Le voile de mariage

par Sophia2

Titre : Le voile de mariage (nouvelle)

Persos principaux : Olympe, son époux.

Rating : 13+ à cause de l'évocation particulièrement sombre à la fin.

Disclaimer : Tous les personnages m'appartiennent.

Playlist : Rien en particulier ici.

P'tit mot de l'auteur : Ce travail a été réalisé dans le cadre scolaire (français, 2°) ; il s'agit d'une nouvelle. Les contraintes étaient :

- parler des femmes ;

- insérer les termes « Olympe » « droits des femmes » et « révolution » ;

- ne pas dépasser la limite de quatre pages dactylographiées.


☼☼☼


Le 8 mars 2003 (1), a eu lieu le plus grand mariage de la contrée ; ce mariage, c'était le mien.


Je me nomme Olympe et j'ai vingt-six ans. Mon mari en a quarante et un.


La différence d'âge n'était pas ce qui nous séparait ; son regard était doux, sa démarche noble, il semblait rayonner. Non, ce qui me faisait frémir, c'était le but avoué de cette union. L'argent était-il une preuve d'amour ? En tout cas, mon époux avait veillé à se faire apprécier de ma famille en dépensant une coquette somme dans la préparation du mariage.


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Surtout ma robe. La robe de l'épousée est significative de la richesse du marié. La mienne était en soie écarlate, avec des motifs de fleur de prunier de couleur or (2).


Et bien sûr, le voile traditionnel (3), que seul l'homme pouvait lever. Cette merveille de finesse avait dû coûter la vue à plus d'une ouvrière. Le tissu satiné avait la teinte du sang, bordé de fils d'or avec, au centre, deux dragons enlacés (4).


Je mis mon voile à la hâte et sortis, encouragée par les cris d'enthousiasme des invités.


Ce soir, j'allais connaître une révolution. Mon droit de femme au mariage allait enfin être appliqué.


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Ma famille aurait pu trouver pire. Mon époux est d'une gentillesse sans limites, et d'une patience proverbiale. Est-ce son âge avancé qui le rend si philosophe ? Je l'ignore, mais en tout cas, je me sens bien jeune et ignorante par rapport à lui. Il dit même que, pour lui, faire des enfants n'est pas une priorité.


Puis-je imaginer l'amour dans une union telle que celle-ci, objectivement ? Je n'en sais rien. Pourtant, je ne peux m'empêcher de m'interroger... cet élan brusque et spontané qui fait battre mon coeur d'épouse de manière effarante, est-ce de l'amour ? C'est tellement beau de croire aux légendes... alors j'y crois.


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Aujourd'hui, mon coeur bat dix fois plus vite qu'à l'accoutumée. Normal, j'ai une grande nouvelle à annoncer. J'attends un enfant !


Je ne sais comment il va le prendre. En effet, nous manquons d'argent ces derniers temps et le climat est parfois tendu à la maison. Mon mari m'a fait part de ses craintes, c'est déjà une marque de confiance. Je fais parfois de petits travaux au dehors pour rapporter davantage au foyer ; cela aussi, c'est la preuve de ma confiance en lui.


L'amour peut tout ; l'amour est souverain.


Je ne le trahirai pas.


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Je grossis beaucoup.


Il me trouve laide et je sais pourquoi. Une femme n'est belle que par l'argent qu'elle ramène au domicile conjugal. Or mon gros ventre m'empêche d'être une bonne épouse apparemment.


Oui, j'ai cessé les « petits boulots » pour commencer un métier peu ragoûtant, mais qui a le mérite de bien payer. Il n'y a pas besoin d'être devin pour deviner de quoi je parle.


L'amour n'existe pas ; ce n'est qu'une affabulation, un tissu de mensonges. Tout comme ce voile d'épousée que j'ai envie de déchirer, de piétiner. Je me suis déjà débarrassé de la robe ; pourquoi pas du voile ?


Un ultime sursaut d'orgueil me retient : si, un jour, je réussis à me libérer de ce cauchemar, il sera le symbole de ma déchéance passée.


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Je me réveille, ce matin-là, seule dans le lit. J'ai froid. Le vent passe par la fenêtre. Mon mari n'a laissé qu'une fine couverture pour me protéger.


Je me lève, et je suis un instant déstabilisée par mon ventre proéminent, contraste évident avec ma maigreur. Dans peu de temps, mon bébé n'aura plus besoin de moi pour survivre et j'imagine bien ce qu'on fera de moi...


Je me rend soudain compte avec étonnement que la fenêtre est bel et bien fermée. Bizarre... il fait si froid... suis-je en train de mourir ? Faute de nourriture ? Si près du but, ce serait bien malheureux.


Ma coiffeuse est l'un des seuls meubles encore sur pied à la maison. J'ai insisté pour la vendre, mais non, mon époux est têtu, il n'a pas voulu. Il a dit très exactement : « Ne ternis pas l'honneur de ma maisonnée en ne te parant point ». Stupide raisonnement masculin.


C'est alors que j'ai un sursaut violent : une femme, une femme est allongée sur mon lit. Je la vois dans le miroir, mais je n'ose me retourner. Que fait-elle là ? Qui est-elle ?


Elle l'air d'avoir souffert. Pourtant elle devait être très jolie, il y a fort longtemps... je ne peux pas m'empêcher de l'observer à la dérobée, alors que mon devoir serait d'appeller mon homme à grands cris...


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Elle est allongée sur son lit aux draps blancs. Paisible. Le sourire du Bouddha sur ses lèvres carmin. Un peu de pigment (5) a coulé, au coin de sa bouche parfaite.


Ses douces pupilles grises regardent son environnement d'un air rêveur ; au sol, sa robe de tous les jours, gisant en boule au pied de sa couche. Sans doute n'en veut-elle plus. Elle en porte une blanche (6).


Ses poignets délicats sont posés à même le tissu, sur son ventre distendu, fruit de l'amour qui mûrit doucement. Il naîtra bientôt. On peut le voir frapper de toutes ses forces contre la paroi de chair qui l'abrite.


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Non, ce n'est pas possible... je pense, tout en essayant d'ordonner mes pensées.


Tiens, mon mari entre dans la pièce. Je tente par tous les moyens d'attirer son attention, hurle, gesticule, passe sans aucun respect devant lui. Il ne réagit pas.


L'indifférence, l'impuissance sont pires que tout.


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Deux mains rabattent sèchement le voile vermillon sur son fragile minois. Elles ne veulent pas que soit observée cette figure familière, cet amour ancien.


☼☼☼


Bon sang, je ne peux y croire. Je ne le peux tout simplement pas !


Je pose mes deux mains sur ma bouche, tandis que les larmes s'écoulent lentement le long de mes joues transparentes, fantômatiques.


C'est fini ! Terminé !...


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C'est moi qui suis allongée dans ce lit. Je n'ai pas besoin de soulever ce voile pour savoir ce qu'il y a dessous.


Ces mains qui posent cet écran devant mon visage, ce sont celles de mon mari.


Ce pigment carmin n'en est pas. C'est du sang.


Si mes yeux sont si ternes, c'est parce qu'ils ont pris la couleur de la tempête que j'ai essuyé ; auparavant, ils étaient d'azur.


Mes poignets sont bien trop fins. Je ne mange plus, pour satisfaire les envies si égoïstes de mon homme.


Quant à mon enfant, il a beau frapper comme un beau diable, lui aussi va mourir. Il est trop tard, pour lui comme pour moi.


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A présent je suis libre. J'ai enfin déchiré ce voile odieux qui masquait la réalité de ma condition. Ce voile infâme qui, derrière sa facade illuminée et joyeuse, laisse toujours s'échapper les rivières de larmes des mères et des épouses...


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(1) Le 8 mars est la Journée de la Femme. Il s'agit ici d'une cruelle ironie.


(2) Le rouge est la couleur de la chance, du mariage dans de nombreux pays d'Asie. Les fleurs de prunier - et l'or - sont aussi un symbole fort en Chine. Quant à la robe, il s'agit d'un qipao - abusiment nommée robe chinoise - la robe traditionnelle chinoise.


(3) Le voile traditionnel est chinois ; il est constitué de franges rouges empêchant la mariée de voir et elle est donc obligée de regarder par terre.


(4) Les dragons sont sacrés en Chine ; ce sont des symboles de prospérité.


(5) Les femmes asiatiques pauvres n'ont pas de rouge à lèvres !


(6) En Asie, le blanc est la couleur du deuil et non pas du mariage.


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Encore un p'tit mot : Le travail était à la base à réaliser en groupe (respectivement M., Q. et moi)... nous étions trois, je l'ai faite seule !


Le mariage sur lequel nous partions était un mariage indien (avec les dettes du mariage ahurissantes là-bas : l'industrie maritale progresse de 25% par an !) ; mais Q. s'y connaissant bien en mariages asiatiques, nous avons opté pour un mariage chinois. Les détails sont fidèles ! Notamment le voile, dont je ne connais malheureusement pas le nom.