La colère de l'eau #Rivière

par Kurai-Shiiro

La colère de l'eau
# Rivière


Un poing s'abattit violemment sur la table. Le groupe d'enfants se figea aussitôt. L'individu qui venait d'engloutir leur excitation avait les sourcils froncés. Sa mâchoire était serrée, et son teint, écarlate.


« Je vous ai dit de vous calmer !! » hurla-t-il. « Vos piaillements incessants sont insupportables, je sais que vous n'avez pas été éduqués comme ça ! »


Un silence aussi foudroyant que cet éclat de colère s'ensuivit. Les traits de l'homme étaient déformés par une rage aussi étrange qu'impromptue. Mais, devant une dizaine de regards apeurés, il reprit peu à peu ses esprits. Il finit par pousser un long soupir.


« Bon allez, l'école est terminée pour aujourd'hui... » souffla-t-il, encore amer. « Rentrez chez vous. »


Les écoliers ne se le firent pas répéter et détalèrent en reprenant leurs discussions animées. Seul un d'entre eux demeura immobile, les yeux posés sur son professeur. Ce dernier expira bruyamment. Il observa son élève d'un œil interrogateur, s'attendant à ce qu'il bougeât ou, du moins, à ce qu'il expliquât pourquoi il ne s'en allait pas. Tout en se rendant compte qu'il ne semblait pas décidé à le faire, il laissa échapper un énième soupir.


« Xavier, qu'y a-t-il ? Pourquoi ne rentres-tu pas à la maison ? » questionna-t-il.


Le garçon prit une longue exhalaison. Fermant les yeux, il plongea dans sa mémoire. Et là, l'événement qui en constituait la partie principale engloba son être.


***


Le moteur grondait. À l'intérieur du véhicule, son bruit n'était qu'un faible ronronnement. Les arbres qui défilaient frénétiquement devant la vitre se confondaient entre eux, mêlant leurs silhouettes jusqu'à une teinte uniforme. Les feuilles, voletant dans un désordre absolu, étaient déformées. Le bas-côté de la route, lui, se voyait emporté par la vitesse de rotation des quatre roues, qui frôlaient les herbes sans les remarquer. Seul le ciel, haut, loin, se trouvait tranquille. Son dégradé de bleu était l'unique initiative qu'il s'autorisait.


« Je veux pas y aller... » marmonna un jeune garçon, enfoncé dans la banquette arrière de la voiture.

« Arrête de râler, Xavier ! » rétorqua l'homme aux commandes de l'engin. « Je sais que ça fait longtemps qu'on roule, mais on est bientôt arrivé. »

« J'ai dit que je voulais pas y aller ! » reprit de plus belle l'enfant.


Croisant les bras, arquant le dos, il prit une position de mécontentement manifeste. Son regard, fuyant celui de son père, brillait d'une lueur à la fois capricieuse et contrariée. Soudain, un frottement provenant du siège passager fixa son attention sur sa mère.


« Ne boude pas, mon chéri » dit-elle d'une voix douce. « Je suis certaine que tu vas apprécier ce pique-nique ! »

« Non ! » déclara le petit garçon avec une moue exagérée. « Je veux pas ! »

« Allons, ça ne te ressemble pas de t'emporter comme ça... ne m'as-tu pas confié que tu aimais plus que tout le calme et la sérénité ? »

« Oui mais j'aime pas les pique-niques ! Et le maître a rigolé quand je lui ai dit que j'allais aider tous les gens de tous les pays à ne plus être en colère ! Il a dit que c'était pas possible ! »

« Évidemment que c'est pas possible ! » lança le père, agacé. « C'est complètement stupide de vouloir... »


La main qui se posa sur son épaule le coupa dans sa phrase. Il jeta un bref coup d’œil à sa femme qui secoua lentement la tête, avant de se tourner à nouveau vers son fils.


« Chéri, tu te souviens de ce que je t'ai dit à propos de la rivière ? »


Le garçon, sans répondre, détourna la tête et émit un léger grognement.


« Chéri, tu t'en souviens ...? »

« Moui... »


Un grand sourire s'afficha alors sur le visage de la mère. Ses joues plissées traduisaient une bonne humeur communicative.


« Dans ce cas ne l'oublie pas, et suis ton propre chemin. »


À présent, les arbres demeuraient immobiles. Au milieu de l'abondance de la nature, leur stature était fière. Tout autour, la terre était fraîche, et l'air humide. L'atmosphère, vivifiante, s'étalait jusqu'au toit du ciel qui, inchangé, était toujours empli de la même quiétude. Pour compléter ce tableau, un cours d'eau scintillante circulait en son sein.


« On va monter le long de cette rivière » décida le chef de famille. « Et dès qu'on trouvera un endroit confortable, on s'installera pour pique-niquer. »


L'enfant observa ses parents, chacun chargé de plusieurs paniers. Son ennui n'avait pas diminué, mais il les suivit sans trop rechigner. Finalement, leurs pas les menèrent jusqu'à un petit monticule rocheux à travers lequel le ruisseau s'infiltrait.


« Tiens ! Voilà qui nous permettra même de nous asseoir ! » s'enthousiasma le père. « Xavier, aide maman à déballer les affaires. »


L'intéressé regarda d'un mauvais œil la construction rocailleuse. Reliant les deux rives par un pont étroit surplombant la rivière, elle érigeait également de menaçantes dents de pierre qui s'extirpaient de l'eau. Entre ces rochers, le courant était fort, bruyant et chaotique.


« Non, je veux pas ! » cria-t-il. « Ici l'eau est en colère, j'aime pas cet endroit ! »

« Ce ne sont que des rapides... » soupira le père. « C'est naturel quand on se rapproche de la source de la rivière... »

« Je veux faire demi-tour ! Je veux retourner là où l'eau est calme ! »

« Écoute Xavier, on va manger ici que ça te plaise ou non. Tu dois abandonner ce rêve absurde de vouloir la paix dans le monde entier ! Les gens s'énervent, et surtout quand leur idiot de gosse leur casse les pieds ! »


Furieux, il se mit à sortir lui-même les provisions, alors que sa femme vint s'accroupir à côté du jeune garçon.


« Il ne pense pas ce qu'il dit mon chéri. C'est très bien d'avoir des rêves quand on a huit ans, c'est même indispensable. Ne perds pas foi en ce que tu veux accomplir. »


L'enfant cligna des yeux, incrédule.


« Quand on a huit ans ? Mais toi maman, tu n'as pas de rêve ? »

« Mon rêve à moi... » commença-t-elle « C'est de te voir réaliser le tien. »


Ces mots résonnèrent quelques instants dans la tête du petit garçon. Porteurs d'une quiétude rassurante, ils dissipèrent toute pensée négative. Pour mieux lui permettre de l'appréhender, la bruissement des feuilles s'estompa, les éclaboussures de l'eau s'étouffèrent. L'apaisement absolu dans lequel il était plongé sembla ralentir le temps.

Il vit lentement ce qui se passait autour de lui.

Il vit lentement son père se hisser au sommet du tertre de pierre.

Il vit lentement ses lèvres bouger en silence.

Emmitouflé dans sa bulle de sérénité, un doute le traversa. À ce moment, il comprit qu'il ne devait pas rester simple spectateur. Mais la scène reprit son cours, indifférente à son impuissance.

Il vit lentement sa mère rejoindre son mari, répondant à son appel.

Il vit lentement la roche s'effriter sous ses pieds.

Il vit lentement ses yeux s'écarquiller.

Il vit lentement sa main chercher un appui inexistant.

Elle chuta, son crâne percuta la pointe d'un rocher, son corps s'immergea dans les flots tumultueux. Le père s'était précipité pour la rattraper, mais son geste avait été bien trop lourd. Il ne pouvait qu'apercevoir le sang qui remplissait le ruisseau, et imaginer le cadavre qui en jonchait le fond.


Soudain, l'enfant entendit une explosion. Le bruit d'une vague s'abattant sur la surface, le bruit du vent fouettant les branches alentours. À la vue du cours d'eau devenu écarlate, deux torrents dévalèrent ses joues. Tout avait été si lent, et pourtant si brusque.


« La rivière... » murmura-t-il d'une voix étranglée.


Son père, qui avait accouru auprès de lui, le prit dans ses bras.


« Xavier, que t'a-t-elle dit ? Concernant la rivière, que t'a-t-elle dit ...? »


Les pupilles du petit garçon se mirent à trembler. Ses membres les suivirent. La rivière, le fleuve, la mer, l'océan. Les paroles que sa mère avait prononcées s'étaient déjà gravées dans sa mémoire, elles venaient maintenant d'y être scellées. Un flash l'aveugla.


« Chéri, tu te souviens de ce que je t'ai dit à propos de la rivière ? »


La voix qui lui parvenait était lointaine, presque éteinte. Ce n'était pas ses tympans qui la percevaient, mais son esprit lui-même.


« Dans ce cas ne l'oublie pas, et suis ton propre chemin. »


Le père interpella son fils pour le supplier de répondre à sa question. Néanmoins, ce dernier tourna la tête et se mordit la lèvre.


« Toi... tu peux pas comprendre... »


Choqué par cette déclaration, le père esquissa un mouvement de recul. Ses traits se raidirent lorsque son fils lui dévoila un visage inondé de larmes.


« Papa, je veux rentrer. »


***


Le garçon rouvrit les paupières. Après quelques instants pour se remettre de la tragédie qu'il venait de revivre, il déglutit avec peine.


« Xavier, tu as bien vu que tes camarades m'ont plus ou moins poussé à bout aujourd'hui, alors je te le redemande, que veux-tu ? »

« C'est ma maman. » fit-il.

« Ah oui... » l'expression de l'instituteur s'imprégna d'une teinte de compassion. « Ce qui lui est arrivé est vraiment triste, mais tu vas devoir le surmonter. Pour t'y aider, je ne te gronderai plus et je ne me moquerai plus de tes idées, c'est promis. »

« Non ! C'est moi qui vais t'aider ! »


L'autre resta perplexe face à la promptitude de cette proclamation.


« Vous savez ce que ma maman m'a dit ? » reprit le petit garçon sur un ton inquiétant de clairvoyance. « Elle m'a dit que l'océan est si grand que le monde entier connaît son existence ! Mais l'océan a besoin de la mer. La mer a besoin du fleuve. Et le fleuve a besoin de la rivière. C'est pour ça que la rivière, même si personne ne la connaît, est aussi importante que l'océan ! Alors moi, je vais être la première goutte de la rivière, comme ça l'océan pourra naître lui aussi ! »


Le professeur, complètement perdu, fronça les sourcils. Sans savoir pour quelle raison, il ne pouvait détacher son regard de cet enfant qui n'en paraissait pas un.


« Si je t'aide, tu t'énerveras plus jamais ! Et après tu enseigneras aux autres qu'il faut toujours être paisible et gentil ! »


La pression de l'air disparut autour de l'homme. Sa respiration prit même une halte. Seule la voix enfantine retentissait dans la salle.


« Sinon, maman restera prisonnière de l'eau en colère. Si je réussis à réaliser mon rêve, elle pourra nager jusqu'à l'océan. Parce que l'océan, c'est plus tranquille que la rivière. »