Froid...

par osyris3

Froid...

 

          Un homme marche seul dans la montagne, désespérément seul. Il vagabonde. Il se traîne difficilement. Il se meut au ralenti, comme appesanti d'un poids invisible. Il a froid. Il a froid car il erre depuis trop longtemps. Il a froid dans son esprit comme dans son coeur, comme dans son corps. Il n'a rien à faire, sinon marcher. Alors, il décrit mentalement son supplice.

 

          La neige lui arrive au mollet. Cette substance blanche, poudreuse, frictionnelle, scintillante mais surtout, glacée. Il ne sent plus ses pieds. Lui qui aimait tant cet élément, il représente maintenant le manteau même de la faucheuse. Il a froid, si froid. Le vent souffle lui aussi. Un souffle dur, impitoyable, cruel, mordant, déchirant. Un hurlement sans fin ressemblant à un cri de douleur. Ce vent entame son visage buriné par les mois passés à vivre pleinement, à s'aventurer, à explorer. Il ne sent plus son nez. Ses dents claquent. Son souffle, encore chaud, crée devant lui un petit nuage de fumée à chacune de ses respirations. Ses sourcils embroussaillés sont couverts de neige. Il ne voit plus le ciel. Il ne sent plus que le vent sur son visage et la neige sous ses pieds. Et pourtant, ce n'est pas de là que vient la souffrance.

 

          Ses mains. Il a mal, si mal. Ses doigts sont frigorifiés. Il sent à peine ses menottes, ces outils qui ne lui avaient jamais fait défaut. Le froid les mord à pleines dents. Il les mord sans relâche. Elles auraient pu être recouvertes de gants mais il les avait perdus. C'était une crevasse qui les lui avait pris, sans les lui rendre.

Ses mains se souviennent de la paroi glacée. Il s'était arrêté là pour se reposer et il avait commis l'erreur de poser sa paire de gants à ses côtés pour avoir les mains libres de saisir sa nourriture. Une nourriture dont il ne connaîtrait jamais le goût car c'était avant que sa langue ne la touche que le sol s'était affaissé, entraînant avec lui son matériel et ses vivres. Il ne dut alors sa sur vie qu'aux réflexes de ses mains qui avaient saisies la paroi, nonobstant la douleur. Il avait eu si mal et si peur. Ses mains en tremblent encore.

 

          Les tremblements. Ceux-ci agitent son corps en hypothermie. Ses mains tremblent, ses dents s'agitent, ses bras tressautent, ses jambes s'entrechoquent. Il s'agit d'un réflexe salvateur lui épargnant pour le moment la venue de la faucheuse. Mais il a l'impression d'avoir encore plus froid. Même l'air est glacé. Il rentre dans ses poumons, brûlant au passage sa trachée et sa bouche. Il a froid, si froid. Il peut à peine bouger. Son corps agit machinalement.

 

          Le froid est contradictoire. Tant de souffrances et pourtant, il ne sent plus rien. Le froid brûle sans être chaud, il mord sans avoir de dents. Il se referme sur vous tel un manteau sans pour autant vous réchauffer.

 

          Mais il n'y a pas que son corps qui souffre de la froideur. Son coeur et son esprit souffrent eux aussi.

 

          Il est seul, abandonné de tous. Pourquoi s'est-il exilé ainsi ? Pourquoi ne vient-on pas l'aider ? Pourquoi le fait-on cela ? Les gens sont froids, si froids envers lui. C'est pour cela qu'il s'est exilé. Son coeur s'était enfermé dans une prison de glace qu'il espérait faire fondre dans la solitude de la montagne enneigée. Une autre contradiction de ce tueur muet.

 

          Et la solitude. Ah la solitude ! L'arme du froid. Son atout, sa force, sa botte secrète. La solitude qui vous donne froid même là où il ne peut faire plus chaud. Cette sensation qui vous enferme, qui vous gèle.

 

          Il a envie de pleurer, mais ses larmes semblent elles aussi avoir été immobilisées par l'emprise impitoyable du gèle. Ne pas parler de gèle. Il en ressent encore la morsure. Il ne voulait pourtant que boire. Il avait alors saisit sa gourde, avait bu au goulot et là, tel un piège à loups, les mâchoires du froid s'étaient refermées. Sa langue s'était collée sur le rebord métallique du goulot. Il tenta de souffler dessus pour réchauffer le métal, mais rien n'y fit. Le laisser à l'air ne faisant qu'étendre l'emprise de son bourreau sur son corps meurtri. Alors, il s'était résolu à souffrir de nouveau et avait tiré d'un coup sec. La douleur avait été atroce, une douleur si froide, si dure. Il avait hurlé dans l'immensité silencieuse de la montagne.

 

          Tout ça à cause le froid. Le froid n'est que douleur. Désormais, il en était convaincu. Soudain, il tomba à genoux. Ses muscles avaient cédés à leur persécuteur. Puis, il tomba à quatre pattes et ses mains pénétrèrent la neige. Brûlure. La poudre blanche l'avait brûlé. Sous le coup de la douleur, il avait essayé de le relever, mais le froid le plaquait au sol. Le froid l'engourdissait, l'assommait, le brûlait, le mordait.

         

          Puis, l'envie de dormir le prit. Il avait sommeil. Il était si fatigué. Peut-être oublierait-il sa douleur dans le rêve. Mais, à ce propos, était-ce le froid qui lui donnait ce somnifère? Sûrement, oui. Car il n'y avait que le froid en dehors de lui. Le froid tuait tout. Sauf lui. Lui s'endormait. Finalement, le froid n'était pas si cruel que ça.