Chute et néant

par Shima-chan

La douleur . . .

 

            Un rictus de souffrance tordit son visage alors qu’il remuait ses membres endoloris. Il lui semblait que son corps tout entier se consumait. Ses bras, ses jambes étaient lacérées, et il sentait les griffures qui s’enfonçaient dans sa chair. Et cette plaie béante sur son ventre . . . Il tenta de se relever, mais ses membres, trop faibles le lâchèrent au dernier moment. Il sentit la souffrance des fractures multiples se propager dans tous son corps. Et pourtant. . . Après plusieurs tentatives, il parvint à se mettre debout. Les yeux fermés, il s’attacha à rester sur ses pieds le plus longtemps possible.

 

Le sang . . .

 

            Il recouvrait son visage, ses mains, son corps, son cœur . . . Il le sentait dégouliner le long de son dos, goutter des plaies ouvertes, glisser sur son ventre. Son odeur emplissait ses narines, et il sentait son goût dans sa bouche, un peu ferreux. Son sang. Le sien, et celui de beaucoup d’autres. Levant la tête au ciel, il huma l’air, et les effluves de chair morte l’assaillirent.

 

Le sacrifice . . .

 

            Il ouvrit les yeux. Parcourut l’endroit du regard. Tout autour de lui, sur la surface entière de la plaine, s’étendaient des milliers de morts. Les cadavres étaient les uns sur les autres, parfois les armes encore à la main. Certains pourrissaient déjà. Il fixa tour à tour les visages qu’il pouvait apercevoir. Les yeux ouverts étaient vides de toute expression. Quelquefois, il devinait la dernière émotion sur les traits immobiles. La terreur, la douleur . . . la haine aussi . . . et le désespoir. Tous ces hommes qui avaient combattu, pour un idéal, pour une cause, qui avaient vécu, ri, pleuré . . . Ils n’étaient plus que des corps sans vie, des morceaux de chairs inanimées . . . des sacrifiés.

 

Le froid . . .

 

            Le pas titubant, lentement, il s’avança parmi les corps. Des adolescents, hommes et des femmes, des anciens . . . des enfants aussi. Les cadavres défilaient sous ses yeux. Des frissons s’emparèrent de son corps, remontant le long de son échine. Il lui semblait qu’une main fraîche agrippait sa gorge, le faisant suffoquer. Tout son corps se refroidit, il sentait presque son sang se solidifier dans ses veines, tant il avait l’impression de se glacer. Un regard sur ses mains : elles tremblaient.

 

 

L’oubli . . .

 

            Il étouffait toujours plus. Pourquoi avaient-ils combattu, déjà ? Pourquoi cette guerre ? Il ne savait plus . . . Soudain, tout lui sembla vain et inutile. Tout s’effaçait de sa mémoire, à mesure qu’il tentait de rattraper ses souvenirs. Désirait-il même recouvrer cette mémoire qui s’enfuyait ? Il ne savait pas, il ne savait plus. Même l’horreur qu’il contemplait, seul survivant dressé parmi les restes humains, peut-être plus pour longtemps, disparaissait progressivement dans sa tête.

 

Le vide . . .

 

            Sa tête se vida. Sa vue se brouilla, et les sons s’estompèrent. Même les odeurs disparaissaient. Les couleurs dansaient autour de lui, pâles dans l’aube naissante. Ses sentiments l’abandonnèrent, ses émotions, aussi, et la vacuité l’envahit. Si ses souvenirs de guerre s’étaient dissipés, ceux d’avant semblaient n’avoir jamais existé. Il avait oublié jusqu’à son nom, la notion d’identité ayant totalement disparu de son esprit. Il avançait toujours, titubaient entre les corps, écrasant parfois les morts sans même s’en rendre compte. Ses plaies ne le faisaient plus souffrir, il ne sentait plus les piques de douleur s’enfoncer dans ses chairs. Il n’était plus un homme, même pas une bête : juste  une entité qui ne pensait plus, au milieu de décombres d’êtres vivants.

 

La chute . . .

 

           Soudain, il trembla. Son corps ne pouvait plus le porter, même lui l’abandonnait définitivement. Quelques pas encore, et tout lâcha. Le sol tourbillonna un instant en dessous de lui, se rapprocha . . . il tomba, sa tête heurta durement le sol. Il resta immobile : il ne pouvait pas faire autrement, de toutes façons. Ses yeux ouverts fixaient le visage d’une petite fille mutilée, à quelques centimètres à peine de lui. Il ne détourna pas le regard : ça non plus, il ne le pouvait plus, après tout. Le visage était lisse, doux . . . stoïque. Il était tourné vers le ciel, les yeux morts fixaient le vide, ils ne voyaient même pas les nuages gris qui défilaient, et le soleil qui avait disparu.

            Alors, il versa une larme. Puis une autre. Et ce fut une pluie sur ses joues et sur le monde, alors qu’il était là, blessé, meurtri, amnésique et vide de tout. Les couleurs disparaissaient, s’effaçaient, noircissait. Il ne voyait plus rien, il ne le savait même pas. Il continuait de fixer le visage qu’il ne voyait plus.

 

La mort . . .

 

            Et puis, son souffle imperceptible s’apaisa un peu plus. Son cœur se calma, le noir prit place devant ses yeux, totalement. Et il était là, immobile, seul, dans ce cocon de ténèbres . . . mais il ne voyait plus la petite fille.

            Et c’était dommage. . . Oui, vraiment dommage . . .  il aimait bien les petites filles. Ça lui rappelait quelque chose . . . mais quoi ? De quoi pouvait-on se souvenir, au seuil du néant ?

 

            Quelque part dans sa tête, alors même qu’il ne pouvait plus l’entendre, le rire d’une enfant résonna :

            « Papa ! Papa ! »

Oui, vraiment, c’était vraiment dommage . . .