Kallelsera- Calling

par Yukino Yuri

L'auberge dans laquelle les deux jeunes femmes s'étaient arrêtées lors de leur arrivée à Lunthveit donnait sur la grande rue principale allant de la porte Sud à la porte Nord, qui tous les soirs de l'année s'animait d'une euphorie étourdissante une fois les nuages rougis par le crépuscule disparaissant à l'horizon.

Les foyers et lampes s'allumaient alors dans de joyeux crépitements, annonçant comme un murmure se propageant à travers les ruelles l'ouverture imminente du marché. Les échoppes précédant de quelques mètres les diverses habitations du quartier commerçant relevaient leurs tentures aux teintes chatoyantes, découvrant aux yeux de tous les produits qu'elles proposaient à la vente dans une présentation soignée, mettant en avant chaque couleur, chaque senteur ; à tel point que le marché de Lunthveit était l'un des plus prisés de la contrée d'Öbsteergöt tant pour la diversité des denrées que pour l'émerveillement visuel et olfactif que le lieu procurait.


Au devant de la porte Nord de la capitale sudiste qui contemplait avec impassibilité la lande devenue champs de culture et ses reliefs se détachant dans le ciel dont la tendre couleur se dégradait en un sombre noir, étaient méthodiquement installées les tentes des agriculteurs dans lesquelles pouvait-on se procurer, trésors du verger, agrumes, baies mûries au soleil et autres fruits juteux veillés avec attention toute la saison froide. Les primeurs se situaient derrière eux, suivis des poissonniers -dont les produits étaient importés du Nord, les bouchers, les meuniers, les marchands d'épices. Fermaient cette farandole méticuleusement ordonnée les droguistes -on y trouvait du tabac, des herbes à pipe mais également divers instruments permettant leur consommation, les artisans -vaisseliers, saisonniers, tisserands et drapiers- et les armuriers.

Sur la grande place s'étalant au devant de la cathédrale toute de pierres ocres bâtie, dont l'architecture minutieuse et les vitraux finement peints se faisaient témoins de la richesse dont la ville s’enorgueillait et de l'imposante présence de la religion en une contrée où le culte à Magdala pesait dans toutes les consciences, se tenaient de minuscules restaurants ambulants où il était aisé de manger à sa faim pour un demi penga et qui, une fois la nuit avancée et les dernières lampes des échoppes éteintes, se retiraient hors des murs de Lunthveit pour mieux y revenir le lendemain. Sur leur devanture de lin usée par vent et soleil était écrite en lettres épaisses la spécialité de chacun tandis que sur les piquets de bois qui tendaient haut la toile au dessus des fourneaux, il y avait fixé une plaque noire semblable à de l'ardoise sur laquelle les variantes déclinaisons du plat unique étaient présentées dans le détail, rédigé en Ängestäd -patois de la contrée- mais également en Swalüet à l'attention des voyageurs et marchands qui ne se faisaient guère rares dans la région.


L'air, en cette demie de Quintiliera, était d'une douceur rafraîchissante dans une contrée où le soleil brillait haut tout le long du jour et dont les températures ne s'abaissait guère plus bas que celles de la saison des fleurs au Nord. Aussi les habitants du Sud ignoraient-ils le grand froid de la saison froide et la maladive température sans cesse changeante de la saison des feuilles tombantes ; et appréciaient cette tendre fraîcheur qui se glissait entre les étals le soir venu, resserrant cependant leur vêtement du dessus sur leurs bras hâlés. Pour Linnea qui, accoudée au cadre de la fenêtre de sa chambre, observait avec intérêt le marché qui s'ouvrait comme si il eut été un spectacle d'une rare magnificence, l'air n'était guère plus agréable qu'à l'accoutumée, qu'importe à quel point il faisait bouffer les voilages qui encadraient la fenêtre. La chaleur la faisait transpirer et elle avait espéré que se mettre auprès de la fenêtre ne lui fasse passer l'envie de retirer son aube et sa chasuble. Elle s'en retint toutefois malgré son inconfort, craignant que se dévêtir ainsi ne lui porte préjudice si l'aubergiste ou l'une de ses jeunes employées venait à frapper à sa porte pour quelque motif. Et elle se surprit à espérer en quittant son balcon que la nuit leur soit agréable et que la touffeur ne les empêche pas de fermer l’œil.

Les effluves alléchantes qui s'échappaient des échoppes s'envolèrent jusqu'à ses narines, portées par la brise, lui ouvrant l'appétit quand dans une réaction logique son ventre se mit à gronder. Sans doute irait-elle s'adresser à un de ses restaurants pour le dîner, se disait-elle en comptant les nombreuses pièces que renfermaient sa bourse, vu que les auberges de la ville ne proposaient aucun service de restauration. La journée qu'elles avaient passé à marcher sur les sentiers poussiéreux de la lande, accablées par le soleil, les avait éreintées et Linnea se sentait l'âme paresseuse à la simple idée de devoir préparer elle même le souper ; aussi obtempéra-t-elle à sacrifier une pièce afin de profiter d'un repas complet comme seul le Sud savait en faire.


S'asseyant précautionneusement sur sa couche aux draps faits, elle jeta un coup d’œil au lit voisin dans lequel Ana s'était endormie, sa tenue du dessous en désordre trahissant la difficulté qu'elle avait rencontré à trouver le repos. La compresse chaude qu'elle avait appliqué sur son bas ventre avait laissé sur le tissu léger de sa robe une trace humide au fur et à mesure que la chaleur s'était évaporée, mais semblait avoir fait effet au vu de la paisible expression que peignaient les traits de la jeune fille.

Tout le jour elle s'était plainte de douleurs lancinantes au niveau de son ventre, la faisant gémir et monter le rouge à ses joues, tant et si bien que Linnea s'était inquiétée de son état de santé. Mais ce ne fut qu'à leur arrivée à Lunthveit, en voyant Ana retourner son sac afin d'en extraire des bandes de popelines rêches et du coton tanné, qu'elle compris que c'était là ce que subissait chaque mois son élève -bien qu'elle n'est présentée aucun de ces symptômes auparavant, la chaleur les accentuant sans incertitude- et s'était alors empressée de descendre demander une compresse afin de calmer les crampes menstruelles. Les traits détendus se crispèrent légèrement alors que la prêtresse entreprenait de préparer dans un bol un onguent afin de prévenir les futurs maux, et Ana ouvrit les yeux au son du pilon qui réduisait en poudre fine le pavot.

« Est ce que tu te sens mieux ?

-La tête me fait mal d'avoir trop dormi. » Examina Ana en posant le bout de ses doigts sur ses tempes, « Mais mon ventre ne me fait plus souffrir. »

Comme pour appuyer ses dires, elle retira de sous ses vêtements le carré de tissu humide et vint le poser près de la fenêtre afin qu'il sèche avant de saisir le récipient que lui tendait son professeur. Ingurgitant d'un trait la mixture qui y avait été préparé, elle ne put réprimer une grimace de dégoût. Le goût du pavot s'était rendu âcre au contact du vin de cassis utilisé régulièrement comme médicament, et lui laissa dans la bouche une impression de sécheresse désagréable qu'elle fit disparaître en se désaltérant.

« Il y a beaucoup d'agitation dehors. Il se passe quelque chose ?

-C'est le marché de nuit. Il vient d'ouvrir.

-Oh ! Et si nous descendions voir ?! » Avait proposé la plus jeune dans une exclamation enjouée, ses yeux brillant d'envie tandis qu'elle fixait les échoppes illuminées, « Allez, allons y ! »

Linnea eut à peine le temps d'acquiescer que déjà, son élève s'était revêtue de sa tenue du dessus et nouait en hâte ses bottines avec entrain. Ses pas enjoués sur le sol ciré du couloir qui scindait en deux l'unique étage de l'auberge la firent se presser d'avantage tandis qu'elle se saisissait de la clé qui fermait leur porte ; et toutes deux dévalèrent presque en courant les escaliers comme deux enfants pressées au matin de Veevgärn. L'une comme l'autre souhaitaient profiter de la festive ambiance que promettait l'extérieur, bien que Linnea ne se l'avoue guère. Elle se croyait pourtant suffisamment mature désormais pour ne pas céder à une si puérile attitude, mais preuve en était qu'elle s'était laissée enivrer par l'enthousiasme de Ana et avait omis un court instant la retenue que devaient observer les clercs. Aussi se reprit-elle en arrivant sur le seuil de l'auberge, gardant comme dernier témoin de sa hâte un sourire épanoui aux lèvres.

Les odeurs du marché, alors qu'elle les humait avec attention, faisaient remonter en elle des limbes du passé, des souvenirs oubliés qui lui revenaient en mémoire du temps où elle avait été à la place de son élève dans laquelle elle se reconnaissait au même âge. Elle aussi avait parcouru en babillant de plaisir la large rue, se poussant pour laisser passer les chariots des marchands, s'extasiant de tout. Le poisson même, pourtant importé de sa propre contrée, lui avait semblé nouveauté sur la lumière du Sud. Les couleurs chaudes des épices présentées en tas haut dans des plats en terre dont les senteurs fortes l'avaient faite éternuer, le son sec du couteau divisant en deux un citron mûr et dévoilant un jaune appétissant, la sensation d'une caresse délicate sur le revers de la main prodiguée par les voiles légers des femmes ; tout, absolument tout ranimait en elle des images d'une jeunesse qui n'était guère bien lointaine.


Ana avançait avec tout l'entrain que ses jambes pouvaient exprimer, veillant à garder liés aux siens les doigts de son aînée telle une petite fille craignant de perdre sa mère dans la foule. Ses yeux enivrés par l'intérêt que cette ville nouvelle lui inspirait n'avait de cesse de passer d'un toit en lambris terre de sienne à la tenue coquette d'un couple au teint café, quand enfin ils cessèrent leur incessant va et vient en ayant trouvé chose qui les intriguait suffisamment.

Au devant de la grande place, modestement retirée près du muret de pierre qui encadrait la maison curiale et le couvent, une troupe de musiciens emplissait l'air de mélodies endiablées, faisant fiévreusement sonner fiols, tambours et lutes en entonnant à gorge déployée des chants dans une langue agréable à l'oreille. Mais ce qui avait attiré l'attention de la nordique au point de lui faire ralentir sa marche n'était guère cette symphonie habile. Non, c'était la danseuse qu'elle faisait gracieusement valser, les pièces cousues à son voile brodé d'or teintant à chacun de ses pas.

« Ce qu'elle est belle.... » Laissa-t-elle échapper malgré elle.

De là où elle se tenait, elle ne voyait rien d'autre que le visage et les bras de la demoiselle, son corps dissimulés derrière la foule de badauds -que Ana, de par sa petite taille, ne pouvait dépasser- s'extasiant sur sa sensuelle prestation. Mais le charme de son port de tête, l'intensité de ses yeux sombres luisant de malice, la beauté chaude de son hale, sensiblement plus clair que celui des paysans de la région, accentué par ses longs cheveux noirs ondulants tels des rubans de velours noir inspirèrent en la nordique une admiration semblable à celle d'ordinaire vouée à des saints. Sans un mot, elle suivait du regard la jeune femme faisant sonner son tambourin alourdi de bandes de satin coloré -arc en ciel léger qui d'aucun nuage ne se soustrait, ses pommettes grimées d'un rouge trahissant sa nouvelle adoration alors que soudainement musique et danse cessaient, ne laissant derrière elles que des murmures gênés et des regards accusateurs. La danseuse, son tambourin agrippé dans sa main, fixait avec fureur le spectateur lui faisant face et dont les autres hommes s'étaient écartés, effrayés par les œillades rageuses de la troupe et se refusant de s'associer au geste déplacé qu'il avait eu à l'égard de la jeune femme. L'air soudain s'était appesanti.

Ana n'avait pas vu ce qu'il s'était passé mais en entendant quelques bribes de conversations entre deux marchands de Lathium, elle comprit pourquoi tout s'était soudain envenimé : l'homme, en agrippant fermement la cuisse frémissante de la danseuse dans une vaine tentative d'avances discutables, avait eu à son égard un geste des plus insultants. Il était très mal vu à présent de toucher une femme sans son consentement, en quelques endroits que ce soit -certains cependant ne s'en privaient pas, s'amusant de l'énervement de leurs victimes et les accusant d'être trop séduisantes si scandale il éclatait, regrettant l'époque où une femme n'avait ni le droit, ni l'esprit de s'opposer . Cela l'était d'autant plus vis à vis d'une danseuse dont le métier était souvent associé à de la prostitution. Un tel attouchement durant une prestation allait même jusqu'à insulter l'art lui même et était considéré comme un outrage dans le mode très codifié des artistes. Cet homme ne devait guère connaître d'autre respect que celui qu'il vouait à sa propre personne pour oser faire preuve d'une telle indécence.

Les musiciens s'étaient débarrassés de leurs instruments, saisissant vivement leur dague et s'approchant avec menace de l'importun. Linnea, sentant la querelle s'attiser, avait saisi l'épaule de son élève dans l'idée de l'éloigner, ses iris rivés sur le groupe pour mieux juger du danger. Quand l'homme soudain se retrouva propulsé au sol, roulant presque à leurs pieds dans le bruit lourd de son corps butant contre les pierres de la place. La danseuse, tout en reposant majestueusement son pied nu à terre, lui adressa un sourire hautain gorgé de fatuité qui se faisait l'écho de la satisfaction d'avoir repoussé et humilié celui qui l'avait elle même offensée. Les instrumentistes autour d'elle avaient éclaté d'un rire gras, la félicitant copieusement -dans un patois inconnu à Ana- et l'applaudissant sans pudeur aucune. La foule elle même s'était jointe à ses éloges, ovationnant avec tant d'amitié la danseuse que celle ci plongea dans une révérence théâtrale pour les remercier. Les bandes nouées à son tambourin suivirent le mouvement telles des nuées de papillons colorés enivrées par le tintement des pièces de l'instrument. Ana ne pût s'empêcher d'arrondir les yeux pour mieux saisir toute la beauté de ce simple geste, gracieux et élégant néanmoins terriblement ordinaire. Et elle sentit ses joues s'empourprer d'avantage lorsque la jeune femme, se redressant et captant son regard, lui adressa un clin d’œil amical. Son rictus fier s'était d'avantage accentué alors que l'homme repoussé s'enfuyait piteusement.

« Spredë ute ! Spredë ute ! »

La foule de concert fit volte-face en entendant l'ordre, palissant singulièrement à la vue des mercenaires s'approchant au pas de charge, toutes lames dehors. Ana elle même resta un instant figée par cette soudaine apparition, impressionnée par les armures brillantes et fières d'un polissage régulier ; et les capes de velours pourpre par des broches précieuses maintenues, flanquée d'une croix couronnée brodée au fil d'or que les soldats arboraient. Sans comprendre la raison de leur venue, elle réalisa cependant à l'aura menaçante qui se dégageaient de leur allure et d'eux même qu'ils n'étaient guère là pour une simple patrouille.

Les musiciens avaient en vitesse empoigner leurs effets pour fuir à toutes jambes au travers des ruelles alentours, disparaissant tels des oiseaux migrateurs au sortir de l'automne en laissant dans leur empressement leur danseuse derrière eux. Cette dernière collectait à la hâte dans son voile léger les nombreuses pièces jetées allègrement par les spectateurs durant sa prestation, veillant à n'omettre ni la plus petite, ni celle s'étant glissée entre les pavés. Elle même allait prendre ses jambes à son cou lorsqu'un milicien vint plaquer sa botte sur l'un des coins du voile, l'empêchant de se relever sans déchirer le tissu et laisser s'échapper son butin.

« Allons nous en ! » Enjoignit un marchand de la capitale richement vêtu, accentuant son exhortation en tapotant l'épaule de son apprenti, « Mieux vaut ne pas traîner là !

-Enfoirés de miliciens ! Jamais là quand il faut !

-Et tu vas voir qu'elle va se faire arrêter pour « trouble de l'ordre publique » ! La belle logique de la Maison Mère! »

Se retirant prestement, chacun y allait de son petit commentaire -en Swalüet pour les plus téméraires, en patois pour ceux craignant une arrestation, pestant contre les mercenaires envoyés par l’Église en lançant en leur direction des regards accusateurs. La danseuse quant à elle, tout en protestant avec vigueur aux railleries, tentait de dégager de sous la botte son baluchon abîmé par la poussière, soutenant insolemment les œillades torves des hommes en armure.

Un cri perçant soudain s'échappa douloureusement de la gorge de l'un d'entre eux, le sang s'échappant de la plaie béante à son pieds venant teinter de rouge le blanc du voile dont la jeune femme s'était saisie, une fois libéré de son étau, pour fendre la foule comme un aigle en chasse, sa lame ensanglantée entre ses lèvres. Elle eut tôt fait de disparaître à travers les rues de la ville, la pénombre nocturne la dérobant aux yeux de tous comme un rideau clôturant sa dernière danse, laissant s'échapper derrière elle une pièce brillante qui vint se glisser dans la rainure des pavés. Sitôt saisie par un enfant en guenilles qui se hâta de s'enfuir, jetant autour de lui quelques lorgnades soucieuses. Ana le considéra longuement, observant gravement le petit corps emmitouflé sous des vêtements trop larges emportant au loin le dernier témoin du spectacle auquel elle avait assisté, sa poitrine se serrant en une triste confusion lui étant jadis étrangère.


Avalant à grand bruit le bouillon de son bol de nuae buljed -une spécialité du Sud consistant en un plat de nouilles au sarrasin cuites dans une soupe riche en épices, en légumes et en poulet, Ana contemplait pensivement le ciel étoilé qui s'étendait au dessus de sa tête, se remémorant avec une passion ambiguë les gestes de la danseuse au teint de soleil dont elle s'était tant enivrée. Elle éprouvait un regret immense d'avoir vu le spectacle être écourté par l'arrivée des mercenaires dont elle n'avait entièrement compris la nature de l'intrusion, n'ayant pu pleinement suivre l'échange qui avait eu lieu entre les soldats et la jeune femme. Aussi, jetant un coup d’œil à Linnea qui savourait avec retenue ses nouilles, elle osa mettre des mots sur sa confusion, veillant à ne pas être entendue par ses voisins qui dînaient au comptoir de l'échoppe.

« Dîtes, c'est interdit de danser ici ? »

Les lèvres de son interlocutrice quittèrent le récipient en faïence d'excellente qualité, ses iris émeraudes trahissant la stupeur qu'une telle question lui inspirait avant de se diriger vers le bouillon qui ondulait dans son bol.

« C'est plus le fait de faire l’aumône dans la rue qui est mal vu. » Expliqua Linnea d'une voix forte pour couvrir le brouhaha ambiant, n'ayant crainte d'être écoutée tant qu'elle s'exprimait en patois Hiynöer, « Et puis, le métier de danseur n'est pas des plus appréciés par la Maison Mère.

-Pourquoi ça ? C'est un si bel art pourtant...

-Pour nous nordistes, sans doute. » Sourit affectueusement Linnea, « Nous avons grandi avec des contes qui vantaient la piété et la bonté d'âme des danseuses. Pour les lecteurs de ces fables, ce sont presque des héroïnes. Mais dans les autres contrées du pays qui n'ont pas grandi avec ces ouvrages, en particulier à Lathium et à Öbsteergöt où l’Église a tôt fait de s'implanter et de se pourvoir d'une omniprésence incontestable, c'est un emploi qui ne vaut guère mieux que la prostitution.

-Mais ça n'a rien à voir...Ce n'est pas du tout le cas !

-Ce n'est plus le cas. » Corrigea la prêtresse en avalant les dernières nouilles de son bol, « Avant, cela allait de pair car la danse à ses premiers pas ne méritait guère un seul penga. Mais le Conseil Judiciaire, qu'importe le respect que je voue à ses décisions, a du mal à se détacher de ce passé et continue d'appliquer la loi interdisant aux danseurs de se produire clandestinement. Ce sujet divise d'ailleurs l'opinion parmi les clergé.

-Je comprends mieux la venue de la milice....

-Elle est plus rare dans le Nord duquel nous sommes originaires mais à la capitale et dans les contrées du Sud où sont localisés de nombreux cultes, il est possible de l'y croiser au détour des rues. Je me demande d'ailleurs quelles raisons poussent le Chef de l’Église à l'envoyer aussi loin... »

Elle observa un instant la fine fumée qui s'échappait du fourneau de sa srör qu'elle venait de bourrer d'herbes nouvellement procurées au marché, portant à sa bouche le tuyau pour s'emplir du fumet inconnu.

« Je n'ai hélas aucun proche qui prêche à la Maison Mère même donc sans doute les maigres connaissances que j'ai à ce sujet ne sont que des rumeurs. »

Savourant le mélange qu'elle avait elle même réalisé, elle rejeta dans un long soupir la fumée inhalée.

« Mais le Chef de l’Église semble durcir son cœur de plus en plus à mesure que les ans défilent. Certains clercs déplorent cela en arguant que la politique stricte menée par l’Église ne fait que la déprécier aux yeux du peuple. Mais ces prêtres là, dont l'esprit est animé par la révolte, ne font pas long feu à la capitale...On a tôt fait de les excommunier ou de les faire disparaître.

-C'est effrayant... » Laissa échapper Ana en mordillant nerveusement les peaux mortes encadrant ses ongles, « Je n'avais pas conscience de tout cela...

-Ana. »

Saisissant ses mains dans les siennes pour l'empêcher de se ronger la chair, Linnea entreprit de rassurer la pressentie séminariste.

« C'est normal de ne pas connaître ces choses là. C'est pour cela que le rite de passage existe. Pour nous affirmer en tant que femme, pour prouver notre valeur face aux hommes mais également afin de mieux appréhender les difficultés que rencontrent ceux à qui nous souhaitons nous vouer. Pour mieux nous imprégner du monde qui nous entoure et des enjeux qui peuvent les secouer. Il s'agit d'outils indispensables à notre emploi qui ne nous sont, en tant que femmes, jamais communiqués au berceau et que nous devons acquérir seules, par nos propres moyens.

-Ce n'est donc pas seulement...pour tester la force de la foi face aux difficultés du voyage ? »

Ana, les yeux nourris d'une incompréhension sourde, sentit ses poings se crisper dans les paumes de son aînée.

« Pas seulement en effet. Mais voir tout ce que le monde réserve peut parfois être une épreuve spirituelle suffisante voir décisive pour juger de la solidité de ce qui nous anime.

-Sans doute... »

La prêtresse lui sourit à nouveau, posant sa main sur sa tête pour doucement caresser ses cheveux blonds. Cette marque d'affection fit s'emballer le cœur de la nordique. Le besoin de se confier, suite à cette discussion, se faisait pressant sans qu'elle ne trouve le courage d'ouvrir la bouche, ne sachant comment exprimer les tourments qui la hantaient depuis leur départ de Hédar. La crainte de décevoir Linnea faisait s'évanouir sa voix dès lors que celle ci s'apprêtait à franchir ses lèvres. Comment admettre, alors qu'elles étaient enfin arrivées à Lunthveit, qu'elle n'était pas sure d'encore souhaiter entrer au séminaire ? Qu'elle craignait le lendemain et les doutes qui l'assombrissaient à mesure que le sanctuaire de Magdala se faisait plus proche ? Que l'idée même de ne plus se sentir appelée l'effrayait et lui donnait l'impression d'être dépossédée de toute la chaleur qui l'animait autrefois ?

Si seulement elle avait été plus forte. Si seulement elle ne s'était pas laissée emporter par son orgueil et s'était d'avantage préparée spirituellement. Si seulement....Si, si, si... Avec des « si », on mettrait le monde dans une fiole.

« Ana. »

L'interpellée eut un sursaut, soudain rappelée à la réalité, levant vers Linnea son visage marqué par l'appréhension. Cette dernière venait de déposer sur le comptoir une pièce afin de régler leur repas avant de quitter son siège, gardant sa main dans les siennes pour l'attirer dans la rue principale se dévêtant peu à peu de son habit de lumière. Le marché doucement prenait fin, les échoppes faisant retomber sur leur comptoir leur étoffe colorée et les derniers clients se retirant. Seuls les rires des hommes s'enivrant dans les tavernes couvraient le chant apaisant des grelets sonnant dans l'air. Toutes deux évoluèrent sur la route un long moment sans s'adresser un mot, se contentant l'une comme l'autre de trouver les bonnes paroles pour exprimer leurs sentiments respectifs. Puis enfin, alors qu'elles atteignaient le seuil de leur auberge dans laquelle étaient audibles des exclamations semblables à celles qui animaient la rue -on y oyait rires gras, blagues grivoises et autres rots entre les commandes lancées au patron, sans cesse honorées, jamais suffisantes, Linnea se décida à briser le silence installé entre elles, sa main se libérant de l'emprise des doigts de Ana.

« Ana, quoique tu choisisses, saches que je ferai de mon mieux pour te soutenir.

-Comment... ? »

Comment avez vous su ? La question était venue mourir sur ses lèvres tandis qu'elle considérait les traits avenants de son vis-à-vis.

« Je te connais depuis longtemps maintenant...Et j'avoue avoir de temps à autre espionné tes réactions lorsque nous passions devant une église ou philosophions sur la religion. J'ai vite compris que quelque chose te tracassait à ce sujet...

-Pourquoi ne pas m'avoir entretenue à ce propos dans ce cas ? » Avait durement questionné Ana que l'idée d'avoir été ainsi épiée à son insu n'enchantait guère, « Pourquoi être restée aussi passive si cela vous inquiétait tant ?

- Ça ne regardait que toi. Je n'avais aucun droit de m'imposer dans ta vie privée. »

S'introduisant dans l'auberge dont le rez de chaussé n'était qu'un chahut étourdissant soutenu par une forte odeur d'alcool, Linnea jeta par dessus son épaule un coup d’œil à son élève plantée au dehors, la fixant avec tendresse un court instant afin d'appuyer son propos. Puis, comme si soudain une anecdote amusante lui revenait en mémoire, son visage fut traversé par un large sourire. Et ses iris verts pétillant d'une confiance effrayante firent s'évanouir en Ana les derniers remous de rancœur qui soulevait son cœur.

« Tu as encore toute la nuit pour y réfléchir, ne t'inquiètes pas. »

Ce fut tout ce que la jeune fille parvint à ouïr au milieu des rires tandis que la prêtresse disparaissait dans l'escalier, les longues manches virginales de son aube et le pan de velours cramoisi de sa ceinture glissant silencieusement au derrière d'elle, dernières chimères abandonnant Ana, seule, dans les apaisantes ténèbres de la nuit.


Les cloches de la cathédrale sonnaient la première heure du matin lorsqu'Ana vint s'asseoir sur les marches de pierre grimpant jusqu'au couvent des religieuses de Lunthveit, étendant nonchalamment ses jambes fatiguées d'avoir parcouru des heures durant les rues ça et là emplies d’ivrognes et de prostituées s'amusant à la lueur timides des lanternes de fer dispersées dans la capitale. En temps normal, flâner ainsi sans but dans une ville inconnue l'aurait terrorisée tant il était encré en elle qu'une femme seule , une fois la nuit tombée, devenait une proie appétissante aux yeux des individus d'une morale moindre dont le désir ne pouvait se satisfaire de la poitrine généreuse débordant du corset d'une courtisane. Mais son esprit était à mille lieues de ces préoccupations rationnelles ; et elle s'était sentie l'irrésistible désir de profiter de la douceur de la nuitée pour s'éclaircir les idées dès l'instant où Linnea l'avait quittée. Elle aurait certes pu raisonnablement lui emboîter le pas et se glisser dans sa couche afin d'y méditer à son aise mais elle savait que la présence de son aînée dans le lit voisin aurait faussé sa réflexion, la tarissant sous la culpabilité de ne pas posséder une foi aussi ferme que celle qui animait Linnea. Aussi Ana s'était-elle encouragée à tourner les talons pour s'éloigner de celle qui, inconsciemment, réveillait en elle des regrets trop lourds à présent pour être supportés par ses épaules.

Hélas, sa promenade nocturne n'avait en rien permis d'affadir l'incroyance qui demeurait et elle ne put s'empêcher de laisser échapper une exhalation tremblante en constatant ce fait.

Que faire désormais ? Tandis qu'elle oscillait entre la raison et le désir de sérénité auquel son cœur aspirait, Ana ne pouvait s'empêcher de se questionner tout en gardant ses yeux rivés sur son amulette, son pouce caressant la croix d'argent qui y pendait. Cela servait-il encore de tenter vainement de ranimer la flamme qui autrefois rendait sa vision du monde si différente ? N'était ce pas stupide de s'évertuer à ainsi influencer...l'influençable ?

Une plainte rageuse vint fendre ses lèvres alors qu'elle dirigeait son regard vers les cieux étoilés, toute son âme s’époumonant en un cri accablé adressé au Très Haut, quel qu'il soit. Elle avait des semaines supporter patiemment cette épreuve contre laquelle elle se dressait naguère. Car il était injuste d’assécher son cœur ainsi. Elle voulait bien souffrir tous les maux du monde si d'aventure elle avait commis un crime duquel elle devait se repentir. Mais si la perte de sa foi était là la punition lui étant réservée... Ce n'était dans ce cas rien d'autre qu'une pénitence cruelle à laquelle elle ne pouvait se soumettre d'avantage. Elle laissa échapper un soupir à fendre l'âme tout en rejetant sa tête en arrière, dirigeant ses yeux épuisés vers l'infini constellé. Il était bien beau de se rebeller contre le Ciel, se dit-elle en triturant nerveusement sa tresse, mais cela ne lui permettait en rien de retrouver la lumière qu'elle avait perdu. Et malheureusement, elle l'avait amèrement constaté ces dernières semaines, il lui semblait que quoiqu'elle entreprenne, rien ne lui permette de faire à nouveau jaillir la source qui s'était tarie en sa poitrine.

Aucune solution ne lui apparaissait. Face à sa propre impuissance, celle qu'elle s'était découverte durant cette nuit passée à Hédar, celle là même qui la hantait au plus profond de son âme quand lui revenaient en mémoire les visages de Klara et Svea ; son corps tout entier fut secoué de tremblements puissants à tel point qu'elle ne su par quelle force ses jambes avaient réussi à la porter jusqu'au devant de la chapelle du couvent, ni quel désir l'avait inspirée d'en franchir le seuil.


L'atmosphère dans le modeste sanctuaire, d'un dépouillement tranchant gravement avec le faste dont semblait jouir la cathédrale sudiste, était d'une agréable fraîcheur. Sans doute était-ce grâce aux pierres calcaires dans laquelle elle avait été érigée, gardant éloignée la touffeur quotidienne. L'air était parsemé de suaves effluves d'encens dispersé durant le dernier office et dont l'odeur, une fois allégée, apaisait d'avantage l'esprit qu'il ne le pouvait en étant concentré dans l'encensoir. La nef, encadrée de quelques bancs de moindre facture méthodiquement placés, traversait du Nord au Sud la chapelle jusqu'à l'unique transept qui se déployait à l'Est, au cœur duquel reposaient une paire de chandeliers en laiton sur lesquels, empalés en leur centre, reposaient de nombreux cierges éteints qui retrouveraient leur éclat dès le premier service. En son sein avait été dédié un oratoire sans prétention aucune à Mariam de Magdala, dont le culte assidu s'illustrait à travers la multitude de fleurs et d'offrandes déposées au pied de la madone de pierre. Ana trouvait cette représentation des moins réussies. Le sculpteur avait sûrement désiré lui donner un air sage au vu du monastère où son œuvre allait être exposée ; car son attitude austère de femme en prière, les yeux levés vers le ciel et les mains jointes, lui conférait une fausse expression de sainte martyre qui ne lui seyait guère. En outre, les plis de sa robe pendant sur ses épaules, dévoilant impudiquement la rondeur de ses seins nus dans une veine sensualité romantique, contrastait considérablement avec sa posture et ne donnait à la statue aucune harmonie, aucune saveur à tel point qu'il venait à l'esprit que l'artiste même ne savait vraiment de quelle manière façonner cette importante figure liturgique. De ses doutes devait résulter cette œuvre hésitante, oscillant entre les deux extrêmes féminins qu'offraient les Textes : Mariam, la vierge immaculée, et Magdala, la putain repentie. Deux modèles auxquels Ana n'avait jamais ni réussi, ni souhaiter par ailleurs s'identifier.

Au delà de la croisée du transept se situait le chœur paré de quelques atours floraux d'une finesse élégante entourant l'autel en ses deux côtés, illuminé par la faible lueur de la lune traversant les vitraux colorés de la discrète rosace percée sur la façade Nord. Le déambulatoire qui cernait la Table, délimité par un fin muret de granit, prenait fin à l'Ouest, se précipitant dans ce qui semblait être un cloître reliant le couvent à la chapelle. L'air chaud de la nuit s'engouffrait à travers le porche en ogive y menant.

Se détournant de la nef, Ana se transporta au pied de l'oratoire, intimement retiré dans le transept. Ses yeux, comme envoûtés, s'étaient posés sur le visage doux de Magdala auprès de laquelle elle espérait trouver les réponses aux interrogations qui subsistaient. À défaut de ne pouvoir s'approprier cette figure de femme libérée et indépendante, d'être incapable de s'inspirer de sa vie et de son développement pour en imprégner sa propre existence, elle sentait que l'invoquer elle plus que tout autre saint lui permettrait de retrouver la vue qui lui avait été arrachée.

Ses attentes cependant, tandis que les campagnes de la cathédrale sonnait la troisième heure du matin, n'obtinrent aucun écho attendu et Ana, plus morte que vive, se sentit alors comme faite d'une terre pétrie de sentiments amers.

« C'est inutile...N'est ce pas ? »

Un sourire maussade, tandis qu'elle murmurait ses mots d'une voix brisée, vint assombrir son expression. Il semblait qu'elle implorait pour une cause perdue, du moins était ce le constat que son cœur faisait face à l'obscurité de laquelle personne ne semblait vouloir l'extraire. À cette pensée, les doigts de la nordique vinrent se crisper sur son amulette en tissu, ses iris braqués sur la croix d'argent : au final, la prêtrise n'était pas pour elle. Elle qui s'enorgueillait de ses croyances, de la solidité de sa foi devait reconnaître s'être fourvoyée. Elle était allée trop loin dans ses illusions pour fermer encore les yeux et se laisser porter par son périple -qui depuis Hédar lui semblait empreint d'une certaine affliction de laquelle elle ne tentait même plus de se débarrasser.

C'est donc bien fini ? Au moment où elle dénouait de sa nuque le pendentif des voyageuses, cette interrogation vint suspendre son geste. Abandonner ainsi lui laissait un cruel sentiment d'affliction. Mais était-il plus raisonnable de s'entêter de la sorte, de s'aveugler d'une pertinacité d'un entêtement vaniteux et broyé par la fierté ? Quelques temps auparavant, sans nul doute que la fatuité qui engraissait son amour propre aurait clamé par l'affirmative. Mais à présent, l'humilité apprise douloureusement le lui interdisait.

« Oui. » S'assura-t-elle afin de se convaincre, ses ongles se glissant entre les boucles du nœud pour le défaire, « Oui, c'est terminé. »

Aller si loin pour cela ? Considérant son collier emprisonné au creux de ses mains, son esprit vint à nouveau la consulter alors qu'elle se remémorait les difficultés qu'elle avait traversé ces trois derniers mois. Les paysages verdoyants, la foisonnante sylve aux odeurs entêtantes, presque étouffantes, la chaleur de laquelle elle ne pouvait faire abstraction, l'immense étendue étoilée, azurée, enlarmée ou parée de voiles gris dont elle s'était émerveillée à chaque instant de conscience, en apparition soudaine lui revenaient en mémoire, faisant remonter le temps et revivre chaque étape du rite de passage. Les souvenirs de la contrée de Öbsteergöt, de Lathium, Hédar, Hjalmar, Bergstädeä, Sollnästeå -lointain Sollnästeå qu'à présent, plongée dans la détresse elle regrettait tant !- lui firent resserrer l'étreinte de ses doigts sur le carré de tissu rouge alors que sa poitrine se comprimait douloureusement. Constater le gâchis qui résultait de ce voyage lui donnait la nausée. Admettre qu'elle en était la cause -elle et elle seule !- la laissait prostrée au sol. Le dallage glacé imprimait sur son front un témoin de la mortification qui l'habitait.

Qui es tu ?


L'apostrophe résonnant dans son esprit embrumé émergea du fin fond de ses entrailles avec tant de violence qu'Ana en eut le souffle coupé. Quelque chose en elle soudain s'était mué et avait bouleversé l'ordre psychique établi en son être au cours des dernières semaines. Elle ignorait quoi mais ressentait toute son âme chavirer, se perdre dans ce changement. Sa voix, tel un fleuve engorgé par la pluie quittant son lit, semblait gronder dans sa gorge, échauffant vivement ses cordes vocales lassées du repos imposé.

« Je suis... Ana. » La réponse, exprimée faiblement pourtant, résonna dans l'oratoire, « Ana de la contrée d'Uppsalea . »

As tu oublié pourquoi tu es ici ?

Se raccrochant à la hardiesse qui la poussait à objecter aux invectives qui la secouait avec véhémence, la nordique répliqua de nouveau, sa voix se réverbérant sur les murs, éclatant dans le silence.

« J'ai traversé le pays dans l'espoir de prouver ma valeur. De vérifier que je suis digne des ordres. Que mon statut de femme ne peut prétendre brider mes désirs, faire barrage à l'existence que je souhaite mener, ni même dicter ma vie ! Mais...admettre que mes aspirations puissent se heurter à la rudesse des autres, à la dureté du cœur du monde... » Elle déglutit, maintenant ses paupières fermement closes sur ses yeux, « Me terrorise. »

Elle avait avoué cette vérité dans un murmure aussi chétif que son timbre le lui permettait, comme si la crainte seule d'être entendue par sa propre raison l'intimidait. Les branches d'argent ciselé de sa croix vinrent se planter cruellement dans sa paume à mesure qu'elle emprisonnait son pendentif dans son poing, s'y retenant avec toute l'amère vigueur d'un animal effrayé prompt à choir dans un ravin. Seigneur, si seulement elle pouvait dévaler un précipice pour en ressortir plus affermie qu'elle ne l'était ! Tout plutôt que laisser subsister l'ombre en son sein.

Son être tout entier brusquement se mua en un cri sourd qui se fendit à grand fracas, ne laissant fuser dans son esprit qu'un mot, allant et venant en une boucle lancinante tel la mélancolie laconique d'une boite à musique dont le mécanisme serait endommagé.

Froussarde.

Le tintement de la croix d'argent rebondissant à terre, délivrée de l'emprise de sa porteuse, vint se réverbérer sur les murs de pierre glacés, assourdissant dans le silence. Puis le gloussement amère qui s'extrayait de la gorge d'Ana éclata dans le sanctuaire, suivi par tant d'autres qui, gonflés par l'affliction en un premier temps achevèrent sous peu de se briser en de honteux sanglots. Un instant, un éphémère à ses yeux, un interminable à sa conscience, elle s'était imaginée goûter à une vie fastueuse, aux antipodes des craintes, de l'incroyance, des scrupules animés par les portraits parfaits des pieuses figures liturgiques ; une existence facile et semblable à toutes celles des élégantes, des érudites, des ingénues emparées d'atours voyants, se laissant séduire par quelques mots doux. Une destinée isolée de la misère, de la privation, de l'envie sournoise qui s'immisce au plus profond de la chair et ronge l'os ; dès lors que l'esprit constate l'écart entre son propre quotidien et celui dont le reste de la multitude se voit glorifier. À la pauvreté, la caste lui semblait plus douce, plus confortable. Elle lui promettait ce que l'appel divin ne pouvait lui assurer tout en lui augurant un mode de vie qui a tous conviendrait, qui se plierait avec humilité aux exigences de la société et ne la dépeindrait pas comme une originale ou pire ! Une fille inutile dans un quotidien duquel la religion -il lui semblait au vu des observations qu'elle s'était évertuée à cultiver dans le jardin de son faible esprit analytique- présentait un détachement progressif s'élimant à mesure que l’Église vainement tentait de renforcer son contrôle sur le peuple. Sans doute ce qui s'impose avec force à l'individu finit-il par le dégoûter au point de le rejeter ? S'était-elle alors demandée. Le monde et sa facilité avaient tenté son jeune esprit encore influençable, d'autant plus malléable qu'il était à cet instant semblable à de l'argile ramolli par une eau croupie de tristes affres ; et à cette simple élucubration qu'elle considérait comme un crime, elle sentait s'enfler en elle un sentiment de démérite qui faisait redoubler le torrent rugissant s'échappant de ses yeux. Ainsi se vida-t-elle un long instant de ses douleurs qu'elle rejetait à grands sanglots bruyants, prostrée contre le dallage froid à peine réchauffé par la chaleur de son propre corps, ne parvenant guère plus à les contenir pour les avoir retenus plus qu'elle n'en avait eu le désir. Et si Linnea ne l'avait pas dispensée de sa présence cette veillée ci, sans nul doute les aurait-elle ravalés jusqu'à se noyer dans la mer courroucée de scrupules et de peine qui cherchait à déborder sur les berges de son cœur, jusqu'à ce que les épreuves, les vexations, les difficultés de l'existence -comme elle regrettait à présent la monotonie de celle qu'elle goûtait, lasse, à Sollnästeå !- n'aient raison d'elle.

Et à mesure que cette étendue de larmes amères prenait le large, se retirant telle la marée laissant apparaître le sol gorgé d'eau, prompt à la régurgiter au moindre rayon de soleil, son esprit chavira progressivement dans une douce passivité qui lui permit de ressentir les premières caresses de l'obscurité se retirant, laissant apparaître à travers son voile sombre quelques fragiles lueurs rassurantes. Et ces myriades flamboyantes, mugissantes dans le silence vinrent accentuer la tendre chaleur qui soudain, asséchant le sol boueux de son cœur gorgé de désespoir, venait emplir son poitrail, faisant tonner son palpitant, la forçant à quitter sa position d'humiliée pour lever des yeux décontenancés vers la statue de Magdala qui, avec la rigidité qui caractérisait la pierre dans laquelle elle était faite, avait tout du long été le témoin de sa faiblesse, propre au genre humain. Mais ses pupilles, bien que toujours pourvues du fragile don de perception, ne la distinguaient pas : égarés dans d'aveuglantes chimères, fixant avec désintérêt un vague point de ses yeux frémissant d'effroi, d'incrédulité, de joie -tant d'autres sentiments s'y mêlaient encore avec une rapidité vivante, donnant au bleu de ses iris un éclat nouveau !- ; toute son attention était mise au service de son cœur s'embrasant, semblable à un feu réalimenter en bois qui orgueilleusement ferait rouler ses flammes, s'élançant dans tout le foyer.


Puis alors que la morsure brûlante de son palpitant se faisait plus vive, alors que le brasier réduisait en poussière le cercueil de pierre dans lequel longtemps il avait été étouffé, dévoilant le cœur de chair par trop demeuré endormi, que ses yeux perdus dans l'épais brouillard captaient enfin la lumière jamais éteinte, un temps affaiblie néanmoins ; une sensation semblable à une violente décharge électrique vint ébranler le corps entier d'Ana, la saisissant jusqu'aux os, la laissant pantoise, muette de stupeur comme si il lui avait été, sans injonction préalable, administré un coup de discipline en pleine joue. Tel l'aveugle ayant recouvré la vue jadis perdue, fantasmée, rêvée ; une félicité incommensurable la saisit, délicate sensation de plénitude retrouvée ! Mais contrairement au malade délivré du mal le consumant qui, une fois remis du choc, exulterait, fêterait cette renaissance à pleine voix, la nordique se contenta de soupirer d'aise, la commissure de ses lèvres s'étirant sensiblement pour amincir sa bouche en un sourire empli de sérénité, formant sur ses pommettes blanches de discrètes fossettes telles des courbes gracieuses tracées dans de la crème.

Ses cris de joie, elle les gardait enfouis en son cœur, le faisant se soulever avec l'ivresse que lui inspirait ce bonheur tant attendu et dont il se délectait comme le ferait un assoiffé à une source. Ils éclataient en son sein, éclosaient telles des fleurs de magnolis révélant la pureté de leurs pétales en plein été, faisant écho au torrent tumultueux qui, libre à nouveau, dévalait les reliefs de son palpitant, l’irriguant avec une générosité nouvellement intense du fait de la sécheresse ayant trop longtemps subsisté. Et à l'instant où elle franchissait le porche de la chapelle, l'air lourd de la nuitée se retirant peu à peu caressant avec volupté ses joues asséchées par les larmes amères qu'elle avait versé, Ana réalisa que son pendentif noué de nouveau à sa nuque, reposant le plus naturellement du monde au creux de sa poitrine, ne lui semblait guère plus lesté d'aucun poids quand auparavant elle le trouvait aussi lourd qu'une meule servant à moudre le grain ; et le supportait avec autant de réticence qu'un condamné se rendant à la potence.

Les campagnes pudiquement retirées dans le haut clocher de la cathédrale, dont la flèche semblait vouloir fendre les cieux, marquèrent la demie de la cinquième heure du matin. Le ciel assombri se paraît d'un rose doux, prenant l'aspect délicat d'une aquarelle habilement réalisée, et laissait progressivement ses sombres atours nocturnes s'évanouir sous la caresse ardente des rayons du soleil se levant, dévoilant graduellement des cieux dépourvus de nimbes propices au travaux des champs. Les yeux rivés sur cette étendue d'azur et de pêche, mélange délicat plaisant à l’œillet, Ana entreprit de quitter l'enceinte du couvent des moniales dans lequel, sans vraiment le réaliser, elle s'était introduite au plus profond de la nuit pour remonter la rue principale dans laquelle à présent les agriculteurs éveillés par la luminosité grandissante évoluaient, se dirigeant vers la porte Nord d'un pas décidé jusqu'aux champs cultivés de leurs mains ; progressant d'un pas lent jusqu'à l'auberge qu'elle avait déprécié la veille au soir, poussant avec assurance la porte close dont le verrou n'avait été poussé qu'à peine une heure -le temps de l'entracte entre le bal des ivrognes s'emplissant d'alcool comme on en remplit des outres et les premières lueurs du jour.


S'engouffrant le plus silencieusement possible dans les escaliers de bois menant à l'étage -elle avait remarqué que la taverne au rez-de-chaussée était dans un impeccable état et que son propriétaire éreinté s'était assoupi sur le comptoir, ronflant avec tant de vigueur qu'elle ne désira en aucun cas troubler son repos mérité par quelques nuisances, Ana pénétra dans l'unique couloir de l'étage plongé dans une quiétude matinale -signe que les locataires de la dizaine d'autres chambres étaient encore tout à leurs rêves- et se faufila avec discrétion dans sa propre cabine. Linnea, à son grand soulagement, s'était montrée suffisamment avisée pour ne pas l'avoir verrouillée en se couchant.

Constater que ses affaires étaient restées en l'état dans lequel elle les avait laissées la rassura sans qu'elle n'en comprenne la raison -sans doute le fait de retrouver un semblant de familiarité alors qu'elle se sentait si différente la rassérénait d'avantage qu'elle ne l'était ?- et elle ne pût empêcher ses lèvres de prendre les traits d'un rictus attendri lorsque s'approchant du lit le plus proche de la fenêtre grande ouverte, elle observa Linnea somnolant sur sa couche, ses cheveux flamboyants ondulant sur l'oreille de lin bourré de plumes, déformé par les mouvements de sa tête. Sa poitrine se soulevait doucement, régulière, à mesure des inspirations et des expirations calmes, sa bouche aux lèvres d'un rose semblant poudré à demi-ouvertes laissant apparaître les dents de sa mâchoire supérieure -l'incisive de droite se trouvait être légèrement désaxée par rapport aux autres, privant le sourire d'une harmonie en accord avec la beauté du visage-lui donnait un air de petite fille s'étant endormie après avoir mangé plus de gâteaux que de raison ; et Ana en réalisant cette comparaison ne pût s’empêcher de pouffer de rire tout en prenant siège sur sa propre paillasse désordonnée.

L'air timide de cette aube promettant une journée excellente, bien que toujours trop chaude pour quiconque venant du Nord -la touffeur de la nuit n'avait d'ailleurs guère été soustraite à son aînée, dont le front baignait de sueur malgré la brise qui faisait gonfler les voilages fixés au cadre de la fenêtre, s'engouffrait dans la pièce exiguë , soulevant sur son passage les mèches de feu encadrant le visage de Linnea pour finir sa course au creux des oreilles de Ana, se perdant dans l'épaisse forêt blonde que formaient ses cheveux ébouriffés. La sérénité toute nouvelle, lui étant presque inédite tant il lui semblait n'en avoir jamais ressenti de semblable par le passé, l'emplissait de mille grâce. Son visage était certes bouffi d'avoir subi la morsure saline des larmes, ses yeux la piquaient encore d'avoir trop pleuré, son corps lui paraissait être du coton que l'on aurait trop tanné, maltraité à coups de battoir comme on maltraite le linge au lavoir... Pourtant, en cette aurore colorant Lunthveit de teintes doucereuses, prélude aux chaudes couleurs d'un soleil rougeoyant, son esprit lui semblait d'une limpidité et d'une stabilité jusque là jadis insoupçonnées. L'impression déroutante d'avoir, en un soir, quelques heures, grandi occupait toutes ses pensées et la remplissait d'avantage d'assurance.

Oui, elle n'était naguère plus une enfant. Elle avait quitté cet état aux premières heures du matin comme un papillon profite de la pénombre pour quitter sa chrysalide, s'envolant en d'autres lieux. Revêtue du manteau immaculé prêt à recevoir les affres qu'y imprimeraient les expériences de la vie, elle accédait à présent à une toute autre marche dans l'escalier de son existence. Une marche après l'autre, celle de l'enfance derrière elle, celle de l'âge adulte sous ses pieds. Réaliser ceci la fit d'avantage sourire tandis que l'évocation du voyage du jour, objet de crainte et de scrupules hier encore, lui inspirait une hâte agréable.

« Tu vas continuer, n'est ce pas ? »

Les derniers mots qu'avait eu Svea à son égard lui revinrent vivement en mémoire. La chaleur, la lueur et le mouvement des flammes semblaient se former tout autour d'elle, tourbillonnant comme autant de fantasmes venus attiser sa terreur. Mais cette fois son être, corps comme âme, ne fut réceptif à ces chimères ; et alors qu'elle répondait avec force par l'affirmative, il lui semblait que la bergère lui adressait un sourire convaincu, postée dans la lande vivace qu'elle cultivait dans son cœur tel un souvenir posthume de sa camarade disparue, puis faire sonner sa petite campagne avant de faire volte-face, ses boucles claires brillant sous les rayons du soleil estival avant de se retirer, disparaissant petit à petit derrière les collines verdoyantes.

S'extrayant de sa couche de paille recouverte de draps épais, elle s'approcha doucement de son aînée encore ensommeillée et posant sa main sur l'épaule dénudé qui se soulevait et s'abaissait régulièrement, elle la secoua avec suffisamment d'ardeur pour l'extraire de son repos. Les paupières blanches de Linnea se plissèrent pour se soulever, dévoilant les iris verts qu’égoïstement elles gardaient cachés, encore voilés par la fatigue qui, après quelques hasardeuses flâneries -les rideaux, le cadre de la fenêtre ainsi que le plafond terreux divisé en plusieurs sections par de larges poutres apparentes furent inspectés sans grand intérêt- vinrent se poser sur le visage de Ana, penché sur elle et illuminé d'un sourire affectueux.

« Ana... » La voix enrouée de Linnea vint fendre ses lèvres, la faisant se racler la gorge d'embarras afin de l'éclaircir, « Tu es finalement rentrée !

-Oui, Ma Mère. Vous m'avez attendue longtemps ?

-Jusqu'à la première heure du matin. Puis le sommeil a eu raison de moi. » Un rire ponctua sa confession tandis qu'elle s'asseyait, tendant sa main jusqu'à la chandelle qui n'avait pas été mouchée et avait en résultat fondu jusqu'à la base, la cire s'étalant sur le repose-chandelle en laiton, « J'en ai oublié d'éteindre la bougie, quel gâchis ! »

Elle s'étira en gémissant, repoussant avec nonchalance les mèches rebelles de sa chevelure qui s'étaient collées à ses joues humides puis s'assit poliment, repassant du plat de la main sa tenue du dessous désordonnée avant de lever les yeux sur son élève qui attendait respectueusement debout que son aînée soit bien réveillée. Il lui semblait, et ce malgré la fatigue qui tirait ses traits, que son élève lui était inconnue, qu'elle ne connaissait guère la femme -oui, ce fut ce mot qui lui inspira Ana tandis qu'auparavant elle ne l'avait vu que comme une enfant par trop intrépide et têtue- qui se tenait à ses côtés. Elle lui inspirait de tout autres sentiments que jadis : alors qu’elle la considérait comme une jeune fille qu'elle se devait de guider, de surveiller telle une seconde raison ; elle désirait dès lors d'avantage la traiter comme son égale. Un sourire satisfait vint illuminer son visage en constatant que la nuit lui avait grandement porté conseil.

« Alors ? » Questionna-t-elle, son rictus se faisant plus complice qu'alors.

Ana le lui rendit avec assurance, plongeant ses yeux dans ceux de son interlocutrice tandis qu'elle se préparait à lui adresser une réponse, la réponse qui trottait dans sa tête depuis les premières lueurs de l'aurore et qui lui brûlait les lèvres autant que la plus forte des épices.

« Vous souvenez vous du chemin jusqu'à la chapelle ? »

Voyant l'air circonspect de Linnea, ses iris reflétant toute la stupeur qu'une telle interrogation lui inspirait, elle s'empressa d'ajouter en s'inclinant avec humilité afin d'appuyer sa demande :

« Enfin...Si, dans votre grande bonté, vous êtes toujours encline à me l'indiquer. »

À nouveau, la prêtresse battit des paupières plusieurs fois pour toute réponse, éberluée par ce qu'elle venait d'entendre bien qu'elle l'ait hardiment espéré le temps de sa veillée, avant de se lever d'un bond en riant joyeusement, ne pouvant détacher ses yeux de son élève tant elle craignait que ce bonheur pour lequel elle avait prié avec ferveur ne lui soit arraché, se vantant de sa bonne mémoire visuelle avant de l'enjoindre à se préparer, arguant que la route serait longue. Et Ana, emplie d'une allègre aise, couvant avec amusement Linnea du regard -elle se préparait avec un entrain certain, nouant avec une transparente habitude les nœuds que formaient sa tresse quotidienne- ne put qu'obtempérer joyeusement à l'ordre donné, le sommeil qui pesait sur son corps s'évaporant à mesure que la folle gaieté grandissait et enivrait ses muscles réclamant repos.

Un souffle d'une délicate fraîcheur, savoureuse en cette chaude journée de Quintiliera, se glissa dans la grande rue de la capitale tandis que les nordiques s'y engouffraient et vint purifier l'air lourd qui subsistait. Et, se faisant leur guide jusqu'à la chapelle de Magdala, il vint raser les murailles de pierre, épouser les formes des deux tours de garde cerclant la porte Sud pour se faufiler hors des murs de la cité, allant déranger la terre des chemins, les plants des récoltes, l'herbe couverte de rosée croissant sur les talus, les branches odorantes de la sylve environnante, se perdant en elle comme on s'égare follement dans la chevelure de l'être aimé avant de venir secouer sans respect aucun les corps des criminels -ou du moins ceux considérés comme tels, qu'ils aient eu ou non la conscience tranquille- pendus à la potence fièrement dressée à la sortie de la ville, les faisant se balancer. Fruits sordides de l'arbre de justice sauvagement planté par l’Église.


Le sentier grimpant les collines luxuriantes embrassant Lunthveit, s'avérant toujours plus fier à chaque relief, grimpant plus haut dès lors qu'il semblait avoir atteint l'apogée de son arrogance se faisait frappant contraste avec les routes en terre battue qui serpentaient dans la campagne, soigneusement délimitées par des talus ou -vers Lathium- des blocs de grès dont les plus imposants marquaient chaque dizaine de kilomètres. À peine indiqué au croisement entre la route menant au village le plus proche -seul un calvaire en granit, se dérobant presque derrière la flore luxuriante, attirait l'attention pour peu que l’œil soit compétent, ça et là grignoté par la nature reprenant ses droits, disparaissant à irrégulières intervalles sous d'épaisses couches de mousse et d'ivraie -preuve irréfutable de l'impopularité de cet itinéraire, il se perdait en de nombreux virages à travers les troncs sombres des pins odorants dont les branches touffues peinait à l'abriter. Leur parfum en était presque étourdissant tant les épines souffraient de l'exposition du soleil, insupportable en ce début d'après-midi. La terre dans laquelle il avait été de force tracé -les pas des voyageuses pleines d'espoir avaient eu raison du paysage- en était tant asséchée qu'elle ressemblait à une faïence défectueusement réalisée, criblée de plis, de bosses, de creux et de rides hideuses desquelles s'extrayaient régulièrement des cafards ou d'énormes insectes semblables à des blattes, aussi longs que l'auriculaire, dont la carapace luisante sous l'éclat du soleil feignait l'apparence d'une perle noire au bel éclat. Seul le zéphyr soufflant, rafraîchissant, faisant onduler la lande dans un mouvement d'une satisfaisante perfection faisait un instant oublier la touffeur ambiante, atroce aux sens, les dérobant un instant sous son soupir rigoureux, glaçant délicieusement la peau transpirante, revigorant l'esprit rendu béotien par la chaleur.

« Vois-tu le col que forment les collines ? »

Pointant son doigt vers la courbe pleine d'une belle couleur émeraude que formaient les reliefs se découpant nettement dans le bleu des cieux dépossédés de nimbes, Linnea tenta d'attirer l'attention de Ana qui, afin de ne plus prêter attention à l'atmosphère pesante, avait reporté toute sa concentration sur ses pas et les zébrures gravées dans le sol poussiéreux. Cette dernière, plissant ses yeux indisposés par les rayons aveuglants de l'astre solaire, avait redressé sa tête juste assez pour percevoir le point que lui désignait la prêtresse : elle arrivait à distinguer le col en question sans nul mal mais ne parvenait à deviner si il s'agissait là de leur futur itinéraire ou d'un simple désir de son aînée de la distraire en lui montrant quelques paysages.

Une modeste masure aux murs sombres -le semblaient-ils de par le bleu aveuglant du ciel sur lequel ils se profilaient ou était-ce simplement la couleur des pierres dans lesquelles ils étaient battis ?- se haussait sur les courbes des monts, surveillant de toute sa hauteur la lande qui s'étendait au dessous d'elle. Sur son flanc devait être fixé un mat ou un objet similaire, la nordique apercevait de longues bandes flotter au vent monticole ; mais elles étaient bien trop lointaines pour qu'elle ne puissent en distinguer la couleur ou la manière.

« Serait-ce la chapelle que l'on aperçoit ? » S'était-elle enquit d'une voix enflée par une sensible pointe d'espoir.

« Du tout. Mais elle se trouve par delà ses collines. Ce que tu vois là bas n'est qu'un repère, il indique quel col mène au sanctuaire. »

Un sourire vint hausser ses pommettes rondes, rougies par le soleil. Elle était ravie de constater que la matinée de marche portait ses fruits et qu'elles étaient en passe d'atteindre l'ultime destination de leur voyage. Mais plus encore, percevoir dans le ton d'ordinaire constant de Linnea un sensible changement, presque imperceptible, trahissant son impatience alors qu'elle fixait avec dévotion la bâtisse esseulée dans l'amas de verdure enjoignait Ana à se réjouir. Et elle devinait sans même lever les yeux vers son aînée que son visage, moins pudique que son timbre, devait exprimer toute la nostalgie joyeuse qui l'habitait à l'idée de retourner, dix années plus tard à l'endroit dans lequel son avenir -sa vie actuelle de fait- avait été à jamais scellé. D'ordinaire, la jeune fille se serait amusée de cette inflexible tendance à la pudeur, à dissimuler ses sentiments autant qu'il le lui était permis -était-ce là l'une des exigences pour tous les membres du clergé ? Elle n'en avait jamais vu s'épancher au delà du raisonnable. Néanmoins, en cet instant, elle n'éprouvait en rien le désir d'émettre quelques railleries, ni même une seule remarque , observant à l'image de son aînée une attitude prompte à la réflexion. Le calme des environs, la beauté sereine que lui offrait le paysage l'inspirait vivement en cette voie méditative. Constater sa proche réussite la faisait sourire d'un béat orgueil, d'une profonde fierté méritée qui lui faisait bomber la poitrine. Elle y était arrivée. Après toutes les épreuves, la fin du voyage se dessinait sous ses yeux, la chapelle tant fantasmée allait se dévoiler au delà du col qui la narguait comme dernière étape de son périple. Les terres sacrées du sanctuaire l'appelaient, lançaient des milliers de messages par delà les montagnes qui, portés par le vent, venaient charmer ses oreilles.

« Tu souris bêtement. » Lui fit constater Linnea en lui tapotant l'épaule, sa voix secouée par le rire qu'elle tentait de contenir

« Je vous retourne le compliment. »


Le soleil s'était fait plus ardent encore en atteignant son zénith, frappant de ses rayons la terre asséchée, l'herbe flétrie réclamant l'eau salvatrice, la cime des arbres dont les feuilles agrippées aux branches les plus élevées prenaient déjà prématurément une teinte orangée, jaunie, usée ; tant et si bien qu'Ana ne pu en supporter d'avantage, s'abritant en s'épongeant le front d'un revers de la main sous l'ombre protectrice que formait la sylve. Les douleurs menstruelles avaient à nouveau saisi son bas ventre, accentuant le malaise que lui inspirait la chaleur ; et elle dût boire plusieurs gorgées d'eau -atrocement tiède dans sa gourde en verre protégée par un clissage en osier tressé- avant d'ingurgiter le fond du flacon de poudre de pavot -un parfait anti-douleur selon Linnea, qui s'en était procurée une copieuse quantité chez l'apothicaire de Lunthveit- pour se sentir plus à son aise. Ses traits durent pourtant trahir l'embarras duquel elle souffrait car Linnea ne manqua guère de temps pour s'approcher, l'invitant à se reposer jusqu'à ce que son état s'améliore, arguant que l'inanition devait en l'occurrence grandement aggraver son malaise.

« À présent que nous en sommes là... » Osa Ana tout en se délestant de son sac et de son arc, s'adossant en soupirant d'aise au tronc le plus proche, « Pourriez vous me dire qui vous souhaitiez revoir en voyageant jusqu'ici ? »

Linnea, une galette de blé noir sur le point d'être rompue coincée entre ses dents, suspendit son geste de surprise, fixant son élève attentive à toute réponse de sa part avec autant de stupeur qu'elle s'étonnait qu'elle eut encore à l'esprit cette histoire de retrouvailles avouée quelques temps auparavant. Cette motivation avait-elle tant marqué son jeune esprit au point de ne guère l'omettre, même après toutes ces semaines écoulées ? Brisant en deux la galette sèche d'un mouvement du poignet -sa mâchoire avait opérer une force suffisante pour faire office de contre-poids satisfaisant, permettant de fendre le pain en deux parts égales- dont elle tendit une moitié à sa camarade, gardant la sienne entre ses lèvres, la prêtresse tenta alors de rassembler les bribes de souvenirs impérissables qui subsistaient en sa mémoire comme si la seule mention de cette époque les ranimait. Souvenirs de cette femme avec laquelle seules quelques minutes de son existence elle avait partagé, et à laquelle pourtant elle n'avait jamais omis un seul jour de penser. Son intérêt pour elle avait-il été influencé par les conséquences de leur rencontre, généré par le sentiment d'immense admiration, de ferveur religieuse qui l'avait prise toute entière lorsque l'objet de son attention avait reporté sur elle sa bienveillance rituelle ? La fatigue, le mal du pays, la joie d'enfin voir son périple prendre fin ; toutes ses émotions mises ensembles en un même cœur avaient-elles renforcé le désir de revoir cette madone en robe de soie, se faisant plus entier, plus profond au fil des saisons s'écoulant ? Tout ce dont elle était certaine, c'était bien de la nature même de cette aspiration, muée par une reconnaissance forte de la vie que cette femme, indirectement, lui avait offerte par le simple don d'un vulgaire coupon de tissu. Elle soupirait après cette envie de lui exprimer le plus vivement possible toutes les éloges qui lui revenaient pour les grâces dont elle avait consenti -bien malgré elle certes- à pourvoir son existence en lui faisant prendre la voie rêvée depuis ses plus jeunes années. La remercier, humblement, n'avait été rien de plus que son modeste but en prenant part au périple, couplé avec celui d'épauler son élève dans les épreuves, jusqu'à la fin, comme elle l'avait toujours fait par le passé.

« La femme qui garde le sanctuaire. Celle qui a également cousu le morceau d'étoffe qui m'a valu ma place au séminaire.

-Je pensais que personne ne vivait dans cette chapelle... On ne m'a jamais parlé d'une gardienne ou une prêtresse officiant dans un sanctuaire pareil d'ailleurs, j'étais persuadée qu'il suffisait d'y entrer, de se servir d'un échantillon d'étoffe et de repartir. Jamais je n'aurai cru devoir faire face à quelqu'un...

-Si tel était le cas, l'étoffe n'aurait guère de poids dans le rite de passage. » Remarqua Linnea en croquant dans sa part de pain avant de porter sa main à sa propre amulette, « En toute honnêteté, le tissu du voile de Magdala n'est rien d'autre qu'une simple toile assez grossière, réalisée sans doute par d'excellentes mains mais de nos jours, les tisserands de Uppsalea en tissent de bien plus belles grâce aux techniques actuelles. À une époque, il y a d'ailleurs eu commerce d'étoffes contrefaites, vendues illégalement et à prix d'or sur les terres de l’Église aux aspirantes séminaristes souhaitant se soustraire au rite. Mais ces filles là n'ont jamais pu accéder à la préparation au sacrement d'ordination.

-Comment ça ?

-Les précédents chefs de l’Église, en particulier celui ayant ouvert aux femmes la voie des ordres pastoraux, s'étaient attendus à ce genre de pratiques frauduleuses et avaient pallié à cette malhonnêteté en instaurant une distinction obligatoire méconnue, qui jamais ne doit être dévoilée par une prêtresse à une jeune professe. Aussi, lorsque tu seras toi même ordonnée, je te prierai de ne jamais reproduire l'acte de désobéissance que je m’apprête à commettre. »

Ana resta coïte de stupeur en entendant cela, hébétée de constater que Linnea s'apprêtait d'elle même à transgresser une règle de son emploi, elle qui de nature droite observait avec constance une obéissance intègre envers les dogmes. Ayant dit ces mots, elle avait soulevé du bout du pouce la fine toile élimée par le temps, ternie, salie pour en dévoiler les points la maintenant fixée au pendentif. Le fil, de deux brins de coton enroulés l'un sur l'autre dans un motif d'une régularité irréprochable, formaient à égale distance de discrets points dont les quatre coins dessinaient habilement une croix, à peine plus large qu'un grain de riz et pourtant en tout fait délicats. Celle qui les avait réalisés devait s'être appliquée des années sur son ouvrage avant d'en arriver à une telle précision. Ana, en outre, n'avait jamais eu le privilège d'en voir de semblables ; et elle ne se garda guère de les détailler de toute sa curiosité, touchée par la confiance qui animait ce geste.

« Ces points...

-Ils sont spéciaux, n'est ce pas ?! Le fil également n'est pas construit selon les techniques habituelles, l'aiguille utilisée est plus fine que celles qu'il est possible de se procurer auprès des artisans. Il serait en conséquence d'un extraordinaire hasard de pouvoir les copier, encore même faudrait-il en connaître la forme. Pour fixer un tissu à un autre, il est bien plus naturel de piquer à l'horizontal ou à la verticale mais guère en croix. Les malhonnêtes ont donc été trahies par leur propre ignorance. »

Linnea, ayant déclaré ceci gravement, avait rabattu respectueusement l'étoffe, la lissant du plat du pouce contre le coton écarlate de son amulette tandis que Ana, soucieuse d'en découvrir toujours plus, se ravisait de s'enquérir d'avantage sur les détails qui faisaient toute l'identité du rite, consciente que les questions qui lui brûlaient la langue se révéleraient au demeurant d'une honteuse inutilité -le fait de s'informer du sort réservé aux demoiselles refusées lui semblait empreint d'une curiosité morbide, quant à s'enquérir de la raison pour laquelle personne n'avait jamais tenté de reproduire jusqu'aux points lui apparaissait comme dénué d'intérêt tant il paraissait impossible, sans prêtresse complice, de les observer assez longuement pour les contrefaire de façon convaincante. Également, tandis qu'elle croquait dans sa galette, elle réalisait que de telles informations lui seraient peu utiles puisqu'elle ne souhaitait ni commercer illégalement des objets rituels, ni s'abaisser à tromper le clergé au risque de finir emprisonnée ou exécutée par le glaive justicier de l’Église. Enfin, il lui apparaissait qu'il lui serait stupide de songer au parjure en cet instant, quand du sanctuaire de Magdala elle n'avait jamais été aussi proche -de corps du moins, l'esprit s'y étant envolé plus d'une fois- et quand un avenir certes ponctué d'engagements éreintants mais d'une honorable droiture lui était promis pour peu qu'elle sacrifie quelques gouttes de sueur supplémentaires.

« Et cette femme, » S'intéressa-t-elle, ses yeux fixant avec intensité son interlocutrice, tant et si bien que cette dernière s'en empourpra, « Pourquoi avez vous tant tenu à son souvenir ? Était-elle belle à ce point pour que vous y pensiez aujourd'hui encore ?

-Belle ? Pas vraiment. »

Linnea s'était laissée emportée dans une quinte de toux forcée qui voilait maladroitement son embarras, le rouge colorant ses joues lorsqu'elle prit conscience de la rudesse de ses mots, dictée par la gêne que lui inspiraient les questions de son élève. Puis détournant le regard dans une honteuse tentative de se dérober, fixant avec absorption les champs qui s’exhibaient en contrebas au souffle paresseux du zéphyr, elle consentit finalement à corriger cette ingrate affirmation.

« Enfin, ce que je désire dire...C'est qu'à défaut d'un charme physique exceptionnel, c'est l'aura de douce tranquillité qui émanait d'elle qui m'a marquée au delà des mots. Comme un bloc de pierre ne subissant aucun caprice du temps, elle ne semblait faite d'aucun ressentiment, d'aucune violence ou révolte ; juste emplie d'une sérénité qui me laissa béate. J'avoue n'avoir guère eu l'esprit à détailler son visage ou à examiner son maintient tant j'étais subjuguée de me trouver face à elle.

-Elle doit être imposante...Je redoute de la rencontrer à présent.

-Tu n'as aucune raison de craindre cette entrevue, elle est au contraire des plus apaisantes. »

Les yeux rivés vers le ciel azuré, les paupières les recouvrant à demi afin de parer aux agressifs rayons solaires, Linnea entreprit de se remettre en route, sa main agrippée à la lanière de son sac lorsque sans préavis, telle une pensée que l'on ne peut garder pour soi, elle s'enquit auprès des cieux dans un murmure :

« Je me demande si sa petite fille se trouve encore à ses côtés. »


L'air monticole d'une fraîcheur providentielle redonna à Ana toute la vigueur que la touffeur de la lande avait accablé et soutenue par Linnea, elle s'imposa d'en inspirer de grandes goulées afin de calmer la quinte de toux douloureuse qui l'avait saisie au plus fort de l'ascension, la soustrayant à s'appuyer sur son aînée afin de l'achever définitivement. Au devant d'elle, la masure délabrée en pierre, inhabitée depuis fort longtemps -comme le trahissaient les murs recouverts de foisonnantes couches d'ivraie et la charpente défaite de ses lambris dont les poutres pourrissantes semblaient promptes à s'écrouler à la moindre bourrasque ; à l'horizon les reliefs qui séparaient le pays de son voisin, le dérobant par delà son rideau de roche. Et haut dans les cieux, fixées au mat rongé par les insectes et l'humidité, planté profond en terre, flottaient de longues bandes de diverses étoffes, de moindre qualité pour certaines, d'un tissage riche pour d'autres ; des rubans de satin, de coton, de velours, de ravissantes fleurs de tissu, d'étranges poupées réalisées à l'aide de branchages et de cordes, ex-voto divers noués là par d'anciennes postulantes dans les pas desquelles Ana marchait.

Le bois duquel l'écorce avait été retirée à grands coups de hache, dépourvu d'un quelconque vernis, était recouvert d'initiales, de dates se chevauchant les unes les autres, s'effaçant en quelques endroits ; derniers témoignages des plus démunies, des étourdies n'ayant pas même un ornement à fixer pour que leur souvenir perdure, des épuisées, des affaiblies dont la seule inspiration avait été de tirer leur lame afin de graver au plus profond de la matière leur nom, la date de leur passage, les plus ragaillardies allant jusqu'à improviser des proses de quelques syllabes glorifiant les grâces accordées par le Ciel, les moins inspirées recopiant la croix couronnée pour seule preuve de leur venue. Détailler chacune de ces inscriptions, préservées depuis des temps qu'elle n'avait guère vus, passer sur elles ses doigts pour les marquer à jamais en ses sens, considérer respectueusement les noms de ses aînées tendait à assurer Ana de sa propre réussite ; et réaliser qu'elle même allait s'octroyer le privilège de planter sa propre dague dans ce mat qui se faisait mémoire de l'Histoire, le porte-parole de longues années d'espoir, d'émancipation, de tours de force de centaines de femmes ayant gagné leur place au sein d'un clergé conservateur les considérant peu, la remplissait d'un bonheur immense, communion unique entre elle et celles qui l'avaient précédée et lui avaient ouvert avec détermination la voie.

Linnea gardait contre son épaule le corps affaibli de sa cadette encore tremblant d'avoir dû supporter une quinte de toux l'ayant vidé de ses forces. Elle sentait néanmoins que la respiration de son élève se calmait à mesure qu'elle emplissait son être de l'air revigorant des hauteurs ainsi que de l'espérance laissée à même le bois par toutes ces demoiselles. Elle même avait retrouvé des ornements familiers usés durant les dix années écoulées ainsi que des caractères tracés avec originalité qu'elle avait détaillé avec autant d'attention à cette époque qu'Ana le faisait actuellement.

« Votre nom... » Déplora soudain la postulante entre deux respirations encore sifflantes, « Je ne le vois pas...

-Je m'étais couchée à terre pour l'y écrire, mes bas en étaient couverts de givre fondu. »

L'aidant à s'agenouiller, elle lui désigna une discrète inscription se dérobant derrière des chardons dont les fleurs violacées s'étaient écloses aux premières chaleurs des beaux jours. Les caractères avaient subi de légères déformations suite à la mouvance du bois pourrissant et l'instabilité du sol dans lequel se battaient les racines des plantes environnantes ; mais restaient au demeurant lisibles, gardant les traces d'une écriture cursive que Linnea s'était appliquée à former du bout de sa lame. Elle avait atteint ce sommet en Ianuadira, quelques jours après les célébrations de la nouvelle année et de la Nativité. Ana s'étonna d'ailleurs de constater que son aînée, venue au monde à la fin de Nueriedera, n'avait atteint l'âge adulte que deux mois auparavant et de fait n'était en rien majeure lors de son inscription à Hjalmar mais également du fait qu'elle ait de son plein gré admis voyagé durant la saison froide -même si les gelées des montagnes du Sud n'avaient rien de comparable avec les grands froids du Nord. Il était somme toute plus agréable de se déplacer en saison chaude, bien que la touffeur ambiante rende harassant un effort trop soutenu, durant laquelle les vivres naturelles étaient d'une fastueuse abondance qu'en saison froide où la nature endormie sous sa couverture de neige ne consentait qu'à offrir de frugales baies qui, bien que providentielles, ne satisfaisaient en rien la faim. En outre, le gel et la neige complexifiant sensiblement les déplacements, il était convenu comme étonnant qu'une jeune fille de bonne éducation, à peine majeure, quitte volontairement famille et foyer au crépuscule de la saison chaude, en ayant à l'esprit que ses seuls compagnons de route seraient les feuilles rougeoyantes virevoltant dans les cieux, les bourrasques glacées dispersant les dernières traces de douceur et qui se retireraient dès lors que les premiers flocons se laisseraient choir sur la terre glacée.

« Le paysage était vraiment différent... » Constata Linnea d'une voix plus forte qu'elle ne l'aurait voulu, son visage élevé vers les collines qui se dressaient au devant d'elle, « Tout était gris, les branches étaient si dénudées qu'elles ressemblaient à des griffes effrayantes. J'ai l'impression de redécouvrir un tableau disparu depuis des années. »

Sa respiration ayant repris un rythme plus régulier, Ana s'était écartée de son aînée, relâchant l'épaule qu'elle avait tout du long agrippée afin de faciliter l'effort, pour s'avancer à travers les herbes folles taquinées par le vent, ses iris ronds de surprise de découvrir le paysage qui se déroulait sous ses yeux, si peu similaire à l'étendue agricole au cœur de laquelle se dressait Lunthveit : les collines luxuriantes, savant mélange d'un vert délicat et d'un émeraude sombre suggérant la présence de conifères, formaient un berceau profond qui s'étendait sur une superficie moindre, dans lequel la nature dominée prenait plaisir à s'éparpiller où bon lui semblait. Seul le versant Nord, sur lequel elle se tenait apparaissait comme ayant subi une modification humaine, les différents arbres ayant été élagués puis définitivement arraché pour, sans nul doute, favoriser le passage des pèlerins. La vue en était de fait entièrement dégagée et offrait de distinguer, lovée au cœur du couffin de terre et de sylve, la chapelle de Magdala dont l'architecture romane et l'usage unique de pierres blanches et de bois rappelait à Ana l'église de son propre bourg. Quelle étrange impression de solitude néanmoins laissait transparaître cette modeste bâtisse isolée, abandonnée dans cet amas de verdure qui désirait l'étouffer sous ses branches ; couplée à une douce mélancolie comme seuls peuvent en inspirer les objets délaissés, oubliés au bord d'une route ou dans d'anciennes demeures abandonnées. La masure négligée, avec ses éclats de vaisselle écaillée se fondant dans la terre battue, ses vestiges de foyer s'étant écroulé à défaut d'entretien, dévoré par les dents acérées du temps fuyant et ses nombreuses autres traces d'une existence désormais disparue inspirait une égale tristesse tandis que l'imagination s'évertuait à se représenter des images de la vie quotidienne, scènes au passé dérobées, de ceux ayant élu domicile sous ce toit désormais nu sous le vent.

En effet, considéra la nordique en faisant voguer son regard d'un côté à l'autre des collines, le paysage durant la saison froide devait révéler toute la morosité qui se dissimulait sous l'ombrage des ramures touffues en saison chaude ; et elle avait toutes les peines du monde à l'imaginer revêtu de teintes plus sombres quand le parer d'apparats pourpres, safrans -des couleurs chères à la saison des feuilles tombantes- ou encore blancs, verts et roses -éclats premiers des fleurs s'épanouissant sur les arbres fruitiers et des naissants bourgeons s'ouvrant sous la caresse du soleil timide de la saison des fleurs- lui semblait aisément simple.

« Impossible. » Assura-t-elle en revenant sur ses pas, extrayant sa dague de son fourreau de cuir, « D'oublier un tel paysage, n'est-ce-pas ?! »

Et, trouvant un espace libre -à peine plus long que son index et plus large que deux phalanges- sur le mat, elle vint y planter le bout de sa lame, entreprenant elle aussi de graver son nom pour la prospérité et d'ainsi transmettre, comme ses aînées avant elle, une part d'espoir aux prochaines jeunes filles qui atteindraient ce sommet.


Les pièces échappées de sa bourse formaient une joyeuse cacophonie dans la poche de son tablier à mesure que Ana entreprenait la descente du versant Nord de la colline, lançant régulièrement un regard inquiet en direction du mat qui, à mesure qu'elle s'en éloignait, semblait se découper d'avantage dans le ciel se couvrant peu à peu de nuées orangées tandis que le soleil déclinait par delà les pics se dressant à l'horizon. Le ruban qu'elle avait fixé, aussi haut que la charpente sur laquelle elle s'était élevée le lui avait permis, flottait joyeusement au vent, s’emmêlant avec un autre, se libérant pour à nouveau s'acoquiner avec une autre bande d'étoffe dans un ballet marqué par le souffle monticole qui en battait la mesure. Le cordon de velours indigo qui fermait auparavant sa bourse lui avait paru le meilleur ex-voto que son sac ne pouvait contenir, n'ayant en sa propriété guère plus beau tissu que celui ci, et était d'une longueur suffisante pour être noué au tronc sans difficulté aucune ; aussi avait-elle consenti à le sacrifier sans autre regret. L'appréhension cependant de ne pas l'avoir fixé avec suffisamment d'ardeur et de le voir s'envoler à la première bourrasque maintenait vif son désir de sans cesse regarder par dessus son épaule ; et l'assurance de le voir résister à la violence du vent, qui la calmait instantanément pourtant, ne suffisait guère à l'amoindrir.

Linnea, qui la devançait de quelques pas, s'arrêta en lui jetant une œillade ennuyée, poussant un long soupir d'exaspération en constatant que son élève s'était à nouveau immobilisée pour contempler son ruban. La patience, une de ses orgueilleuses vertus, lui faisait défaut tandis que la fatigue s'immisçait progressivement et usait son esprit. En outre, la hâte de revoir à nouveau Magdala, dont le souvenir se faisait plus vif à mesure qu'elle approchait d'avantage, la poussait à s'exaspérer de la lenteur qu'adoptait Ana tandis que son souhait de descendre en courant la pente lui démangeait tout le corps. Son ministère lui interdisant cependant un tel écart de conduite, elle contenait à contre cœur cette envie, souffrant cette attente en s'assurant qu'un tel renoncement lui permettait de respecter les règles auxquelles elle avait juré obéissance, étouffant le plus ardemment du monde le combat moral qu'alimentaient sa raison et ses désirs.

Tandis qu'elle reprenait sa marche posément -autant qu'elle le parvenait malgré l'agitation qui la secouait, elle ouïe Ana accourir au derrière d'elle, ses pas faisant bruisser l'herbe pour aussitôt reprendre son attitude passive, se détournant comme à l'accoutumée pour jeter son regard par dessus son épaule sans prêter attention aux mèches emmêlées qui obstruaient sa vue. Linnea laissa glisser entre ses lèvres un lourd soupir d'exaspération en constatant la lenteur qu'adoptait ostensiblement son élève. Et ne pouvant s'y soustraire d'avantage -elle allait en devenir folle, elle l'accosta fermement, agrippant son épaule avec agacement tout en déclarant qu'elle était usée de cette maladive hésitation. L'ordre de cesser ce rituel au profit d'une autre tâche -celle d'atteindre la chapelle idéalement, vint clore son sermon avec une fermeté qui ne laissait guère place à l'objection.

« Excusez moi....J'ai du mal à me l'expliquer mais à présent que nous nous retrouvons à quelques pas de notre dernière destination...L'euphorie qui m'aveuglait s'évapore et je redoute de l'atteindre.

-Par crainte de la déception ? »

Ana hocha piteusement la tête pour marquer son opposition, ses iris fixant avec une anxiété difficilement assujettie le sanctuaire qui au-devant d'elles se haussait dans le vallon. Le porche, avec son haut-vent en sapin de volutes délicates sculpté couvrant deux battants décorés de reliefs clos, était à pareille distance tout à fait visible ; et il n'était en rien hardi de deviner par delà les pierres qui formaient les façades abîmées -mais affichant néanmoins de nombreuses traces d'un entretien régulier du fait de l'absence de végétation croissant aux jointures des blocs de roche ou encore l'état admirable de la charpente dont le bois ne présentait que de discrètes traces d'usure- le narthex, la nef réduite de ses collatéraux, le chœur se passant présomptueusement de transept pour le précéder. À présent qu'elle se tenait suffisamment proche pour l'observer en détail, la nordique prit conscience de l'anormale croisée, pourvue sur sa face sud d'un cloître ridiculement petit, bâtie à la suite du chœur et de l'abside, de telle sorte que le sanctuaire de son point de vue avait d'avantage la forme d'une croix qu'un autre bâti selon les règles architecturales en vigueur. Une légère fumée s'échappait en ondulant dans l'air du conduit de fer d'une cheminée déformée modestement faite de simples gouttières fixées en une figure compliquée faisant craindre pour sa stabilité -allait-elle seulement résister une décade ? Cette notable anormalité accentua d'avantage la crainte qui faisait mugir son cœur.

« Je suis juste anxieuse à l'idée de pénétrer à l'intérieur. » Confessa-t-elle alors tout en portant son regard avec plus d'intensité qu'alors sur l'oratoire, « Que me restera-t-il dès lors que j'en sortirai ? Serai- je...La même que je suis actuellement, même sans cette raison de vivre qui m'a si longtemps portée ? »

Son interlocutrice, contemplant avec stupeur le profil régulier tourné vers l'horizon, resta muette face à cet aveu dont la nature se révélait bien éloignée de ce à quoi elle s'attendait : à une simple anxiété de jeune fille, compréhensible et influençable à loisir en usant habillement de rassurants propos, elle se heurtait à un caprice du cœur qui lui semblait si étranger qu'elle ignorait par quel charme l'apaiser.


Linnea n'était pas femme de rêverie -ou ne l'était guère plus depuis de si longues années- tant et si bien qu'elle omettait avoir jamais subi de tels questionnements invraisemblables. Jamais elle ne s'était prise à de vaines réflexions sur ce qu'elle serait si elle optait pour un choix plutôt qu'un autre, ni ne se permettait de prévoir potentiel changement de sa personne. Non, Linnea était censée, trop censée pour refuser la mouvance de son esprit ballotté par les flots des ans et pire ! Pour le craindre. À quoi bon se soumettre à la crainte d'un événement naturel, tel l'assèchement d'un cours d'eau délaissé, le flétrissement des feuilles ou la Mort elle-même ? Que les fils du destin se lient ou se délient, que la volonté du Très Haut se fasse ou non en son intérêt, elle acceptait tout et se laissait porter comme les aigrettes des pissenlits dans la brise. De fait, elle n'avait jamais été en mesure de pleinement appréhender les sentiments qui soulevaient l'âme de ses paroissiens soucieux de la fatalité, quoique tentant d'excellente grâce d'en saisir la profondeur.

Un désagréable frisson s'insinua au creux de ses reins pour remonter le long de son épine dorsale, faisant frémir chaque parcelle de sa peau. Ses yeux inlassablement lui renvoyaient l'image du nez retroussé, du front fier recouvert de crasse et de sueur, du menton rond se découpant dans le blond des cheveux brouillons et des iris clairs défiant orgueilleusement l'horizon ; de cette femme dont les peines et les doutes lui échappaient soudain. Réaliser que Ana était d'une sensibilité qui lui était inconnue, accepter de ne plus être en parfaite osmose avec cette élève qu'elle estimait plus qu'aucun autre faisait naître en sa poitrine une douloureuse sensation de perte qu'elle se fustigeait alimenter. Consentir cependant à cet éloignement de leurs âmes passait pour impensable, ainsi avait-elle choisi le moindre mal.

Ana prenait sa propre route. Pareil constat fit sourire Linnea en dépit de la doucereuse mélancolie qui s'écoulait dans son poitrail. Ses doigts hardiment vinrent entourer le poignet de Ana pour la mener cérémonieusement au cœur du berceau, à quelques foulées du porche.

« Tout ira bien, n'est ce pas ? »

Ana l'avait gratifié d'une œillade emplie d'assurance, quoique la commissure tremblante de ses lèvres trahisse la nervosité qui demeurait. Puis se détachant de son aînée , elle s'était aventurée sous l'ombre fuyante du porche, se dressant fébrilement face au portail de chêne dont les deux battants étaient savamment travaillés de sorte à ce que l'on y médite de nombreux tableaux de l'existence de Mariam de Magdala -de sa vie de débauche jusqu'à sa conversion, sa piété et sa fidélité au Ciel- encadrant en une frise régulière une scène centrale mettant en exergue la sainte. Paumes ouvertes dans un geste d'hôte accueillante, son voile artistiquement long à l’extrême s'étirait autour d'elle pour former une voûte céleste où les astres brillaient, éclairant de leurs rayons de nombreuses silhouettes, plus discrètes et graciles, dénuées de minutie qui agenouillées, prêchant, travaillant aux champs, veillant sur de jeunes enfants ou voyageant sur de sinueux chemins, gardaient la face levée vers la madone dans une attitude de respectueuse gratitude. Aux pieds de l'imposante représentation se déroulait une banderole sur laquelle, rédigée en Swalüet, il avait été copié une très renommée sentence d'une parabole régulièrement contée durant les offices et qui traduisait en tout point la philosophie du rite de passage : « Que ceux ayant reçu les Grâces du Ciel viennent à moi, leur labeur sera récompensé. » . Complétant cette image pieuse, une auréole de mille détails gravée encerclait le crane voilé, l'habillant de gloire et dévoilant sur ses bordures une seconde citation d'égale réputation dans la liturgie, issue d'un psaume appelant les Hommes à s'élever au delà des bassesses de l'esprit afin de récolter dans l'autre monde les mérites de leurs actes. « Loin des flammes croisse l'arbre. À celui qui le soigne, les portes de l'Au Delà lui seront ouvertes. ». Cette sentence, si chère à l'éducation religieuse dispensée dans les paroisses, couvents et universités se retrouvait coutumièrement sur les couvertures des livres de lecture ou ouvrages liturgiques afin de l'encrer profondément dans les jeunes âmes encore vierges de tout vice d'adulte ; premier enseignement vertueux qui se ferait source des principes moraux fondamentaux indispensables au bon citoyen -et également au croyant exemplaire. Ana ne se surpris guère de fait d'en déchiffrer les caractères au fin fond des landes, tant il lui apparaissait de plus en plus que la terre de son pays elle-même était marquée de cette maxime au plus profond de l'humus, imposée jusqu'à la roche-mère. Elle même dans sa prime jeunesse avait été biberonnée à ce précepte, tant et si bien qu'il lui était dorénavant impossible de s'en défaire sans subir de profonds scrupules. Mais dorénavant, après des mois de périple, elle entrevoyait la seconde lecture qu'offrait ce psaume, l'éloge à la persévérance s'y dessinant et, saisissant à pleines mains les anneaux de laiton fixés aux battants, elle fit grincer sur ses gonds le portail menant à sa propre félicité.


Le large rayon de lumière ocre formait une longue tenture safranée sur laquelle se découpaient nettement les silhouettes des deux nordiques et qui s'étendait jusqu'à la demie de la nef, redessinant discrètement de sa clarté les bas-reliefs qui décoraient le cadre des vitraux, se noyant dans les fines formes colorées que leurs contours renvoyaient et qui s'étalaient nonchalamment sur le dallage glacé de la chapelle, grimant le crème froid du stuc de nimbes teintées, rehaussant les discrètes craquelures d'usure. Le chœur, retiré dans la pénombre, n'était dévoilé qu'à la lueur faible de quelques cierges neufs dressés sur de longs chandeliers de cuivre droits, à peine pourvus d'ornements ; tandis que l'abside, basse racine du clocher et de sa flèche, subsistait dans l'obscurité la plus totale sans qu'aucune chandelle ne permette d'en deviner l'architecture ou l'embellissement qui, au demeurant, ne devaient guère être plus fastueuses que le reste du sanctuaire.

La Table, à peine surélevée sur la modeste pierre-autel, se tenait humblement au cœur de la chapelle, recouvert des trois nappes rituelles dont la blancheur passée témoignait d'une vétusté irrémédiable à défaut d’entretien contesté par la netteté des broderies les frisant ; et ne comptait pour unique compagnie qu'un lutrin dépossédé de l'ouvrage qu'il se devait de présenter aux fidèles, privé jusqu'aux fleurs que devait contenir un vase vide à son pied. Deux paires de bancs d'église, proprement alignées de chaque côté de la nef afin de former un passage net jusqu'au chœur, fermaient l'inventaire du mobilier liturgique. Guère de draperies chatoyantes, de pierreries inconvenantes ou d'ornements floraux à foison comme il était possible d'en constater dans les églises des villes ou les gigantesques cathédrales des capitales régionales -celle de Lunthveit, en particulier, ridiculisait l'édifice roman de Hjalmar en terme de majesté déplacée, faisant s’interroger Ana sur les apparats dont la grande cathédrale de Lathium était pourvue.

Ana fut surprise de l'observer tant elle s'attendait, au vu de l'importance de ce sanctuaire pour l’Église, de pénétrer au sein d'un lieu de prière outrancièrement embelli de fioritures grotesques. Et tout en progressant avec solennité dans la nef, distinguant au fond de l'abside deux larges armoires sacristines faites d'un bois clair se détachant dans la pénombre, elle jetait des regards curieux tout autour d'elle, s’imprégnant de ce temple ô combien fantasmé et présenté en son imagination ! Et qui différait en tout point avec ce que ses rêveries lui faisaient miroiter. Ce constat ne permit néanmoins aucunement d'amoindrir l'état d'ivre bonheur qui la transportait d'une telle mesure qu'elle en omit de se délester de ses armes en passant le seuil de la chapelle.

À hauteur du premier banc, elle entreprit d'abaisser son arc dans un désir de ne pas apparaître menaçante dans un lieu de paix comme celui-ci avant d'élire siège sur la banquette de bois qui émit sous son poids un faible grincement, envoyant son regard par delà le chœur jusqu'à l'abside dans laquelle, cernée par les deux armoires sacristines, se dessinait une discrète porte se subtilisant à la lueur faiblarde des flammes consumant la cire des chandelles. Somme toute modeste, dénuée d'un quelconque intérêt esthétique, elle attisa néanmoins la curiosité de la jeune fille, lui offrant tout le loisir de disserter sur son utilité et ce sur quoi elle se refermait. Se trouvait-il au delà d'elle une maison curiale, abritée dans la croisée qu'elle avait observé à son arrivée -et dont elle ne percevait aucune trace au sein du sanctuaire ? Ou n'ouvrait-elle que sur une modeste sacristie, seulement une fois utilisée lors d'une office ?

« Rien n'a changé. » Lui apprit Linnea après avoir clôt derrière elle les battants de la grande porte, « Comme si le temps s'était figé... »

Son interlocutrice ne rétorqua rien à cette observation, absorbée par la voûte qui s'étendait du chœur au narthex, découpée en cinq travées délimitées par des arcs doubleaux. Chaque arche, formant une cambrure sans défaut témoignant de l'attention portée par le bâtisseur à son œuvre, était recouverte d'un bleu de minuit se fondant presque dans la pénombre, éclipsant l'éclatant stuc qui recouvrait les murs, grimant un ciel nocturne dont les étoiles dragées naïvement réalisées se découpaient sur le sombre fond, s'étalant en céleste factice jusqu'au portail. Cette copie, bien loin des myriades qui peuplaient les cieux lors des courtes nuits d'été, ne semblait empreinte d'aucun talent, d'aucune finesse artistique dont un pinceau habile aurait su la marquer ; et faisait défaut dans un tel lieu, grossière toile réalisée dans la fougue de l'esprit et la simplicité de l'imagination, sans détour ni recherche du beau, de l'esthétique digne d'éloges. Ana la jugea fort peu digne d'intérêt au demeurant, habituée aux illustrations délicates qui accompagnaient les lignes de ses livres, sans néanmoins parvenir à en détourner les yeux. Il lui paraissait que les astres grossiers, tristement solitaires dans l'immensité sombre, portaient haut la détresse de leur créateur, que la pure teinte dans laquelle ils étaient faits trompait son isolement.

Linnea avait élu siège sur le banc voisin, ses yeux s'agitant d'un coin à l'autre du chœur sans que jamais rien ne semble suffisamment captiver son esprit à satiété pour combler l'agitation qui le malmenait. Et outre la diffuse disposition que la familiarité du sanctuaire enfiévrait, une crainte soudain semblait l'assaillir à mesure que le crépuscule déclinait, abandonnant le stuc livide à la nuit et le privant progressivement de ses ornements colorés aux silhouettes éparses. Puis, tandis que les flammes des cierges étiraient à loisir les ombres des sculptures décorant les travées, rendant effrayantes les figures pudiques des anges, la porte de l'abside s'ouvrit en laissant s'échapper une lueur tamisée qui vint souligner les lignes angulaires des deux armoires sacristines.


Le vase vide au devant du lutin lui revint en mémoire vivement, tel des paroles d'une chanson oubliée qui à nouveau irriguent l'esprit à l'écoute de quelques notes familières, lorsque ses yeux perçurent la délicate pureté des lys fraîchement éclos se découpant à tel point à travers les foisonnantes plantes qu'elle cultivait au cœur du minuscule carré de terre que cernait le cloître -fouillis de feuilles luxuriantes et de fleurs séchées se mourant sur leur tige, qu'elle en devenait visible jusqu'au seuil du foyer dans lequel elle avait entrepris filer tout le jour durant. Trois bobines de chanvre, dans l'attente d'être teintes, reposaient sur ses genoux. Une quatrième à demie faite demeurait, le fil tendu, sur l'épinglier du rouet. Le soleil s'était retiré, elle le réalisait en constatant qu'elle ne parvenait guère plus à vérifier son ouvrage sans chandelle, et prendre conscience qu'une nouvelle journée de silencieuse retraite s'était écoulée la fit soupirer de dépit.

Combien de temps durerait encore son existence ? Interrogeait-elle le ciel à peine visible à travers les épaisses glycines serpentant sur les treillis de bois fixés aux plus hautes pierres des façades du déambulatoire, retombant en une majestueuse cascade fleurie, grimant une pluie bien trop rare dans la contrée. Leur parfum, suave lors de l'éclosion, s'était rendu entêtant à en perdre la raison sous la chaleur étourdissante des rayons solaires ; et mêlé aux nombreuses essences des plantes médicinales -fenouil, myrrhe et angélique-, aromatiques -basilic, menthe ainsi que sauge- et à celles, plus sucrées, des plants fruitiers en pleine maturation -les cassis, groseilles et framboises ravissaient l’œil de leurs couleurs chaudes-, il en devenait si étouffant qu'en pénétrant dans le cloître, la jeune fille trouva bien des difficultés à respirer à son aise.

Relevant sa longue robe de soie bleu lunaire afin de ne pas souiller de terre l'ourlet brodé, la coinçant habilement dans la ceinture de son scapulaire en coton, elle quitta le roc glacé pour s'enfoncer dans l'étroite cour, saisissant à pleines mains les tiges solides de quelques lys pour les briser, leur tordant le cou pour arracher leur tête orgueilleusement fleurie. Ceci fait, elle les considéra, inspectant l'éclat des tépales ça et là tachés par le pollen ocre. Sa main vint s'attarder sur les pétales, les inclinant un par un avant de se perdre au travers des épis de lavandes encore endormies, ne laissant paraître que de discrètes touches de mauve à travers les sépales bruns. Elle en cueilli quelques brins, les couplant aux lys, admirant le résultat tout en quittant le jardinet, ses pieds nus couverts de poussière retrouvant la dureté désagréable de la pierre. La modestie des lavandes se mariait joliment aux imposantes fleurs blanches, et elle ne doutait que sa composition soit du plus bon goût, bien que le lys n'ait jamais été une offrande de premier choix pour Mariam de Magdala. On lui prêtait d'avantage la rose passionnée, les pois de senteurs humbles mais guère le lys virginal qui se faisait symbole de la pureté du corps comme de l'âme ; et seyait parfaitement à Mariam de Nazareth, bénie en tout point.

Elle s'entêta néanmoins, rassemblant le bouquet au creux de son coude, usant de son autre main pour rabattre le pan relevé de sa robe sur ses jambes dénudées, consciente qu'une telle tenue n'était en rien convenable pour une dame de sa condition, élevée pieusement, et qu'elle recevrait moult sermons si d'aventure un prêtre la surprenait ainsi ; puis retournant au sein du foyer, elle y alluma une chandelle et attisa le feu qui s'affaiblissait dans l'âtre -il était impensable qu'il soit éteint lorsque le père Erik se présenterait à sa porte, lui portant des vivres et divers effets procurés à sa demande. Les flammes, dans un fier défi, se répondirent dans l'obscurité grandissante, faisant grimper leur lueur dorée contre les pierres vieillissantes de l'aile, la courroie du rouet, les pieds sculptés des meubles, y traçant d'étranges formes, recréant avec l'ombre les contours de la salle de vie. La jeune fille, tout en débarrassant son tabouret de travail des bobines de chanvre qui l'encombraient, les empilant soigneusement dans l'idée de les tisser une fois le fil coloré, considéra ce rituel d'un œil distrait.

Depuis quand ce spectacle lui semblait-il aussi morne ? Enfant, il s'agissait là du meilleur moment de la journée, celui où le soleil retiré et la lune encore ensommeillée consentent au don d'une obscurité douce à laquelle la clarté du feu se mêle avec fougue, comme deux amants s'enlaçant dans une même couche, réinventant le monde, lui offrant un nouveau visage. Retirée sous la table, cette fantaisie ordinaire lui apparaissait aussi précieuse qu'une vision divine ; et elle chérissait cette vision quotidienne avec tant de zèle que jamais elle ne se soumettait à en rater le commencement. Ce monde là, son seul monde ; tout cela désormais lui semblait d'un fade intérêt.

Ayant constaté la propreté de son ménage, elle abaissa en définitive d'un coup sec la poignée du battant ouvrant sur la chapelle -cette chapelle dans laquelle elle avait passé des journées entières, tuant le temps avec l'aisance d'une enfant s'émerveillant de toute nouveauté, de toute banalité. L'abside et le chœur privés de la fière lueur du jour se lamentaient dans l'obscurité, à peine éclairés par les flammes discrètes, vacillantes sur les mèches des cierges, lui faisant observer qu'il était pressant de céder d'autres chandelles. Ses doigts cependant suspendirent leur geste tandis qu'elle s'apprêtait à ouvrir l'un des tiroirs de l'armoire sacristine. Par delà la Table, brillant à la clarté diffuse des candélabres, deux yeux protubérants la fixait ardemment, pénétrant de sollicitude, effrayamment circonspects. Deux perles d'azur ça et là voilées par de brouillonnes mèches blondes.


Ana demeura coite, à moitié inclinée dans l'affable désir de présenter ses respects à la vestale qui s'était présentée dans le chœur. Les milles formules de politesse, louanges et prières que son esprit s'était plu à énoncer, profitant du moindre repos pour composer moult tournures avec autant de lyrisme qu'il lui était possible d'user, vinrent en tourbillon se mourir dans sa gorge, s'emmêlant dans sa tête pour n'y former qu'un informe mélange de mots savants et de prose maladroite ; l'abandonnant au honteux mutisme qui ne seyait guère qu'aux pauvres d'esprits dénués d'une quelconque sensibilité.

Son cœur, chavirant d'anxiété telle une barque ivre dans un océan enragé, omit un battement puis - désireux de combler cependant sa faute- s'était emporté avec fougue, cognant dans sa poitrine avec une violence telle que la nordique s'effraya de ses palpitations d'une déroutante tiédeur. Un frisson naquit au creux de ses reins, singulier, jamais encore expérimenté ; et vint avec la lenteur d'une sensuelle caresse remonter le long de son épine dorsale pour se loger au creux de sa nuque, faisant frémir jusqu'à la plus petite parcelle de sa peau. Et cette diffuse sensation de chaleur qui réchauffait son poitrail se fit plus dense, plus ardente encore lorsque la demoiselle richement vêtue -Magdala, sans doute aucun- prit la peine de poser sur elle ses iris clairs d'une teinte mâtinée, mélange étrange d'azurite et d'améthyste dont l'union préludait une pigmentation singulière semblable à celle que revêtaient les pétales des lavandes.

Son être fut secoué par de violents fourmillements qui, à l'image d'une grouillante colonie d'insectes, vinrent se glisser de ses paumes jusqu'à son poitrail, grignotant son palpitant et le malmenant à loisir ; tandis que le monde alentour s'évanouissait, muait en un univers d'une incomparable informité. Seul phare au milieu de ses affres dérangés, les prunelles envoûtantes de Magdala, profondes, divines, semblaient mettre quiconque à nu, scrutant l'âme jusqu'à sa primitive racine sans que rien ne puisse lui échapper. Ana se sentait contempler jusqu'au cœur, sans qu'aucune force, qu'aucun désir ne lui permette d'échapper à cette déroutante intrusion ; qui singulièrement ne lui inspirait aucune crainte, la laissant dans un diffus état de félicité.

Magdala, cette prêtresse que quelques instants auparavant elle redoutait rencontrer ; Magdala dont son imagination n'avait guère pu dresser le portrait, ne la représentant que sous les traits des icônes pieuses ; à présent il lui semblait que soustraire d'elle le regard serait une meurtrissure atroce, un péché mortel. Pour la toute première fois, ses yeux se détournait du Ciel, sans qu'aucun scrupule ne la tourmente.

Magdala, en cet instant, était devenue son ciel.


Déplorable. Ce fut tout ce que Magdala -s'étant avancée au devant du chœur pour mieux percevoir le visage sur lequel luisait le regard ayant attisé son intérêt- parvint à décréter en constatant avec une déception contenue l'état de saleté dans lequel cette voyageuse se présentait devant elle, plus encore circonspecte qu'elle considérait que des iris d'une telle beauté ne pouvaient appartenir qu'à une demoiselle comblée par la Providence, une fille chérie par la Nature, capricieuse enfant gâtée, enlaidissant bien plus qu'embellissant.

Cette fille là n'échappait en rien au sort réservé au commun des mortels : avec ses cheveux hirsutes comparables aux poils d'un vieux chien des rues, aussi ternes que des épis séchés à l'excès, son visage à la rondeur enfantine d'une pâleur cadavérique grimant la mine hideuse des malades, la protubérance exagérée de ses globes oculaires lui conférant un constant air surpris et la finesse exagérée de ses lèvres à peine visibles, pourvues d'un rose délavé ; elle ne possédait pour ainsi dire aucun charme, ni atout -et ses vêtements d'excellente facture dont les matières s'étaient gâtées à force de voyager ne permettaient guère de contredire cette opinion.

Le monde extérieur, lui avait-on appris dès lors qu'elle eut été en âge d'intégrer les notions de bien et de mal, était fait de ces êtres imparfaits, prompts au péché, enclin à souiller tout ce qui se tenait éloigné du vice. On lui avait enjoint à craindre ce monde que le Ciel accablait d'épreuve, cruauté pour cruauté. On lui avait inspiré à répugner les pêcheurs, les êtres impurs ; tout en lui priant d'espérer leur rédemption, bien cachée au cœur de ce sanctuaire qui d'abord protecteur, deviendrait tombeau de sa vertu.

Les iris lumineux la happèrent à nouveau, attirant son regard avec une telle force qu'elle dut contenir sous ses joues rougissantes la fascination si inconnue qui grandissait en elle. Les lys qui reposaient naguère au creux de ses bras, las d'ainsi demeurer la tête renversée dans le vide, échappèrent à son emprise, se laissant choir mollement sur le dallage. Leur pollen y imprima des traces poudreuses jaune ocre, sans qu'elle n'en ai cure.

Les pupilles de cette étrangère l'enivraient. Elle y percevait tant de force, de passion, d'espoir...De vie ! Plus encore qu'elle n'en avait jamais distingué dans l’œil d'autrui -pour ceux qui osaient lever vers elle les yeux, ne se contentant pas de simplement demeurer prosterner à terre. Elle se noyait en eux, savourant la fraîcheur de cette eau qui s'agitait dans ces perles minuscules ; douce liberté à son esprit sacrifiée. L'air lui manquait. Le bleu de ces prunelles se faisait plus aveuglant, plus intense, plus proche ; tant et si bien que son palpitant s'emballa d'effroi en réalisant que la situation lui échappait. Elle avait peur subitement, peur de cette liberté qu'elle constatait, convoitait -faute que cela !- tout en la repoussant farouchement. Tout se mélangeait dans un désordre déroutant. Magdala, honneur, devoir, virginité, péché de chair, d'envie, liberté, damnation éternelle. Les visages moralisateurs des prêtres la dédaignant du regard en l’assommant de paroles évangéliques, lui faisant craindre le sacrilège. La face délicate de sa mère, lui faisant promettre de ne jamais laisser son corps être souillé avant le temps du devoir, de ne jamais salir le nom de Magdala. Comme elle se sentait perdre pied, abasourdie par le kaléidoscope fou de ses souvenirs qui saisissait sa tête et l'étourdissait, engloutie sous l'immense vitalité qui se reflétait en cette voyageuse, la chaleur rassurante d'une main sur son poignet dénudé la rappela violemment à la réalité, l'arrachant aux sordides fantasmagories de son esprit.

La jeune fille se tenait à quelque distance d'elle, en retrait sur la dernière marche menant à la pierre-autel -oserait-elle seulement aller au delà, pénétrer dans le chœur qui demeurait prohibé aux laïcs, marquant de la sorte le fossé séparant les brebis des bergers ? Ses doigts effleurèrent furtivement sa peau nue en se retirant vivement, laissant les sens de Magdala à l'agonie. Le regard azuré s'était teint d'une profonde mortification tandis que la voyageuse reculait avec empressement, bredouillant milles excuses pour son geste d’exagérée proximité -son accent tranchant outre-mesure tandis qu'elle s'exprimait en Swalüet fut désagréable aux oreilles de son vis-à-vis- avant d'admettre qu'il était fort honteux de s'être ainsi laissée aller au sentimentalisme.

La vestale considéra un bref instant la parcelle de peau délaissée, soudain glacée, rabattit sur elle sa manche d'une longueur inhabituelle -elles retombaient en courbes nettes, imitant le mouvement langoureux des vagues s'échouant sur le sable, et se perdaient dans les plis soyeux de sa robe- pour tromper ses sens qui imploraient après cette chaleur trépassée. La soie néanmoins, pourtant tissée avec les meilleurs fils, entretenue sans relâche afin d'en préserver la douceur, ne parvint à remplacer le volupté de la peau humaine ; et il fallut à Magdala toute la contenance du monde afin de ne rien en laisser paraître.

La nordique s'était transportée au bas des marches, la fixant avec autant d'appréhension qu'une enfant craignant avoir attisé la colère de ses parents, faisant courir machinalement ses doigts vifs sur son amulette pourpre dans une vaine tentative de combler son angoisse. Ses lèvres, semblables à des ailes de papillon s'ouvraient pour se refermer quelques secondes plus tard, irréfutable témoignage de l'agitation qui déchaînait son âme.

Puis enfin, alors qu'elle s'abaissait pour rassembler les fleurs éparpillées, se gardant d’abîmer sa manche avec le pollen poudreux, Magdala discerna à nouveau dans le lourd silence du sanctuaire la voix joliment timbrée de l'inconnue aux yeux d'azur.


Ana s'était sentie revigorée par l'aise alors qu'enfin les mots de salutations respectueuses que son esprit n'avait eu de cesse de formuler traversèrent ses lèvres, bravant sa gorge rendue si sèche qu'elle en était devenue douloureuse. Aucun bredouillement n'avait entravé sa longue tirade empreinte d'une passion certes démesurée, bien tournée néanmoins. Sans nul doute aurait-elle semblé excessive si son interlocuteur s'était révélé d'une ordinaire nature, mais ce n'était en rien le cas de Magdala et il était indispensable d'accorder au statut particulier de cette sainte un registre somme tout adéquat. Et, assurée par la bravoure qui rugissait du fin fond de ses tripes, comblée par le sourire courtois que la vestale lui dédiait, à nouveau elle emplit son poitrail d'air sous l’œil attentif de Linnea. Le sourire envahi d'émotion que peignaient ses traits attestait de l'immense fierté qui soulevait sa poitrine, la joie incommensurable fleurissante en réalisant que sa pupille estimée enfin effleurait du doigt ce après quoi elle soupirait.

« J'ai traversé de nombreuses contrées afin de me présenter devant vous. » Amorça-t-elle en s'inclinant profondément, sa main apposée sur son cœur comme l'exigeait le cérémonial, « Sans doute dois-je vous paraître d'une piètre nature ; mais je vous prie de croire que mes aspirations n'ont en aucun temps été avilies par de bas ressentiments. »

Tirant sur le cordon de son pendentif, elle en défit le nœud qui le maintenait à son cou, le dénouant avec d'autant plus de facilité qu'il ne demeurait contre sa nuque que depuis les premières heures du jour ; et n'avait eu le loisir de se figer au contact de la crasse ou de la sueur s'incrustant dans la corde.

L'amulette s'enfouit au creux de ses mains dans un discret crissement -les feuilles de la consoude séchées et pourtant au demeurant fort odorantes, se frôlant, s'enlaçant dans l'étroite pochette scellée ; et sa porteuse un court instant la considéra avec attention. Elle avait bien souffert durant les derniers mois écoulés, son aspect s'était indubitablement altéré, l'étoffe s'était ternie, la corde par endroits s'étiolait. Premièrement chérie comme le plus précieux de ses biens, subséquemment répugnée, comparée à un fardeau pouacre, cette petite bourse écarlate avait été aimée et dépréciée à loisir, demeurait cependant un gage des expériences qui avaient façonné l'assurée postulante désormais proche, très proche de franchir le seuil du séminaire. Ainsi, adressant un sourire complice à cette compagne de voyage, de bonheur et de misère, enfin elle se résolue à la présenter solennellement à Magdala.

« Min Däm, pourriez vous...Orner d'un échantillon du voile sacré ce modeste palladium ? »

Le rictus affable de son interlocutrice s'accentua singulièrement, d'une telle sorte qu'il paru à la jeune nordique éclatant alors que son amulette quittait la paume sale de sa main, plongeant dans la menotte gracile et soignée de Magdala.

Leur destin, sans qu'elles ne l'entrevoient, s'unissaient pour l'éternité à la timorée flamme des cierges. Et Linnea, seule témoin de la scène -le Très Haut se serait-il abaissé à pareille indiscrétion ?-, frissonna vivement tout en considérant le tableau qui à sa vue s'exposait, son esprit s'emplissant d'une appréhension soudaine. D'une violence telle qu'elle balaya au loin la félicité qui réchauffait naguère sa poitrine.