et encore moins de manger ou boire quoi ce soit. Mon estomac était noué de contrariété. La chaleur n’arrangeait pas mon état inconfortable,  il faisait si chaud ! Je levais une nouvelle fois la tête en direction de cet astre tortionnaire en passant la main sur ma nuque détrempée.   Agacée de constater que mes  cheveux étaient humides, je partis à la recherche  d’un crayon dans ma besace. D’un geste rapide, je fis un chignon dans lequel je fis passer le crayon afin qu’il tienne l’ensemble. Ce fut agréable de sentir mon cou dégagé. Je pivotais ma tête de droite à gauche, la chaleur engourdissait mes sens. Je décidai de reprendre ma route,  et pris une rue moins fréquentée, pour m’éloigner de la masse humaine.

Je ne connaissais pas les environs car mes seuls points de repère étaient les sociétés dans lesquelles j’avais travaillé et les centres commerciaux.  J’avais posé les pieds à  l’aéroport de Narita au mois de mai, le bilan n’apparaissait pas fameux.

Mes escarpins m’entraînèrent là où ils le voulaient, au gré des tortures qu’ils m’infligeaient. D’ailleurs, une idée me tenaillait : les enlever. J’adorais  marcher pieds nus mais il me paraissait impossible de le faire ici.

Je longeais une devanture d’un bureau lorsque mon reflet m’amena à m’arrêter. Une moue s’empara de mes lèvres car la vérité s’abattit sur moi en m’observant. Je n’étais pas habillée d’une manière convenable pour travailler.  Dans la société actuelle, le paraître était important que je le veuille ou non. Nous n’étions pas dans un film dans lequel je m’imposerais par ma présence. Pour réussir, intégrer les codes et les exigences et se fondre dans la masse paraissaient être des points déterminants. Il fallait s’adapter quoi qu’on en dise, quitte à souffrir.

 

 L’intellect n’était pas suffisant. Mes collègues étaient toujours apprêtées. Un tailleur impeccable, des chaussures bien cirées, les cheveux tirés et disciplinés et un maquillage discret. Qu’est-ce que j’imaginais ? Moi, Hana J’avais osé imposer mon image sans me demander si je le pouvais. Les cheveux longs en liberté, un rouge à lèvres criard.  Une besace de collégienne en guise de sac à main. Pour compléter le tableau, un débardeur de coton blanc me servait de chemisier, un jean délavé, et une petite veste de tailleur noir, certes bien coupée, mais qui n’allait pas avec le reste de ma parure. Je baissai mon regard vers mes pieds suppliciés.

Mes escarpins.

Seul signe  apparent de ma volonté à m’intégrer.

  Je les avais mis  car je les trouvais jolis mais, là encore, cela n’allait pas avec le reste de la panoplie.  Jusqu’à présent, j’étais indifférente aux regards des gens, car je voulais être « moi » et non correspondre à l’image qu’on attend.  Néanmoins, j’avais voulu faire un effort en les chaussant.  Ce désaccord vestimentaire avait été plus ou moins toléré par mes différents supérieurs en raison de mes origines.  J’avais bien remarqué leurs regards remplis d’interrogation et de scepticisme lorsque j’arrivais, mais ils le troquaient contre un sourire apparent de bienvenu.

A cette pensée, j’imaginais  le regard  de Takamori lorsqu’il apprendrait mon renvoi. Ses yeux sombres se voileraient d’incompréhension et de désarroi. Je le voyais déjà m’analyser pour chercher dans les tréfonds de  mon âme ce qui ne fonctionnait pas pour enchaîner autant d’échecs. Bien entendu, jamais il ne s’autorisait à le dire, de peur de me blesser. Toutefois, je le savais, car  moi aussi je décryptais avec facilité ses pensées comme il parvenait à décortiquer les miennes.

Quelque chose n’allait pas. C’était évident. J’en avais pleinement conscience, mais je refusais de me l’avouer bien que je souffrais  de ce décalage qui s’accentuait avec le temps.  Parfois, j’avais la sombre impression de ne pas posséder  le même langage que mes semblables. Comme lorsqu’on débarque dans un pays étranger dont on ne maîtrise pas la langue, on se sent déboussolé, perdu… On éprouve une frustration  à l’idée de ne pas réussir à communiquer. Cette situation, je la vivais tout les jours, peu importe le lieu.

Je traînais une énorme  difficulté relationnelle avec ma hiérarchie et avec mes collègues et amis. Mon cœur s’affola tant je trouvais cette situation cruelle et injuste. En temps normal, il me suffisait de me  recroqueviller dans mon coin, le temps d’analyser et de panser mes blessures. Mais ici, je n’étais plus seule. Takamori  m’accompagnait dans cette  débâcle et en pâtissait par ma faute.

Ce qui me dérangeait le plus était l’affront  que je lui infligeais  auprès de ses connaissances.  Mon échec était le sien. Depuis le début de cette quête d’un job saisonnier, j’avais obtenu ces postes grâce au réseau tentaculaire qu’il s’était fait dans sa profession.  Au terme de très longues et ennuyeuses conversations, il  m’avait convaincue que cette expérience professionnelle m’aiderait  à m’immerger dans leur culture, leur langue.  Cela paraissait si simple ; un visa d’un an en poche ! Taratata !  Un vrai fiasco !

Jusqu’à présent, je mettais  en avant un solide argument pour relativiser  mes échecs cuisants ; en effet, mes compétences n’étaient pas le problème de fond. Rassurant ? Aujourd’hui, je n’en n’étais plus certaine en ayant compris que  je traînais ce souci depuis longtemps.  Je devais bien me l’avouer, mon adaptation prendrait du temps. Mais cela ne voulait pas dire que je n’y parviendrai pas. Mon  cœur tremblait lorsque j’apercevais  l’ombre du doute s’emparant de ses yeux lorsque je lui affirmais que je réussirais.

Je souffrais à  l’idée d’emmener dans mon abîme l’homme que j’aimais le plus au monde. Il était le seul être sur cette terre à me comprendre malgré quelques points nébuleux entourant encore ma personne.  Face à ma colère et mes excès, je le voyais soucieux de mon mal-être. Malgré sa patience, les disputes devenaient récurrentes car il s’agaçait de mon mutisme ou de mes absences.  Là encore, les portes de mon univers intérieur s’ouvraient à la moindre tension car  je ne parvenais pas à m’exprimer en japonais, ni même en anglais, tout se mélangeait, tant mon ressenti était disproportionné. Le plus souvent pour lui faire comprendre, j’écrivais des petits mots que je déposais  le matin avant de partir. Le cœur battant, je rentrais  en début de soirée dans l’appartement,  à la recherche de la missive. Il y répondait. Toujours. Les disputes se finissaient toujours ainsi. Bien entendu, je conservais précieusement tout ces petits bouts de papier  s’apparentant à un dialogue écrit rempli d’amour mais aussi de conseils et d’encouragements. Il m’arrivait souvent de les relire pour rester positive et persévérer.

A chaque fois, l’idée de le perdre me heurtait avec brutalité. Depuis quelque temps, il devait avoir remarqué mon malaise, car il me posait une question qui me déstabilisait à chaque fois.  Lorsqu’il rentrait le soir, il était épuisé de sa journée de travail, me lançait « Konbawa » en ôtant ses chaussures, puis défaisait sa cravate et allait prendre un verre en me demandant si ma journée s’était bien passée. Bien entendu, je répondais toujours par l’affirmative, car je ne souhaitais d’une aucune manière l’accabler de soucis supplémentaires. 
 
 

Toutefois, je n’étais pas naïve, je voyais bien qu’il n’était pas convaincu par mes explications, mais il ne relevait pas. Après s’être refugié une demi-heure dans son bureau en écoutant du jazz, plus particulièrement  Billie Holiday, il revenait me voir, beaucoup plus enclin à la discussion. Ce n’était que durant le repas, qu’il se permettait d’extérioriser ses inquiétudes

 

_ Es-tu heureuse ? Me demandait-il en fronçant les sourcils, son regard semblait rempli d’angoisse à l’idée d’être en partie responsable de mon  mal-être.

Cette question me déchirait le cœur car je ne savais pas comment lui répondre. J’avais saisi que, dans certaines circonstances, toute vérité n’était pas bonne à dire. Ici, ma réponse était nuancée. Oui, j’étais la femme la plus heureuse lorsque j’étais à ses cotés car je  percevais le monde rempli de lumière. Ravivée, j’étais prête à me brûler les doigts pour décrocher le soleil ou encore gravir plusieurs fois d’affilée Fuji-san. D’ailleurs, son ascension tait prévue pour le mois d’août.

Non, je n’étais pas heureuse lorsque je me retrouvais comme aujourd’hui, face à mes déboires relationnels, à arpenter les rues de la capitale.

 

Les rires des badauds me firent revenir sur Terre. J’étais partie si loin dans mes réflexions que je m’étais délestée de ce monde matériel qui m’étouffait. Mes escarpins m’avaient fait une nouvelle fois franchir la porte de mon univers. A ce constat peu reluisant, une envie de pleurer me saisit.  Peut-être étais-je démente ? Un jour, je perdrai totalement la route pour revenir dans cette vie qui ne semblait pas avoir un rôle bien défini pour moi.

 

Je passai nerveusement la main sur mes yeux  pour vite effacer les larmes naissantes, ce n’était ni le lieu, ni le bon moment.   A peine avais-je effacé ce signe de faiblesse que je remarquais qu’un employé  dans le bureau m’observait avec insistance. Il devait se demander ce que je faisais à rester ainsi, figée devant leurs fenêtres à effet miroir,  à les regarder sans véritablement les voir. C’était bien cela mon problème : regarder le monde sans véritablement le voir ou du moins pas comme je le devrais.

 

Je me sentais pitoyable, alors pour faire disparaître cette séquence gênante je lui fis signe de la main en lui adressant un sourire, ce fameux sourire qu’on dégainait dans de nombreuses circonstances.  Je ne savais si, ici, je devais le faire, mais je m’autorisais à le lui accorder. Interdit, l’homme sourcilla  face à ma réaction, mais, après quelques secondes d’hésitation, il m’adressa un timide sourire et un signe discret de la main avant de reprendre son travail. Je soupirai.  Je continuai à m’enfoncer dans ce quartier inconnu.

Ma tête tournait. J’avais l’impression que le sang ne l’irriguait pas correctement. Elle semblait lourde, aussi ronde qu’une boule de bowling  comme la tête de mon chef. De mon ancien chef. Mon nouvel ancien chef. Des vertiges. J’humectai mes lèvres pour me débarrasser de la désagréable impression de sécheresse que je sentais les gercer. Je m’appuyai contre un mur car le décor autour de moi dansait. Il se mouvait.

Je dus fermer les yeux pour reprendre possession de ma raison tant elle semblait s’évaporer sous l’effet de cette chaleur étouffante. Puis je me souvins du sage conseil de Takamori qui me disait de rentrer, car j’avais cette sale manie de me perdre dans les rues dès que le moral fuguait Je devais réagir et le retrouver, car rien n’était encore fini !  Alors je fis comme on me l’avait appris : je souris.