Imparfaite perfection #Magicien

par Kurai-Shiiro

Imparfaite perfection
# Magicien


J'étais en train de marcher au bord d'un chemin de terre. Le ciel était bleu, l'herbe était verte. J'ai aperçu au détour d'un embranchement une cabane isolée. Elle était ornée d'une enseigne illisible. Par curiosité, j'y suis prudemment entrée. Elle ne comportait qu'une salle étroite bordée d'étagères. Grâce aux objets insolites qui y trônaient, j'en ai déduit qu'il s'agissait d'une boutique de farces et attrapes.

Derrière le comptoir, le vendeur était plongé dans un sommeil silencieux, ancré dans une position étrange qu'il semblait avoir gardé pendant des lustres. Comme personne d'autre n'était présent, j'ai préféré ne pas rester trop longtemps. Mais, au moment de partir, j'ai tourné la tête en arrière une dernière fois. J'avais perçu un mouvement au fond du magasin.


Durant plusieurs jours, une impression de manque n'a cessé d'occuper mes pensées. Saturant mon esprit, l'image d'une silhouette flottait sans arrêt face à mes pupilles. Elle se précisait même dans mes rêves. Je la voyais se lever lorsque je refermais la porte, je la voyais me fixer lorsque je m'en éloignais. Et toujours, ce visage qui m'observait demeurait caché.

Cette forme est devenue une telle obsession que je me suis sentie forcée de revenir sur les lieux de son apparition. À mon grand étonnement, un jeune homme se tenait devant la porte d'ébène. Ses cheveux étaient blonds, ses yeux étaient bruns. Il émanait une lumière éclatante du costume blanc qu'il portait. En dépit de cette lueur, j'ai eu la certitude que l'ombre que j'avais aperçue était la sienne.

Naïvement, je n'ai pas pensé à ressentir de la peur à son égard. Je l'ai simplement approché, tendant la main pour toucher cette entité fantasmagorique. Dans une immobilité parfaite, ses lèvres ont alors remué.


« Je suis un magicien. »


Cette phrase a résonné plusieurs fois dans mon crâne avant d'être réquisitionnée par ses capteurs. Elle venait de m'ouvrir les portes d'une autre dimension, plus attrayante, plus fascinante. Comme hypnotisée, je me suis lentement avancée. Ma paume s'est posée sur son torse. Mon regard s'est accroché à son sourire. Il m'a présenté ses mains vides puis, reculant d'un pas, m'a dévoilé une rose de teinte rouge. Mes joues se sont colorées du même pigment, et mon cœur de la même flamme.

Il n'a pas fallu longtemps à mes proches pour faire sa connaissance. Me voir suspendue à ses lèvres leur a suffi pour comprendre la relation que nous entretenions. Néanmoins, en leur compagnie, je le trouvais différent. Transparent peut-être, absent plutôt. Et cela n'a fait que m'émouvoir davantage. J'étais la seule à révéler sa vraie personnalité, tout comme il était le seul à sublimer ma mienne.


Plusieurs mois durant, mon bonheur n'a pas un instant perdu de son intensité. Cette béatitude ininterrompue semblait même irréelle. Mais elle était incontestable. Après tout, il ne pouvait en être autrement. Sa voix était chantée, son regard ardent. Ses caresses étaient célestes, ses baisers aériens. Son être atteignait un tel degré de perfection que rien ne pouvait valoir sa présence. Si notre monde n'était que physique, le sien était mystique.

Régulièrement, il m'a prise comme spectatrice de ses multiples talents. Sa spécialité était de faire apparaître les objets au gré de sa volonté. Son sens aigu de la mise en scène magnifiait le geste, et le tout ressemblait à un voyage entre les planètes. À la fin de la représentation, mes yeux restaient écarquillés d'ébahissement pendant quelques minutes encore.


Pourtant, un jour, j'ai été prise d'un malaise. En contemplant son visage aux traits si excellemment dessinés, je me suis sentie minuscule. Et soudainement, le doute m'a envahie. Cette vie lui convenait-elle ? Était-il heureux avec moi ? Lui dont le génie était infini, n'avait-il pas des ambitions que je l'empêchais de réaliser ? Ma vision s'est modifiée, et l'indécision m'a gagnée.

À cause de cela, un soir, j'ai commis une faute fatale. Alors qu'il s'apprêtait à me présenter son tour habituel, je lui ai demandé s'il pouvait, cette fois, faire disparaître une chose au lieu de la faire apparaître. Je pensais induire ainsi un changement qui lui plairait, mais j'avais tort. Son expression s'est raidie, son sourire s'est estompé. Et quand il m'a gentiment proposé d'aller dormir, sa voix avait perdu de sa sincérité.


Dans la nuit qui a suivi, je l'ai pressenti. Dans les rêves qui m'ont assaillie, je l'ai prédit. C'est en sursaut que je me suis réveillée, constatant en effet que le lit avait été déserté. Ses affaires s'étaient envolées, et les miennes avaient comme par magie retrouvé leur position d'origine. Comme par magie... J'ai commencé à saisir ce qui se dissimulait derrière ce mot. Les magiciens appartiennent à un monde auquel les simples mortels ne devraient pas se confronter.


« Je suis un magicien. »


Pourquoi a-t-il jugé nécessaire de me dire cela en tout premier lieu ? Voilà la question que j'aurais dû me poser avant toutes les autres. Il voulait me prévenir qu'en lui allouant une place dans mon cœur, je prenais le risque de le voir disparaître. Parce que tel est le propre du magicien.


Mais je n'ai pas accepté ce destin. J'ai voulu meilleur pour lui. Sans même prendre la peine de m'habiller, je me suis aveuglément lancée à sa poursuite. Mon corps a terriblement souffert de la longue course qui en a découlé, mais tant que je vivais, je pouvais l'implorer de revenir. L'espoir ne me quittait pas. Et finalement, par pur hasard, je me suis à nouveau retrouvée devant la cabane de forêt. Le plus surprenant, c'est qu'il était là, lui aussi. Le plus fâcheux, c'est qu'une autre était là, elle aussi.

Lorsque j'ai vu son ombre enlacer celle de cette femme, j'ai su que je m'étais honteusement trompée. Ce n'était pas lui qui avait disparu de ma vie, mais moi de la sienne. Peut-être tout cela, du début à la fin, n'avait-il été qu'une blague, au même titre que cette boutique de farces et attrapes.


« Je suis un magicien. »


J'aurais dû m'en douter, les magiciens ne se font pas disparaître eux-mêmes.

J'ai sûrement été corrompue par ce monde qui n'était pas le mien.

Savez-vous pourquoi, depuis la première ligne, j'ai mené ma narration au passé ?

C'est parce que j'ai déjà disparu de ce globe.

C'est parce qu'il m'en a déjà effacée.

Après tout, c'est normal. C'est son travail de magicien, non ?