Être soi-même #Rémission

par Kurai-Shiiro

Être soi-même
# Rémission


Je me tiens dans l'encadrement de la porte. La bâtisse se dresse devant moi comme un nouveau palier à franchir. Mon doigt s'approche de la sonnette, puis se fige. Ce que je m'apprête à accomplir est-il réellement nécessaire ? Toutes les tentatives précédentes se sont soldées par un échec cuisant. Pourtant, il n'y a aucun autre moyen pour moi d'avancer. Ma conscience réclame cet effort, et je ne peux le lui refuser.

Je chasse donc les doutes qui ont bloqué mon geste et enfonce le bouton de la sonnette. Le son calfeutré retentit, un grincement lui répond. Des bruits de pas lents se font entendre, accompagnés du tintement d'une canne en métal. Finalement, le battant s'ouvre sur une dame dont la soixantaine d'années est déjà de loin révolue. Ses yeux assombris par la vieillesse se lèvent vers moi. À ce moment, j'imagine sans mal la surprise qui doit l'emplir face à au colosse que je suis. Cette réaction est on ne peut plus compréhensible devant un inconnu aussi large d'épaules qu'impressionnant de taille.

En effet, son étonnement est si grand que ses jambes s'affaissent soudainement. Heureusement, je parviens à la rattraper avant qu'elle ne chute à terre. J'entends alors un cri provenant de la rue. Des passants semblent choqués par la scène. Certains me jettent des regards noirs, d'autres portent leur téléphone à leur oreille en tentant de se cacher. Craignant de comprendre ce qui se passe, je pose la vieille dame contre un pilier de l'entrée, et détale sans demander mon reste.


Je n'ai jamais été très sociable. Depuis mon plus jeune âge, cela a toujours été ainsi. Ma croissance fulgurante m'a valu un corps bien plus volumineux que la normale. On pourrait croire que cela ait suscité le respect, l'admiration, ou du moins la crainte chez les autres. Mais absolument pas. La multitude est plus forte que la force elle-même. Et la différence, quelque soit sa nature, est toujours moquée. Je n'étais qu'un enfant dont la corpulence n'avait d'égale que la vulnérabilité.

Dès le départ, je me suis donc engagé sur un chemin rocailleux. Et les embûches n'ont fait que s'amonceler dans sa continuité. Au plus je ressentais le besoin de faire partie d'un groupe, au plus je souffrais de n'y être jamais accepté. J'ai fini par perdre le contrôle de moi-même, jusqu'à commettre l'irréparable. C'est précisément cela qui m'amène alors devant la dernière villa que j'ai à visiter. Cette fois, je toque trois coups distincts au pommeau et attends, retenant ma respiration. La porte bouge rapidement, et une femme apparaît derrière. Elle ouvre la bouche, sans doute dans l'idée de prononcer une parole d'accueil, mais à ma vue sa voix s'étouffe au fond de sa gorge.


« Bonjour madame. » commencé-je, saisissant l'occasion. « Pardon si je vous dérange, je suis... »


Une infime hésitation m'a empêché d'aller plus loin. Refoulant le trouble qu'a occasionné le regard perplexe de la femme, je me fais cependant violence pour reprendre.


« Je suis... l'assassin de votre frère. » achevé-je.


Elle demeure muette mais ses yeux se sont écarquillés. Une larme indique que la révélation lui fait revivre des souvenirs peu agréables. Conscient du choc que je viens de lui administrer, je reste silencieux également. En fait, je me doute qu'ajouter quelque chose ne ferait qu'aggraver la situation. Interrompant ce pénible mutisme, une timbre masculin retentit depuis la maison. Un homme s'extirpe d'une pièce proche de l'entrée et se dirige vers sa compagne, l'air intrigué. Lorsqu'il la voit immobile et pâle comme une morte, il laisse échapper une exclamation de stupeur. Puis il pose un regard foudroyant sur moi.


« C'est lui ...? » siffle-t-il, menaçant.


Devançant la réponse de sa femme, il se rapproche de moi d'un pas lourd et furieux. J'aperçois du coin de l’œil ses doigts refermés les uns sur les autres, mais je reste de marbre. Il lance alors son poing en arrière et l'abat violemment sur mon visage. Je titube légèrement et essuie un filet de sang qui s'est mis à couler de mon nez.


« Comment oses-tu venir ici après ce que tu as fait, espèce d'enfoiré !! » hurle-t-il tout en me ruant de coups déchaînés.


Je sens la souffrance mordre tous mes membres un par un, mais je n'ai pas le droit de me défendre. Je me suis rendu à la demeure de la famille que j'ai meurtrie en toute connaissance de cause, et je me suis préparé. Cette solution est la seule que j'ai trouvée pour expier ce pêché. Je ne désire pas même être pardonné, mais je ne peux pas indifféremment tourner la page. À défaut de laver ma conscience, je tente tant bien que mal de ne pas plus la salir.


« Qu'est-ce que tu fous en liberté en plus !? » beugle l'homme en furie. « Ta place devrait être en prison, comme tous les déchets dans ton genre !! »


La prison... Évidemment que j'y ai été reclus. Pour les cinq crimes que j'ai commis, vingt-cinq ans de ma vie y ont été perdus. Mais une fois encore, je n'ai pas le droit de protester. Je dois encaisser la colère de mes propres victimes, pour que les torts que j'ai causés me reviennent, pour que les erreurs que j'ai commises ne soient plus payées par autrui.

L'homme s'est maintenant arrêté de frapper. Le souffle court, il crache une dernière insulte et retourne à l'intérieur de la villa. Il saisit au passage le bras de sa compagne qui n'a toujours pas bougé et l'entraîne avec lui. Dans ses yeux, j'ai cru apercevoir une minuscule lueur de compassion. Quelle idiote, je ne mérite pas d'en être l'objet.

Délaissé seul au bord de la route, je me relève laborieusement. Mes vêtements sont enduits de sang, ma vue est brouillée par la douleur. De nombreuses cicatrices sont venues rejoindre celles que je porte depuis l'enfance. Car la cruauté dont j'ai moi-même été la victime ne s'est pas toujours bornée aux simples assauts psychiques. Au fond, les gens ne donnent que ce qu'ils ont reçu. Si la violence a jadis émané de mon être, c'est parce que quelqu'un l'y avait auparavant enfoncée.


Je suis un meurtrier. Rien ne peut effacer ce fait. Et il n'y aura jamais de véritable rédemption pour cette atrocité. Néanmoins, il y a quelque chose, au milieu de toutes ces horreurs, dont je suis fier. C'est moi. Je suis fier d'être moi-même. Je suis fier d'avoir été moi-même. Ce que je suis n'est certes pas des plus beaux à voir, mais je l'ai assumé. J'ai accepté le retour du balancier.

À présent, j'ai une question à vous poser. Vous qui menez une vie des plus vertueuses, qui proclamez haut et fort les bonnes manières ; pensez-vous que votre vraie personnalité, celle que vous enfouissez et dissimulez, vaut mieux que la mienne ? Voyez-vous comme vous êtes juste un instant, vous risquez d'être surpris...