Chapitre 13 : Fée contre Démons

par Tatsushi-chan

Chapitre 13 : Fée contre Démons

Ou le passé de Silver

 

 Morgiane s’avança sur la scène, sous les regards surpris de spectateurs. C’était bien la première fois que quelqu’un se portait volontaire, d’habitude les gens avaient trop peur et s’était le démon qui désignait. Elle se plaça face au monstre noir à tête de lion et le toisa du regard. Les prunelles rouges de la bête s’amincirent, et il lui demanda de se placer dans la boite, ce qu’elle fit. Il referma derrière elle et elle entendit le cliquetis caractéristique du cadenas se refermant. La boite s’ébranla d’un coup, mais avant d’avoir le tournis, une trappe s’ouvrit sous ses pieds et la projeta au sol, au moins deux mètres plus bas. Un cri de douleur s’échappa de ses lèvres quand son dos rencontra le sol dur de pierre. On ne lui laissa pas le temps de se remettre de sa chute : elle fut violemment soulevée, et trainée. Elle ouvrit les yeux, et vit un peu plus loin Silver qui se battait contre une dizaine de démons à la fois à l’aide son sabre.

 - Morgiane ? fit-il, surpris de voir que la jeune femme avait atterrit ici.

Cette dernière, entourée d’autres démons, commença à s’inquiéter quand ceux-ci se mirent à saliver en la regardant et approchèrent leurs pattes ou mains crochues dans l’espoir de la goûter. Elle attrapa avec difficulté sa hallebarde, étant au sol, et la pointa en direction des bêtes. L’arme lui fut arrachée des mains avec une facilité déconcertante, et un coup au visage la projeta sur la pierre. Elle gémit et tenta de se relever, en vain. Elle tourna la tête vers Silver, et vit que celui-ci tentait de se frayer un chemin  parmi les démons pour pouvoir s’approcher d’elle et mieux la protéger.

 - Attention…tenta-t-elle en voyant un démon dans le dos du garçon, et qui s’apprêtait à le frapper.

Mais trop tard, le coup atteignit le Centenaire à la tête, qui s’effondra, à genoux, juste à côté de la brune. L’un des démons, à deux têtes de serpent, lui arracha le sabre des mains et le jeta au loin. Ils s’approchèrent des deux jeunes au sol, et l’un des démons, à la tête d’aigle noir et au corps d’homme à la peau sombre, demanda à ses compères :

 - Par lequel on commence ? L’humain va avoir bien meilleur goût…

 - Alors, il faut commencer par la simple humaine et garder le meilleur pour la fin ! tonna un autre.

Ils acquiescèrent tous d’un même mouvement et s’approchèrent de Morgiane. Celle-ci ne pouvait s’empêcher de trembler, et avait fermé les yeux, paralysée par la peur de finir dévorée par un demi-aigle. Elle sentit soudain quelque chose contre elle, et rouvrit brusquement les yeux. Silver se tenait au-dessus d’elle, une main de part et d’autre de son corps, et gronda :

 - Vous devrez me tuer d’abord !

Tandis que Morgiane rougissait légèrement, les démons eux se concertèrent un instant du regard. Celui à tête d’aigle, et qui semblait être le chef, rugit à l’encontre du jeune homme :

 - Bâtard ! Traître à ta race ! Tu ne mérites même pas de vivre !

 - Tout comme vous…répliqua dans un murmure leur interlocuteur.

Le démon grogna, furieux, et se jeta sur Silver. Et c’est là qu’il se produit plusieurs choses. Le Centenaire se pencha vers Morgiane et murmura quelques mots à son oreille : « ça va faire mal, je suis désolé ». Il ferma ensuite les yeux et se concentra. La brune comprit où il voulait en venir quand elle sentit l’air se charger d’électricité. Un grondement retentit, et la seconde d’après, la foudre s’abattait dans la pièce souterraine, touchant également Morgiane qui n’avait nulle part où se cacher, et qui était de toute façon collée à la source de cet éclair, Silver.  Un hurlement s’échappa de ses lèvres quand elle sentit l’éclair la parcourir tout entière, créant un disfonctionnement de son système nerveux. Sa vue se flouta, puis elle s’effondra, inconsciente, à peine quelques secondes après l’attaque du jeune homme.

 

***

 

Morgiane ouvrit tout doucement les yeux. Elle avait été réveillée par la dureté du sol sur lequel elle se trouvait, ainsi que par la douleur qui était encore bien présente dans son corps. Elle regarda le ciel bleu qui se trouvait au-dessus d’elle, sans aucun nuage et paré d’un soleil resplendissant. Elle se redressa en position assise, et remarqua alors Silver assis à côté d’elle.

 - Tu es réveillée ! fit-il, soulagé.

Morgiane le regardait avec insistance. Il avait, au niveau de la lèvre inférieure du côté gauche, une large coupure qui s’étendait jusqu’à son menton. Ayant remarqué son regard, il lui expliqua :

 - Je me suis blessé avec mon éclair, sans m’en rendre compte.

 - Je vois. Comment sommes-nous sortis de cette salle souterraine ?

 - Je me suis servi de la plaque qui nous permettait de descendre pour pouvoir remonter. Le spectacle était déjà fini, et je pense que le démon à tête de lion était en train d’emprunter un autre passage pour rejoindre les autres en bas, donc je me suis dépêché de nous faire sortir du chapiteau puis de la ville.

Morgiane ne répondit pas. Silver inspira un bon coup, puis commença :

 - Je crois que je te dois quelques explications…En vérité, je ne suis pas seulement un Centenaire, mais également un être féer—

 - Un être féerique, oui, je sais, le coupa-t-elle.

 - Exactement ! enchaina-t-il. Et donc, c’est pour cette raison que…Attends…Comment ça, « oui je sais » ?

 - Eh bien, quand nous avons débloqué ta magie, et que je me suis réveillée sur la colline, j’ai vu que tu avais disparu, alors je suis partie à ta recherche grâce à mon odorat de chat et je t’ai retrouvé au bord du lac avec toutes ces fées, en train de leur parler. C’est incroyable, c’était la première fois que je voyais ça ! Tu scintillais d’argent et ces fées qui brillaient également autour de toi ! Ma vie n’a jamais été une partie de plaisir, et de toute ma vie, je n’avais jamais rien vu d’aussi beau, avoua-t-elle.

Silver détourna le regard, gêné. Intriguée, Morgiane demanda :

 - Et…pourquoi la Reine des Fées t’a-t-elle a adopté ? Enfin, si tu ne veux pas me le dire, je comprendrais…mais…je suis super curieuse…

Le jeune homme baissa la tête. Il voulait tout lui raconter mais en même temps, il avait peur de la réaction qu’elle pourrait avoir.

 - Je…commença-t-il. Je…Promets-moi d’abord que tu n’auras pas peur de moi.

Elle secoua la tête, et dit :

 - J’ai déjà affronté à deux reprises un dragon. Je ne pense pas qu’il y ait encore quelque chose capable de me terrifier.

 - Un dragon ? fit-il, surpris.

Morgiane secoua la tête, venant de se rendre compte qu’elle avait un peu parlé de son passé à Silver alors qu’elle ne l’avait jamais dit à personne, pas même Junichi. Elle répliqua :

 - Ce n’est pas important. Je te jure que je n’aurais pas peur.

Il acquiesça lentement, malgré tout il restait peu convaincu.

 - Je suis un ancien démon. Tu as remarqué de quelle façon je pouvais figer les gens de peur avec mon regard ? C’est de là que vient ce pouvoir.

Morgiane s’obligea à n’avoir aucune réaction, comme elle l’avait dit. Malgré tout, un frisson d’inquiétude, même minime, la traversa un instant.

 - Je vais tout te raconter…Tu n’en parleras à personne ?

La brune lui assura que non, ainsi commença-t-il son récit…

 

***

 

Le jeune Silver âgé d’une dizaine d’années courrait en direction de la grande salle à manger. Son père, l’un des démons les plus influents du royaume, également très proche du Roi, était enfin rentré de sa mission. Alors qu’il pénétrait dans la gigantesque salle de la demeure, il se figea au pied des lourdes portes en bois, choqué. Sa mère se trouvait au sol, dans une mare de sang qui continuait à s’étendre. Elle n’était pas morte, loin de là : c’était seulement les blessures que lui infligeaient son mari, qui venait de rentrer, qui lui faisait perdre du sang.

 - Bonne à rien ! criait-il. Tu n’es même pas capable de faire correctement la cuisine comme je te le demande !

Silver s’avança vers eux et demanda à son père :

 - Papa ? Pourquoi tu frappes maman ? Ce n’est pas grave si elle s’est trompée dans la recette !

Le père jeta un regard sombre à son fils qui possédait le même, en bien moins puissant aux vues de son jeune âge, ce qui le paralysa instantanément de peur. Il s’approcha de l’enfant et l’attrapa un peu violemment par le bras pour le trainer jusqu’à sa mère qui gémissait. Elle avait les lèvres coupées, ainsi que de multiples blessures sur les bras, le visage et le ventre. Silver voulut détourner le regard, mais le démon l’en empêcha et l’obligea à regarder sa mère allongée dans une mare de sang.

 - Regarde-là, Silver, regarde ! Les femmes sont faibles, elles sont toutes justes bonnes à nous servir ! Minable…ça me dégoûte…

 - Nous servir ? répéta le jeune, perdu.

 - Oui ! Nous devons les soumettre où elles se rebellent, comme celle-là ! C’est ça, un vrai démon ! Il ne se laisse pas faire par ces pauvresses !

Silver regardait maintenant sa mère. Son état, déplorable, et son regard terrifié, désespéré. Vide de toute joie de vivre. Où était passée celle qui lui lisait des histoires avant de dormir, qui le bordait et l’embrassait ? Pour être un véritable démon, il fallait soumettre les plus faibles que soi ? Alors dans ce cas, il ne voulait plus être l’un d’entre eux !

 - Les démons…sont des monstres ! Ils ne méritent pas de vivre ! Je ne veux plus en être un !

Son père le regarda un instant sans rien dire, pensant que son fils était fou ou avait tout simplement reçu un violent coup sur la tête. Mais il dût se rendre à l’évidence que celui-ci était bien lucide quand il vit son regard déterminé. Aussitôt l’homme démon leva la main pour le frapper, dans une colère noire, tandis que celle toujours allongée au sol, criait à sa progéniture dans un espoir de le voir s’en sortir :

 - Silver, cours ! Sauve-toi !

Le jeune garçon n’hésita pas une seule seconde et s’élança hors de la salle. Son père ne le poursuivit pas, trop occupé à continuer de battre sa femme…Et lui réussit à s’échapper de la demeure familiale puis de la ville, pour se retrouver dans la forêt proche, complètement anéanti. Il était adossé à un arbre, les yeux clos. Il les rouvrit aussi vite et murmura dans un souffle :

 - Je ne veux plus être un démon ! Je préfère encore…

Il attrapa le canif qu’il gardait toujours dans sa poche, et en regarda la lame dépliée.

 - Je préfère encore mourir ! finit-il en amorçant la lame vers son cœur.

 - NON !

Ce hurlement le fit s’arrêter brusquement. Il reposa lentement le couteau à côté de lui et demanda :

 - Qui est là ?

Le silence se fit un instant. Puis un être qu’il ne se serait jamais attendu à voir aussi proche d’une ville de démons se présenta à lui. C’était une fée, bien plus grande que la moyenne. Ses ailes étaient multicolores, elles brillaient d’un éclat arc-en-ciel. Elle avait un beau visage fin empli de douceur.

 - Tu es une fée ? Pourquoi je peux te comprendre ?

 - C’est parce que tu es un Translateur !

 - Un Translateur ? C’est impossible ! Je suis une personne normale, pourquoi je possèderais un tel pouvoir ?

 - Nul ne le sait, mais tu l’as bel et bien. Tu ne veux plus être un démon, n’est-ce pas ? Je t’ai entendu.

Silver fit un léger « oui » de la tête, puis répliqua un peu agressivement :

 - En quoi ça te regarde de toute façon ? Nos races se détestent !

 - Et toi, tu détestes les démons, fit remarquer la fée d’un ton diplomate.

Le jeune garçon ne répondit pas, se contentant de baisser les yeux.

 - Je suis capable de faire de toi quelqu’un d’autre. De différent.

 - Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

 - Je suis la Reine des Fées. A ce titre, je peux changer tous ceux qui le désirent en êtres féeriques, même des démons.

 - La…la Reine ? Je suis désolé de vous avoir parlé de cette façon, Majesté, fit Silver qui n’était pas fou et savait bien que son interlocutrice pouvait le désintégrer d’un claquement de doigts si elle le désirait.

 - Oh, non, pas de « Majesté », je déteste ces titres. Appelle-moi Éola. Alors, ça te dirais de ne plus être un démon ?

 - Evidemment ! Vous pouvez le faire ?

 - Si je te transmets une infime partie de mes pouvoirs, et ne t’inquiète pas pour ça j’en ai des tonnes, cela fera de toi l’un de mes sujets adoptifs.

L’occasion était bien trop belle pour le jeune homme qui demanda néanmoins, méfiant :

 - Pourquoi faire ça pour moi ?

 - Je ne peux pas laisser un jeune dans cette situation, répondit la fée Éola d’un ton doux.

 - Alors, j’accepte.

 - Par contre, il se peut que tu gardes quelques pouvoirs de la race des démons, comme ce pouvoir spécifique qui te vient de ton père, à savoir paralyser les gens d’un seul regard.

 - D’accord mais, comment savez…comment sais-tu tout ça sur moi ?

 - Je suis une fée, ne l’oublie pas ! répondit la Reine en lui faisant un clin d’œil, avant de l’entourer d’un nuage de magie multicolore, où peu à peu l’argent se mit à dominer les autres nuances…