Prologue

par Tatsushi-chan

Prologue

 

 On ne voyait plus le soleil, ni le ciel. Il était entièrement noir, obscurcit par de sombres nuages de fumée s’élevant lentement dans le ciel. Des flammes gigantesques s’élevaient entre les rares maisons encore debout, alors que les autres brûlaient dans un brasier étouffant. Toutes ces maisons étaient en bois : le feu provoqué par les hommes ravageait tout sur son passage, et ne laissait derrière lui qu’un tas de cendres fumantes. Les villageois criaient, hurlaient : on entendait certains pleurer la perte de leurs proches, au milieu des ruines. Les soldats en armures noires avançaient, éliminant ceux qui se trouvaient sur leur passage et brûlant ce qui gênait. Le chef de la troupe porta deux doigts à sa bouche et siffla. Le ciel, pourtant déjà noir d’encre, devînt encore plus sombre. Un rugissement perça à travers la fumée âcre, et une bourrasque de vent écarta ces nuages sombres. Une silhouette se posa en battant des ailes, avant de se redresser de toute sa hauteur. C’était un dragon. Ses pupilles fendues comme celles d’un chat scrutaient les alentours, à la recherche de quelque chose. Tandis qu’il se penchait sur le chef en armure aussi noire que ses confrères, ses écailles rouges feu lancèrent des lueurs inquiétantes sur les environs. Sa queue fouettait l’air de façon répétée, comme s’il était énervé, alors qu’il rapportait une nouvelle à l’homme.

 - Alors, elle n’est pas ici ? soupira ce dernier d’agacement.

 Il laissa son regard errer sur le village, en grande partie détruit. Leurs informations étaient fausses, encore une fois, ou alors, elle était ici, mais avait réussi à fuir. Elle parvenait toujours à leur échapper, mais si parfois, c’était de peu. Il grimpa sur l’énorme dragon rouge à l’aide des étriers, et se plaça correctement en selle. Il ordonna aux soldats de quitter le village, puis fit s’envoler la bête d’un coup de talon dans les flancs. Il laissa le dragon voler au-dessus des ruines en attendant que ses soldats déguerpissent. Il n’allait pas en plus perdre des effectifs, qui manquaient ces temps-ci. Quand il fut assuré que tous ses hommes avaient quitté l’endroit, le guerrier donna un seul ordre au monstre sur lequel il était juché. Tout brûler.

 Le dragon rougeoyant déversa ses flammes comparables à celles de l’Enfer sur ce qui restait des habitations et des habitants. Des hurlements de terreur pure, ainsi que de douleur, réussirent à percer les nuages noirs qui parvenaient à cacher le soleil. Le flot de feu réduisit tout en cendres en moins d’une minute. Puis, sous les ordres de l’homme qui le commandait, il fit demi-tour pour retourner d’où ils venaient.

 Alors que le dragon de feu disparaissait lentement à l’horizon, dans le village, au sol, gisait une personne. Ses cheveux bruns et longs étaient roussis, les pointes étaient devenues noires et sèches, complètement brûlées. Ses vêtements n’avaient pas non plus échappé aux flammes dévorantes du dragon. Ils étaient en partie brûlés, et sa peau était à plusieurs endroits rouge et boursouflée. Les flammes crépitaient autour d’elle sans qu’elle réagisse. On aurait pu la croire morte, mais ce n’était pas le cas. Elle remua faiblement, et commença à tousser, essayant désespérément de chasser la poussière et la fumée de ses poumons. Ses paupières se soulevèrent au ralenti, dévoilant deux prunelles bleues ternes, qui ne brillaient plus depuis longtemps. La jeune fille tenta de se redresser. Le bras sur lequel elle s’appuyait céda, et elle s’écroula au sol. Ses forces l’abandonnaient, elle le sentait. Elle allait mourir. Elle comprit qu’elle ne pourrait pas y échapper. Elle ne voulait pas s’y résoudre, mais ce n’était pas à elle de décider. Ses yeux se refermèrent d’eux-mêmes, sur un souvenir qu’elle aurait préféré oublier…

 

 « Le jeune homme se pencha sur elle, et replaça une de ses mèches derrière son oreille, comme il le faisait si souvent. Elle aurait voulu le frapper pour se venger, ou tout du moins l’empêcher de la toucher. Mais elle en était incapable, tout simplement car elle était enchaînée à un mur. A cause de lui. Elle essaya de le mordre mais là aussi, elle échoua et ses dents claquèrent dans le vide. Elle jeta un regard meurtrier à celui qui se tenait en face d’elle, et rigolait de la réaction qu’elle venait d’avoir.

 - Tu es pire qu’une dragonne ! Enfin, comprends-moi ! Tu aurais fait pareil à ma place, j’en suis sûr ! Ose dire le contraire !

 Elle refusa de répondre et se contenta de secouer la tête d’un air blasé. Elle n’avait rien à répondre à cet abruti, car elle savait que contrairement à lui, jamais elle ne trahirait un ami. Voyant qu’elle tenait sa langue, il se redressa et secoua la masse de ses cheveux noirs en soupirant. Il ouvrit la porte de la prison et sortit en lui adressant un simple signe de la main, et dit d’un air ironique :

 - Adieu. »

 

 Un gémissement de douleur lui échappa, la ramenant au présent par la même occasion. La fin était proche pour elle. Se sentant partir, elle commença à chanter une berceuse qui datait de son enfance, espérant emporter avec elle un peu de bonheur.

Trois dragons d’antan

Chevauchés pour la première fois depuis longtemps.

Le premier était rouge flamboyant

Et déversait des flammes sur les continents.

Son maître était un tueur

Et pour son Destin, il n’y avait plus de lueur.

Le deuxième était noir

Et pourtant, il apportait l’Espoir.

Son maître était une personne normale

Qui comme chacun d’entre nous, ressentait chaque mal.

Le dernier était argenté

Nul ne savait s’il apportait malheur ou bonté.

Son maître, nul ne le connaissait

S’il existait seulement, personne ne le savait.

Tous les cents ans

Les trois dragons d’antan

Se voyaient changer de maître

Changeant par la même occasion l’essence même de leur être.

Ces trois dragons présentés

Etaient ceux de ces cents dernières années

Mais personne ne savait

Ce qu’à l’avenir, ils deviendraient.

 Elle toussa de nouveau, plus fort cette fois-ci, crachant même du sang. Ce n’était pas malin de s’étouffer ainsi pour chanter, mais ça lui avait fait du bien. Aussi, quand son cœur s’arrêta soudain de battre, elle s’en alla de ce monde égoïste et cruel sans aucun autre regret que celui de n’avoir pu se venger.