Chapitre 1 : Brasse

par ne me resiste pas


Chapitre 1 : Brasse

« Respire, bloque, respire, bloque, respire, bloque. Fonce. Ne pense à rien ».

Rien ne doit me perturber pendant la course, c’est primordial de gagner et l’échec n’est absolument pas envisageable. Personne ne doit me passer devant, c’est à moi de briller, c’est à moi de réussir, c’est mon heure de gloire. Respire. A la surface de l’eau ma bouche s’ouvre pour permettre à mon corps de s’oxygéner et d’avancer. Avancer dans cette eau froide qui coule sur moi, me porte, m’aide à atteindre mon objectif, devenir le meilleur.

Le bord de la piscine se rapproche, encore quelques mètres et j’y serai, je toucherai de ma main fripée par l’eau et relèverai la tête, prenant une grande inspiration et je regarderai mon entraineur qui me dira si oui ou non j’ai remporté le tournois. Respire, touche les petits carrés de carrelage bleu et relève la tête. Le visage flou de Marc apparait sous l’eau, lorsque j’émerge, je ne vois que son sourire écarlate, brandissant fièrement le chronomètre au dessus du bassin.

Je me redressais et lui en claque cinq, me tourne à ma droite et y vois Sabri mon meilleur ami qui a franchi la ligne juste après moi, sourire jusqu’aux tempes, le bonnet de bain dans la main, laissant libre cours à ses bouclettes brunes retombant jusque sur ses épaules couleur caramel.

Je sortis de l’eau et me précipitais sur les serviettes avant d’aller saluer le public et le coach. Forcément tout le monde m’applaudit, je suis le capitaine de l’équipe de natation, le plus grand espoir de mon lycée. Je suis déjà en sport étude mais je rêve du statut de sportif professionnel. D’un regard rapide j’observais les personnes venues me voir, des élèves, des professeurs et des parents d’élèves. J’espérais intérieurement qu’un recruteur d’université soit là aujourd’hui. Rentrer dans une grande université avec une bourse serait le plus grand aboutissement pour moi.

Après les acclamations et la douche dans les vestiaires, je retrouvais le coach à l’entrée. Ce dernier me fit signe de le suivre jusqu’à son bureau, il était accompagné du proviseur Monsieur Rons. Sans inquiétude je m’installe sur la chaise devant le bureau sans y être invité. Je sais très bien qu’il va me féliciter pour ma performance et me demander de faire un discours au prochain gala du lycée ou je serai à nouveau nommé roi avec ma petite amie, Mathilde.

Hébété, je relevais la tête et observais cet homme rondouillard en costume bon marché, ses cheveux gras tirés en arrière et ses petits yeux noirs ne m’ont jamais inspiré confiance. Mais il a toujours soutenu l’équipe et investi régulièrement dans le club, normal son fils Damien en fait parti.

Je tombe du haut d’un immeuble. Perdre mon statut de capitaine c’est la pire chose qui pouvait m’arriver. Comment me sortir de ce cauchemar ? Ce n’est pas un coup de pied au cul qu’ils me font, ils me poussent directement au suicide. Jamais une université ne voudra de moi en sachant que j’ai perdu mon titre, si en plus je quitte l’équipe, je n’ai plus qu’à m’inscrire à Pôle Emploi le lendemain du bac.

Je bouillais intérieurement. Comment pouvaient-ils me faire ça ?

Et comme pour appuyer sa décision et mettre un terme à cette discussion, il croisa les bras sur son ventre prédominant et adressa un mouvement de tête au coach avant de quitter le petit bureau exigu aux douces effluves de transpiration.

J’étais abasourdi, je ne comprenais pas cette méthode, si on m’enlevait la natation, il ne me resterait plus rien. Je me relève et sors sans même une parole pour le coach, il était d’accord avec cette manière de faire, il baissait terriblement dans mon estime. Les autres membres de l’équipe allaient le savoir bientôt, un nouveau capitaine serait nommé et je sais très bien qu’on ne lui retirera pas le statut pour me le confier à nouveau si mes résultats sont meilleurs. Même en ayant de meilleures notes aux prochains contrôles, je n’aurai jamais une moyenne aussi haute que les autres membres de l’équipe. Tout était foutu.

Errant dans les couloirs sans vraiment savoir où j’allais, je n’ai aucune envie de rentrer chez moi, je ne veux pas retourner à la piscine et je n’ai surtout pas envie d’aller sur le parking pour voir tous mes coéquipiers, bière à la main et sac de sport sur l’épaule, prêt à fêter la nouvelle victoire du lycée, victoire d’équipe certes mais sans moi, nul doute qu’on ne serait pas aussi bien classés au niveau national. « Et pour te remercier Emile on te retire ton grade de capitaine, félicitations ». Ho merci, c’est trop gentil.

Cette voix émanait du bout du couloir, je m’approchais de la porte où une feuille de papier était collée, « Soutien scolaire ». Un groupe d’aide aux devoirs ? Je ne vais quand même pas me réduire à ça ? Etre avec les cancres du lycée, obligés d’avoir une moyenne relativement convenable pour passer dans la classe supérieur. Bref, une bonne bande de loosers.

Malgré moi, je restais bloqué devant cette porte entrouverte, observant les cinq élèves assis évidemment au premier rang et observer leur « professeur ». Bizarrement cette fille me parlait, j’avais surement dû la croiser dans un couloir, avec ses cheveux blonds, son gilet et sa longue jupe rose. Ça devait être une prof ou une aide au CDI. Elle semblait très concentrée sur ce qu’elle faisait, montrant la méthode aux élèves, remontant ses lunettes à chaque lecture de l’énoncé. D’un coup, elle se redressa, son regard bleu se figea sur la porte, croisant le mien.

Aïe je me suis fait remarquer, c’est reparti pour la petite engueulade, comme si je n’avais pas eu assez de remontrances aujourd’hui. A croire que tout le monde veut ma peau. J’entrais alors dans la pièce, sous les yeux globuleux des petits clampins du premier rang. Je faisais aussi tâche dans cette petite salle remplie de tables et de chaises inconfortables, avec mon mètre quatre-vingt dix, mon jogging et ma veste de sport bleue et blanche, aux couleurs de l’équipe, j’étais très loin d’être discret.

Ex capitaine.

Il y avait vraiment deux écoles ici, soit on est fan ultime de l’équipe de natation, soit on les déteste. Là, on était face à la deuxième catégorie, pourtant les professeurs devaient soutenir l’équipe, ça faisait parti de leurs « obligations professionnelles » si on pouvait dire ça comme ça. Même la prof de musique venait nous applaudir.

Les élèves étaient à présent tous partis mais restaient dans les parages, je savais très bien qu’ils allaient écouter la conversation, le scoop de (l’ex) capitaine qui se fait prendre une remontrance par une prof, ça allait faire le tour du lycée aussi vite que la perte de mon statut. Décidément, j’avais choisi mon jour pour me faire botter le cul.

La bourde ultime.

Elle est dans ma classe depuis des années et je ne l’ai jamais remarqué. J’ai vraiment l’air d’un abruti, à force de me concentrer uniquement sur le sport, je ne vois même pas les gens autour de moi.

Sans me laisser lui répondre, elle prit son sac et s’envola dans les couloirs. Me voilà seul dans la salle de classe, complètement dépité. Voilà que désormais mon avenir était entre les mains d’une fille de ma classe que j’ai vexé. Cette idée de m’inscrire dans un groupe est vraiment stupide mais en même temps si elle me permet de comprendre quelques notions et d’avoir de meilleurs notes. Je pourrais prouver au coach et au proviseur que j’ai ma place dans l’équipe.

Il était temps de rentrer chez moi, j’allais devoir annoncer à mes parents la super nouvelle. Mais arrivant à la maison j’avais complètement oublié que mes coéquipiers allaient s’y rendre pour faire la fête. Il avait beau n’être que dix-huit heures, cela n’empêchait pas la bière de couler à flot et la musique d’inonder la rue.

Sabri m’attendait devant la porte, deux verres dans les mains il me rejoignait à grandes enjambées pour me mettre l’un des verres, sans alcool pour moi, dans les mains.



***



La fête était retombée comme un soufflée, quand Sabri était entré à mes côtés en agitant ses mains au niveau de son cou avec une grimace collée au visage indiquant de tout arrêter. Je voyais les visages de mes amis plus ou moins proches baisser leurs verres rouges en me voyant arriver, la maison c’était vidée de sa centaine d’invités en quelques minutes, comme si rien ne s’était passé. Personne ne savait encore pourquoi la petite sauterie a été écourté mais les rumeurs allaient bon train, je sais déjà que je ne pourrais pas garder le secret quelques jours et demain à 8 heures, tout le lycée serait au courant. Peut-être même avant.

Il ne restait que mes parents, assis au bord de la piscine, un verre de champagne dans la main. Ma mère, Marie, est comptable, je tiens d’elle ma grande taille et mes cheveux blonds, et mon père, Hugo, est pharmacien. Malheureusement je n’ai pas hérité d’eux leur goût pour les mathématiques, pour les sciences ou pour la médecine. Mon seul objectif c’est la natation, en dehors de ça, je ne sais rien faire.

Je baissais les yeux devant eux, je ne voulais pas voir leurs visages déçus. Je me pris d’un intérêt soudain pour la piscine, l’eau bleu, les petits carrés de carrelage bleus, sa forme ovale, le clapotis de l’eau dans les filtres, l’odeur du clore, le reflet du soleil couchant sur l’eau. J’avais envie de me jeter dedans, de m’assoir tout au fond et d’attendre le manque d’oxygène pour pouvoir ressortir.

Leur silence me stressait, je savais qu’ils étaient déçus de moi. Je me rappelle encore leur joie quand j’ai été nommé, j’étais très jeune, tout juste 15 ans et je devais diriger l’équipe de jeunes de 16 et 17 ans, aujourd’hui si je suis dirigé par un adolescent de 15 ans je ne serais vraiment pas content. Mais en peu de temps j’avais réussi à m’imposer, à choisir mon équipe avec le coach, à perfectionner les compétitions.

Une fois que j’ai obtenu mon brevet j’ai été accepté à sport-étude et à partir de là tout s’est enchainé. Dès mon premier saut dans la piscine du lycée, le coach Marc m’avait remarqué, je suis entrée dans l’équipe la semaine après la rentrée et j’étais capitaine mi-octobre. Un parcours éclair en quelque sorte.

J’avais rencontré ma copine, Mathilde, sur le bord de la piscine, c’est une fille populaire du lycée, la reine du lycée et le capitaine de l’équipe, c’était un peu comme une évidence. Malheureusement, si je pars dans une grande université ça sera surement sans elle, mais je n’ai aucun doute sur une relation à distance. Mathilde est une grande brune aux yeux bleus, j’aime son beau visage fin avec ses lèvres joliment dessinées mais je sais qu’elle s’est rapprochée de moi pour mon statut plus que pour mes beaux yeux bleus. Mais nous avons appris à nous aimer, surtout après notre sacre de roi et reine du bal, l’année dernière. Je sais qu’elle restera à mes côtés et j’envisage de l’épouser une fois nos études terminées. Même si lui annoncer la nouvelle sera quelque chose de difficile à faire, encore plus si quelqu’un lui dit avant moi, je sais que notre couple résistera à ce séisme.

Je relevais la tête face à mon père, je croisais ses yeux marrons desquels se dessinaient quelques rides et j’y vis ce que je redoutais de voir, la déception, la honte de la famille, l’avenir de coach sportif dans une salle de sport miteuse qui me tendait les bras.

Je me tournais vers elle dun air ahuri. Comment pouvait-elle trouver que cest une bonne idée ? Même mon père trouvait ça stupide. Mais jamais je ne le laisserai aller au lycée, je préfère autant assumer moi-même cette situation. Si tout le monde est au courant demain, que mon père arrive pour défendre son pauvre petit garçon qui a perdu sa couronne, je risque d’être la risée de l’établissement. Encore plus la risée que sans son intervention.

Je n’en étais pas vraiment convaincu. C’était surtout une sentence qui sabattait sur moi, le destin surement. Ce genre de truc inexplicable qui arrive sans raison valable et dont on est obligé de vivre avec. Même si pour le moment j’avais l’impression d’être cloué au pilori sans raison.

Je regardais Sabri, qui navait pas bougé de ma droite, me regardant avec les lèvres pincés. Si le poste de capitaine était vacant, il savait très bien quil avait sa chance. Il comprit ce que je pensais et je lui adressais un sourire compatissant, sil était nommé, tant mieux pour lui.

Il me tapa dans le dos dun geste compréhensif et affectueux, salua mes parents et rentra chez lui. Jattendais que ronronne le bruit du moteur de sa moto pour me concentrer à nouveau sur mes parents. Cela me paraissait interminable, jentendais le bruit de ses pas dans la maison, le bruit de la porte et le son du démarreur. Je lentendais désormais partir au loin dans la direction de l’est.

Je montais à présent les escaliers pour rejoindre ma chambre. Etant fils unique, jai eu droit à la plus grande chambre de la maison, avec vue sur la piscine et par conséquent, en ce moment, sur mes parents qui discutaient à coup de grands gestes dans le vide.

Je soupirais en fermant le store, allumant la lumière et parcourant mes trophées de natation correctement alignés sur une étagère, de la plus petite à la plus grosse, la victoire de la compétition inter-lycée de l’année dernière. Collée à la coupe, une médaille de participation au championnat national où nous avons terminés cinquième, un classement spectaculaire pour le lycée. Malgré la défaite, nous avions été accueilli en héros en rentrant au lycée, la fête a duré une semaine entière, les contrôles annulés, un vent de bonheur soufflait dans les couloirs. Aujourdhui, celui qui souffle dans les couloirs, cest moi. Hier on scandait mon nom, aujourd’hui on l’oublie.

Je me jetais dans mon lit qui trônait au centre de la pièce aux murs bleus et blancs, repeints aux couleurs de l’équipe lors de ma promulgation au titre de capitaine, je regardais le plafond où les pales du ventilateur de plafond tournaient faiblement quand mon portable coincé dans la poche de mon jogging se mit à vibrer. Je décrocha sans regarder l’interlocuteur.

Je me mordis la langue, Mathilde. Elle aurait du être la première au courant. Heureusement pour moi, elle n’était pas à la petite fête organisée par Sabri, elle travaille en tant que vendeuse dans une boutique du centre-ville pour mettre de l’argent de côté et s’acheter une nouvelle vie à Paris.

Elle avait raison, mais j’avais tellement honte, la nouvelle s’était propagée plus vite que je pensais. Je raccrochais et décidais à enfin me mettre au travail, j’avais beaucoup à rattraper et j’avais envie de m’organiser. Je sortais mes cahiers de mon sac à dos, à l’évidence j’avais un gros problème, une partie du cours de math dans le cahier d’anglais, une partie de l’anglais sur des feuilles volantes sans date, et un autre cahier à la couverture tellement défoncée que j’hésitais entre un cahier de brouillon et un cahier d’histoire, et à y regarder de plus près, pas vraiment de l’histoire-géographie mais plus des histoires et blagues beaufs bien salaces.

Il fallait tout reprendre depuis le début. Je sortais des cahiers neufs de mon placard et recommençais avec les indications de Sabri via Facebook. Je ne relevais pas la tête jusqu’à temps qu’une alerte notification me fit sursauter.

« Zoé : Viens à la salle de soutien demain après ton entrainement, on avisera à la fin du cours si je peux te sauver de la noyade ou si tu vas couler comme un plomb ».

Zoé… Je ne savais même pas son prénom, quelle honte de ne même pas connaitre les gens de ma classe. Mais où étais-je en cours ? Je ne prenais aucune note, je ne faisais attention à personne, je n’ai même aucun souvenir de mon emploi du temps, mis à part mes entrainements de natation, il n’y avait rien d’autre dans ma vie, tout du moins, rien n’avait d’importance et aujourd’hui ce manque d’attention me coutait la seule chose en laquelle je plaçais tous mes espoirs.

Peut-être que demain, avec l’aide de Zoé je pourrais retrouver un peu d’espoir, mais je ne pouvais pas aller en soutien sans des cours complets et mes devoirs faits. Je devais être un minimum rigoureux si je ne voulais pas me faire lâcher.

Ma mère m’apporta un sandwich, surprise de me trouver à mon bureau et pas en train de faire des pompes par terre avec le casque vissé sur les oreilles.

A croire que l’électrochoc a fonctionné.