Voir sans yeux #Grille

par Kurai-Shiiro

Voir sans yeux
# Grille


30 janvier 1846, Paris.


Alfred haletait. Une transpiration légère commençait à perler sur son front ridé. Ses yeux constamment clos le piquaient, et ses cheveux grisonnants étaient chargés d'une odeur pestilentielle de plusieurs mois, mais il n'en avait cure. Il se concentrait sur sa marche, dont chaque pas représentait presque un accomplissement en soi. Malgré son grand âge, sa conviction était forte. L'air gelé de la nuit glissant sur sa peau tremblante, il avançait envers et contre tout.

Par moments, un obstacle qu'il détectait à l'aide de ses bras tendus en avant l'obligeait à changer de trajectoire. Toutefois, même dans la pénombre la plus complète, il savait qu'il ne déviait pas du chemin. Plusieurs signes le lui prouvaient : son pied noyé dans la flaque débordant des égouts, sa longue et vieille veste s'accrochant au crépi du mur, et le hululement strident du hibou. C'était ainsi qu'il se repérait dans les boulevards nocturnes de la capitale, à peine éclairés de la clarté d'une lune qu'il n'était pas en mesure d'apercevoir.

Au bout d'une poignée de minutes, sa paume se plaqua contre une surface lisse. Il tâta le cylindre et vérifia qu'il pouvait en faire le tour de ses deux mains. Alors, il se tourna doucement à quatre-vingt-dix degrés à sa gauche. De ses yeux voilés, il scruta le bâtiment qui s'élevait sur le bord de la chaussée. Il ne le voyait pas véritablement, mais il savait qu'il se trouvait là, face à lui.

S'appuyant contre le poteau, il détendit ses muscles. Il souffla sur ses doigts figés de froid pour les réchauffer, et les passa dans les poils désordonnés de ses mollets nus. Enfin, il prit une longue inspiration et prépara ses cordes vocales au choc.


« Sortez de là, fils de bourges !! » s'égosilla-t-il.


Ce cri provoqua une réaction immédiate. Des râles ainsi que des exclamations d'incompréhension s'élevèrent. Les hommes s'étaient quasiment tous réveillés, et s'extirpaient de leurs couches pour en comprendre la raison.


« Ne me dites pas que c'est encore cet aveugle fou... » se plaignit une voix qui se démarquait des autres.


Alfred eut un petit rire nerveux à l'entente du surnom qu'on lui attribuait. Il attendit quelques instants. La pagaille s'étoffait à l'intérieur de la bâtisse, mais comme personne ne semblait décidé à en sortir, il s'apprêta à poursuivre son œuvre.


« Allez montrez-vous, que je voie vos sales têtes d'hypocrites !! » hurla-t-il ironiquement.


Cette fois, un volet claqua, bientôt suivi par d'autres. Alfred en conclut que quelques-uns d'entre eux s'étaient finalement postés aux fenêtres.


« Vous savez ce que j'ai à vous dire n'est-ce pas, messieurs les soi-disant soldats ? La façon dont vous traitez le faible peuple est inadmissible, et si personne ne s'en rend compte, j'irai le crier sur la grand place !! »

« Mais... » murmura un homme. « Il ne sait pas qu'il y est déjà, à la grand place ...? »

« Laisse tomber, il est sénile... » fit un autre avant d'ajouter d'une voix puissante : « Vos délires vont finir par ameuter tout le quartier ! Rentrez chez vous maintenant ! »

« Et comment veux-tu que je fasse tout seul, bougre d'imbécile ? Ne suis-je pas un pauvre vieillard fou et aveugle ? » rétorqua-t-il sur un ton sarcastique.

« Vous l'êtes en effet ! » reprit l'homme sans une once d'hésitation. « Et c'est pour ça que personne ne s'embêtera à écouter vos divagations ! »


Entre deux phrases, Alfred entendit le bonhomme ordonner à certains de ses compatriotes de descendre dans la rue. Il ne faisait aucun doute qu'ils venaient pour le neutraliser et l'empêcher de parler. C'est pourquoi il devait vider son sac immédiatement.


« T'as raison jeunot, je suis aveugle... » commença-t-il avec un accent d'orateur. « Mais ça ne signifie pas que je ne vois rien de ce qui se passe autour de moi ! Je vois ceux qui périssent des épidémies, je vois ceux qui désespèrent à cause des crises, je vois que cette époque est l'une des pires pour le peuple français ! »


Des bruits de pas précipités résonnaient depuis l'intérieur de l'enceinte. Les hommes envoyés étaient en train de franchir les escaliers. Après le couloir, le palier et le trottoir, ils atteindraient leur cible.


« Malgré tous ces désastres qui s'abattent, vous osez dire que ce n'est pas de votre faute ! » continua-t-il sans perdre une seconde. « Vous usez de la propagande pour enjoliver votre petit système monarchique, mais où est son dirigeant quand sa populace agonise ?! »

« Ça suffit ! » s'emporta l'homme. « Vous ne pouvez pas vous permettre d'insulter Sa Majesté impunément ! Tenez votre langue, ou je ne donne pas cher de votre peau !! »

« Oh que non, je ne me tairai pas ! » reprit-il, pressentant l'arrivée imminente des soldats. « Cela fait longtemps que je me demande pourquoi je suis le seul à discerner la vérité. Mais à présent, ce n'est plus un mystère ! »


La porte s'ouvrit brutalement en giflant la muraille. Alfred entendit les gardes courir dans sa direction. Il les imaginait sans peine, vêtus de leur uniforme à épaulettes et de leur képi. Le tintement de leurs fines épées en ferraille n'échappa pas à son oreille affûtée.


« Dans votre abominable ignominie... » continua-t-il, imperturbable. « Vous avez posé des grilles devant les yeux des citoyens ! Et vous les avez posées de telle façon qu'elles dissimulent ce que vous ne vouliez pas qu'ils voient ! » il pointa un doigt crépu vers ses assaillants qui se rapprochaient inéluctablement. « Comprenez-vous maintenant ? Je suis aveugle, vous ne pouvez pas confronter mes yeux à ces grilles !! »


Et il partit dans un éclat de rire aussi soudain que singulier. Il ne réagit pas quand il sentit les soldats le saisir sans ménagement par les bras et l'entraîner au sein de l'édifice. Son rire ne désemplit pas, même lorsque ses genoux fatigués heurtèrent les marches de l'escalier, ou lorsqu'il fut traîné devant l'homme qui avait lancé l'ordre de l'appréhender.


« Au cachot ! » cracha ce dernier.

« Tu n'as pas le choix, n'est-ce pas ? » susurra Alfred. « Si tu ne peux pas m'imposer de grille immatérielle, il ne te reste plus qu'à m'enfermer derrière une qui soit tangible... »


N'opposant plus de résistance, il se laissa emmener dans la cave du bâtiment. Il se sentait simplement soulagé d'avoir pu exprimer son indignation. Et la violente contraction du poing qu'il avait décelée chez l'homme en était la meilleure des récompenses.


***


Deux ans plus tard, le 24 février 1848, Louis-Philippe est contraint d'abdiquer sous la pression du soulèvement parisien. À quinze heures, Alphonse de Lamartine proclame la Seconde République devant la foule. Dans un sous-sol secret de l'hôtel de ville, les révolutionnaires trouvent un homme détenu au cachot. Aussi frêle que maigre, ses jambes sont tremblantes et ses joues creuses sous l'effet du manque de vivres. Dévoilé au grand jour, il est élevé en martyr. Ses yeux clos ne peuvent entrevoir la foule déchaînée qui l'acclame, mais son oreille affûtée l'entend distinctement. La faiblesse de son corps est trop grande pour y retenir l'étincelle de la vie. Elle s'éteint face au soleil, libre tout comme le sourire qui étire ses lèvres...