Ecoute-moi.

par Mikasa

Ecoute-moi.

 

 

18 Mai 2006, 17h46. Petit appartement. Verre brisé. Œil bleu.

 

« Tais-toi.

-  Tu penses que je mens ?

-  Oui.

-  J’aime te mentir.

-  Je sais.

-  Non, tu ne sais pas.

-  C’est vrai.

- Je t’aime.

-  Arrête.

-  Toi, arrête. Ca ne sert à rien de te boucher les oreilles. Je t’aime.

-  Tais-toi.

-  Est-ce que tu m’aimes ?

-  Oui.

-  Je t’aime, aussi.

-  C’est faux.

-  Tu ne devrais pas être si sûr de toi.

-  Je t’aime, Eli.

-  Je sais.

-  Pas toi.

-  Je sais, Alex. »

 

19 Mai 2006, 12h06. Lycée Victor Hugo. Plateaux de repas remplis. Œil brun.

 

« Eli ?

-  Oui.

-  Tu es allée le voir, hier.

-  Oui.

-  Je n’aime pas quand tu fais ça.

-  Moi, si.

-  Tu te moques de lui.

-  Tu ne comprends rien, Jessi.

-  Je comprends que tu te mens à toi-même !

-  Parce que toi...

-  Moi, rien du tout.

-  Tu devrais lui dire, ma Jess’.

-  Je n’ai rien à lui dire. Toi, si.

-  Il me manque, Jess’.

-  Tu devrais arrêter d’aller le voir.

-  Tu as raison.

-  Il te manque pour de mauvaises raisons.

-  Tu as raison.

-  Tu vas retourner le voir, ce soir, n’est-ce pas ?

-  Oui.

-  Tu le détestes, hein, Eli ?

-  Oui.

-  Il ne le mérite pas.

-  Nous méritons tous tellement de choses...

-  Tu deviens philosophe.

-  Tu l’as vu.

-  Oui, la fois où...

-  Oui.

-  Il est beau. Sexy, en fait. Il l’a toujours été.

-  Tu vois, ma Jess’. Tu ne comprends pas.

-  Ne me prends pas pour une conne, Eli.

-  Désolée, ma Jess’.

-  Ca va mal finir...

-  Ne t’inquiète pas. Il m’aime.

-  Et tu le hais.

-  Oui.

-  Tu mens.

-  Oui. »

 

23 Mai 2006, 20h52. Salon spacieux. Télévision allumée. Œil bleu.

 

« Crois-tu pouvoir être ainsi utile à la société ?

­- Non.

-  Ne pars pas.

-  Je ne pars pas.

-  Tu me déçois, Eli.

-  Je n’en peux plus. Je veux autre chose.

-  Autre chose ?

-  Je veux… des couleurs. De la vie. De la mort. Du rêve. Je veux autre chose.

-  Je croyais qu’être architecte était ton rêve.

-  C’était le tien.

-  Tu exagères, Eli ! C’est toi qui m’as convaincue que c’était ce que tu voulais !

-  C’est vrai. Mais j’ai menti.

-  Tu mens trop.

-  C’est vrai.

-  Tu me fatigues, ma biche.

-  Je suis désolée.

-  Ne prends pas ce ton condescendant avec moi.

-  Désolée.

-  Tu feras de grandes choses, ma belle.

-  Je ne crois pas.

-  Tu sais, faire partie d’une société est une belle chose.

-  Je sais. Je comprends.

-  C’est aider les autres à vivre.

-  Mais je suis égoïste. Je veux vivre. Moi.

-  Tu seras heureuse avec les autres. Et le bonheur, c’est vivre.

-  J’aimerais que ça m’arrive. Mais je n’y crois pas. J’ai peur.

-  Tu n’as pas à avoir peur, ma chérie. Nous sommes là pour toi.

-  Tu es allée le voir, aujourd’hui ?

-  Oui. Il ne me parle que de toi, Eli.

-  Je sais.

-  Est-ce une vengeance ? C’est malsain. Tu le détruis.

-  Ca n’a pas l’air de te déranger tant que ça.

-  Comment oses-tu l’insinuer ? Je n’ai jamais… cessé de l’aimer ! Je vous aime tous les deux, ma chérie.

-  J’ai besoin de lui.

-  Tu me fais peur, Eli.

-  Pas autant que toi, Maman. »

 

27 Mai 2006, 15h03. Chambre rose. Peigne où s’accrochent quelques mèches blondes. Œil vert.

 

« Tu es insupportable, Eli !

-  J’ai toujours fait ce que vous vouliez !

-  Tu passes ton temps dehors, ou avec cette foutue musique !

-  Je te ramène tous les jours des bonnes notes, je ne fume pas, ne me drogue pas, ne couche pas avec n’importe quel mec qui m’accoste ! Qu’est-ce que tu veux de plus ?

-  Que tu me respectes, ma fille !

-  Il y a certaines choses qui sont impossibles à obtenir, Papa.

-  Te rends-tu compte de ce que tu dis ? Tu es consignée jusqu’à nouvel ordre ! Réfléchis à tes paroles, pendant ce temps !

-  Tu sais que je n’en ai pas besoin.

-  Oh que si, tu en as besoin ! Je veux que tu penses à cette situation, et pourquoi elle est devenue aussi insupportable.

-  Ca ne vient pas de moi.

-  Ta mère ne te reconnaît plus ! Et Alex ne vient plus à la maison.

-  Je ne comprends pas comment tu peux l’accepter.

-  J’aime ta mère. Et je t’aime aussi. Mais je ne te laisserai pas continuer ce petit jeu avec lui ! Ce pauvre garçon n’y peut rien.

-  Papa…

-  Depuis quand ne pleures-tu plus pendant les disputes, Eli ?

-  Depuis lui.

-  Qu’est-ce qu’il t’a fait de si terrible ?

-  Je l’aime, Papa.

-  Tu…

-  Je ne couche pas avec n’importe quel mec qui passe, Papa.

-  Ce n’est pas vrai, Eli…

-  Maman l’a compris depuis longtemps. Dire que je te croyais plus intelligent qu’elle…

-  Tu ne l’as pas volée, celle-là ! Bon sang, petite idiote, tu es si prétentieuse !

-  Tu accepteras encore Alex sous notre toit ?

-  Que t’a-t-il fait, exactement ?

-  Je crois que tu n’apprécierais pas les détails. »

 

3 Juin 2006, 11h29. Couloir large et éclairé. Porte close. Œil brun.

 

« Eli ? C’est Jessica.

-  Je ne t’ouvrirai pas. Je suis consignée jusqu’à nouvel ordre.

-  Ton père est encore fâché ?

-  Sous le choc.

-  J’ai parlé à Alex.

-  Bien. Tu lui as avoué ?

-  Je n’ai rien à lui avouer. Arrête avec ça.

-  Tu me manques, ma Jess’.

-  On s’est vues hier.

-  Je sais.

-  Eli ?

-  Oui.

-  Tu me manques aussi.

-  Je sais. »

 

9 Juin 2006, 16h31. Trottoir ensoleillé. Cannette de bières décapsulées. Œil brun.

 

« Examens terminés !

-  Enfin. On a assuré, ma Jess’.

-  Eli ?

-  Oui ?

-  Alex est là. »

 

9 Juin 2006, 16h36. Trottoir ensoleillé. Deux silhouettes dans l’ombre. Œil bleu.

 

« Je m’en vais.

-  Comment ?

-  Je m’en vais, Eli.

-  Mais… Tu ne peux pas !

-  J’ai trouvé un poste extrêmement intéressant aux Etats-Unis. C’est la chance de ma vie.

-  Tu…

-  Ton père est venu me voir, Eli.

-  Ca ne m’étonne pas.

-  Je lui ai expliqué.

-  Tu lui as expliqué ?

-  Oui.

-  Ah oui ? Tu lui as expliqué ? Et moi ? Je n’ai pas droit à ces explications ?

-  Tu sais tout, Eli. Tu sais toujours tout. C’est toi qui mènes la danse.

-  Tu te fous de ma gueule ?

-  Non.

-  Alors dis-moi pourquoi ?

-  Pourquoi ?

-  Pourquoi m’avoir… Pourquoi m’avoir laissée t’aimer ?

-  Parce que je suis égoïste, Eli.

-  Tu savais, tu savais dès le début !

-  On en a déjà discuté, Eli.

-  Je t’aime encore, Alex.

-  Tais-toi.

-  Je t’aime.

-  Tais-toi.

-  J’ai besoin de toi.

-  Je sais.

-  Je te hais.

-  Je sais.

-  Tu m’as détruite.

-  Je sais. C’est pour ça que je t’ai laissée me détruire, Eli.

-  Tu mens.

-  Je t’aime.

-  Je ne veux pas que tu partes.

-  Tu mens réellement bien, Eli. »

 

9 Juin 2006, 16h37. Trottoir ensoleillé. Deux silhouettes dans l’ombre. Œil brun.

 

« Dis, Jess’...

-  Oui ?

-  C’est qui le type qui discute avec Eli sous l’abribus ?

-  Il s’appelle Alex.

-  Mais encore ?

-  C’est mon amour d’enfance.

-  Ah ! Je vois ! C’est mignon !

-  Non, tu ne vois pas, Val’.

-  Pourquoi ?

-  C’est le demi-frère d’Eli. »

 

10 Juin 2006, 23h40. Chambre rose. Cahier ouvert.

 

Je veux vivre. Vivre. J’aspire à autre chose.

Lorsqu’il m’a accostée, la première fois, je me suis dit : « Jamais ». Je ne me laisserais pas avoir par tes beaux yeux bleus, mon mignon.

Et je suis tombée dans ses filets. Passion, désir, je ne les ai pas découverts avec lui, mais j’ai senti que je touchais autre chose. Un je ne sais quoi d’infini. Jusqu’à ce qu’il m’avoue.

Qui aurait cru que ma mère avait eu un amant ? Ca ressemble plus à mon père, vu comme elle paraît stupidement, magnifiquement amoureuse. Et Jess’… Oh, ma Jess…

Je me demande combien de fois tu as pleuré en m’imaginant dans ses bras.

Il est parti. Et je veux vivre. Vivre.

 

Je veux vivre. Rêve électrisant. Rêve inaccessible.

Je veux vivre.