Immobilité...

par osyris3

 

Immobilité...

 

          Un déclic. Le temps s'arrête. L'aiguille trottant interminablement sur le cadran interrompt sa course.

 

          Nulle brise n'agite plus les ramifications du saule trônant au milieu de mon jardin. Lui qui aimait tant voir ses appendices chatouillés par le souffle d'Eole. Les oiseaux sur sa branche cessent de chanter au beau milieu d'un gazouillement délicat. Ils sont comme figés par un manteau de cire fondue. A côté du saule, un pommier. Lui non plus ne semble  daigner me faire part d'un peu de son chant, du bruissement de ses feuilles agitées par le vent.

 

          Le caillou que j'avais jeté une seconde plus tôt dans la mare ne coule plus. Les vagues qui avaient ponctuées sont arrivée dans le milieu aquatique se sont figés. La grenouille, que j'entendais croasser à quelques mètres de moi, ne fait plus un bruit. Je la distingue. Sa gorge est gonflée, ses yeux exorbités et le vert de sa peau, luisant. Mais elle ne bouge plus non plus. Sur le tapis d'herbe verte, les fourmis que je voyais plutôt avancer en une interminable colonne se sont elles aussi arrêtées. Abandonneraient-elles leur travail sans fin ? Dans les cieux, les nuages ont interrompu leur traversée de la mer aérienne. Ils sont là, tels des masses inertes de coton ou d'ouate.  J'observe le soleil. Sa vision ne me brûle pas. Ses rayons n'agissent plus. Je peux le contempler dans toute sa splendeur.

 

          Plus rien ne bouge. Tout est figé, interrompu, arrêté, stoppé, paralysé, immobilisé.

 

          J'étais en train, comme chaque jour quand le soleil termine sa course et disparaît à l'horizon, d'admirer mère nature revêtir sa robe de soirée quand soudain, sans que rien n'ait prévenu l'événement, tout s'est arrêté. Le temps, dans sa course immuable et éternel, vient de s'immobiliser.

 

          Et moi, je suis là, à regarder. Mais en parlant de moi, suis-je encore capable de bouger ? Non, cela aurait été une tâche dans ce tableau. Un bémol dans cette symphonie du silence. Un point noir sur le doux visage de l'immobilité. Une crasse dans ce havre de propreté. Un pet dans un dîner de gala. Un tic nerveux chez un moine bouddhiste méditant. Une mouche sur la tarte refroidissant sur le rebord de la fenêtre.

 

          Mes yeux ne s'agitent plus, je n'entends plus les battements de mon coeur, je ne sens plus le vent faire onduler mes boucles brunes, je ne goûte plus les restes de la cerise que j'étais en train de savourer, je ne sens plus le tissu rêche de mon tee-shirt, ni celui, plus doux, de mon caleçon, je ne peux plus sentir l'air frôler mes parois nasales et ma trachée. Mes sens, eux aussi, manquent à l'appel.

 

          Et soudain, je réalise. Je réalise le merveilleux du spectacle. Je découvre les joies du non vécu. Non vécu ? Au contraire, jamais je n'ai senti avec autant de frissons, avec autant de force, avec autant d'ampleur le moment présent. La grandeur de l'instant. Il n'y a pas besoin de spectacle, pas besoin d'actions. Juste besoin d'un présent. Dans l'immobilité, je vis, je savoure, j'exulte, je jouis.

 

          Je ne peux bouger un seul muscle mais aucun ne me fait souffrir. L'influx nerveux lui-même s'est plié au maître de tout ce qui existe, le temps. Je n'ai pas d'emprise sur lui et lui non plus sur moi. C'est perturbant de se dire qu'il agit en cet instant tout en ne faisant rien. Etre présent par son absence. C'est aussi comme cela qu'on peut décrire l'immobilité. J'existe mais je ne vis pas. Je ressens sans rien sentir.

 

          Chose étrange. Je ne peux bouger, ne peut entendre, ne peut voir, ne peut sentir, ne peut goûter, ne peut toucher mais je peux encore penser. La pensée est-elle le fruit de l'âme ? L'âme peut-elle se libérer de ce maître jaloux qu'est le temps ? Oui. Oui car je peux ressentir le bonheur que me procure l'instant présent. Car je peux m'enivrer de la musique la plus rare en ce monde, le silence. Car je peux me régaler de la vision la plus inexistante en cette dimension, l'immobilité.

 

          Mais soudain, tout bascule. Car même l'immobilité, dans son absolu, évolue. Elle évolue car elle est ressentie. Elle évolue car il y a un facteur qu'elle ne peut atteindre, l'âme. Tout à coup, je perçois la montée en crescendo de la tension. Le silence se fait oppressant, le paysage inquiétant. Rien ne bouge, donc je ne peux savoir quand l'arrêt s'arrêtera. Je n'entends point les battements de mon coeur, mais je souffre des inquiétudes de l'âme. Je ne contrôle plus rien car il n'y a rien à contrôler. Je suis un jouet au main du maître le plus patient de l'univers.

 

          L'immobilité, si elle favorise le vécu, favorise aussi le trac de l'attente. Une attente interminable. Quand cela se stoppera t-il ? Ou plutôt, quand continuera t-il ? Ce silence m'oppresse, cette inaction me démange. Ce paysage, auparavant si vivant, semble mourir. Mais peut-on mourir si le temps ne daigne marquer son passage sur le monde des vivants ?

 

          Je veux crier, hurler, courir, déranger, faire savoir que je suis là. Cette immobilité n'est que trop dure. Cette inaction, cet arrêt, n'a que trop duré. Et pourtant, il n'a pas vécu un seul instant.

 

          Comme une balle qu'on lance en l'air, j'ai connu l'ascension du temps où celui-ci s'écoulait. Comme cette balle, j'ai atteint l'apogée de ma courbe, l'apothéose dans le mouvement. Je suis parvenu au point d'immobilisme, là où je peux contempler le monde en toute insouciance. Là où les lois n'ont plus d'impact. Mais comme la balle, j'entame la redescende. Tant qu'on vit, on ne peut régresser. On ne fait qu'évoluer sur une voie ou sur l'autre. Il n'y a que quand plus rien ne bouge qu'on régresse.

 

          Qui n'avance pas, recule. Qui se tient immobile régresse. Donc, l'immobilité n'existe pas.