[Temple d'Artémis] Coup d'éclat venu du ciel

par Kurai-Shiiro

[Temple d'Artémis]
Coup d'éclat venu du ciel


Nem avait ouvert des yeux de merlan frit. Elle fixait Ez avec défiance, comme si les paroles que cette dernière venait de prononcer étaient plus absurdes que ne le fût un hexagone à cinq côtés.

- Il ne faut pas passer par le lac ? répéta la cadette, figée dans sa préparation à plonger. Qu'est-ce que tu baragouines là ?!
- Il existe un autre passage, plus sûr et plus seyant ! insista la blonde.
- Et qu'est-ce t'en sais ?! asséna Nem sur un ton effroyablement menaçant.

Ez ne put s'empêcher d'instinctivement esquisser un mouvement de recul face à l’agressivité de l'objection émise, mais ne se laissa pas démonter.

- Je suis tombée sur les deux elfes que nous avons pourchassés plus tôt, expliqua-t-elle, et tu ne les as pas croisés, je me trompe ?
- Non, c'est vrai... concéda l'autre. Mais ils se sont peut-être cachés dans les herbes, c'te bande de lâches !!
*Nous avons fait exactement la même chose...* soupira Ez, avant de reprendre à haute voix :
- Ce n'est pas tout ! Quand je les ai vus, je n'ai pas remarqué une seule trace d'eau sur leurs vêtements ; ils étaient parfaitement secs. N'est-ce pas une preuve qu'ils n'ont pas pu nager ?

Cette fois, Nem se retrouva à court d'arguments. Toutefois, du haut de ses dix-sept ans, elle se refusait à se voir battue par quoi que ce fût, encore moins par du bon sens.

- J'en ai rien à faire de ta preuve ! invectiva-t-elle. Moi je demandais qu'une chose : foncer dans le tas pour casser de l'elfe, mais on m'a obligée à m'enfuir sur le côté comme une lâche ! Alors maintenant que je peux prendre ces enfoirés en tenaille pour lire la surprise sur leur visage se changer en terreur, c'est pas toi qui vas m'en empêcher !!

Sur ces mots aigres et transpirants d'une haine inquiétante, elle balança ses habits dans l'herbe et s'enfonça dans l'eau. Ez l'avait rarement vue dans un tel état de dissidence, et préféra ne pas imaginer ce que qu'eût ressenti Chalv si elle y avait également assisté. Malgré sa libération émotionnelle toute récente, la manieuse de hache ne comptait toujours pas l'amabilité et la patience parmi ses qualités ; aussi elle ne s'embarrassa pas à supporter la crise de l'adolescente, et tourna simplement les talons à la recherche de l'autre chemin. Après quelques minutes de recherches accroupies, son genou finit par rencontrer un creusement qui valut à son nez de rencontrer aussi le sol. Elle se débarbouilla et se pencha au-dessus de l'ouverture. Le trou semblait prolongé d'un tunnel qui se dirigeait vers le lac. Tandis que cette découverte étirait ses lèvres en un sourire fin et satisfait, elle entendit la voix paniquée de Nem qui s'approchait.

- Des serpents ! Des serpents d'eau douce ! clamait-elle, et la jeune fille apparut, ses vêtements récupérés en un tas froissé et le corps dégoulinant. Y en a plein dans le lac ! Heureusement, je suis ressortie de l'eau avant de me faire mordre !

Ez lui octroya à peine un regard. Si elle n'était pas assez puérile pour l'enfoncer dans son erreur, elle n'était pas non plus assez clémente pour l'en disculper. De plus, Nem ne paraissait pas désolée et se contentait de râler d'avoir eu à se mouiller pour rien. Se désintéressant totalement d'elle, Ez disparut alors à l'intérieur du souterrain artisanal, traînant à quatre pattes pour avancer.
Après une progression relativement pénible, une lueur transperça le plafond artificiel du tunnel. Ez leva prudemment son regard avant d'extirper sa tête du trou et s'aperçut que ce dernier débouchait à l'intérieur du temple.

*Quelle chance !* sourit-elle. *Ainsi, il n'y a même pas besoin de se frotter aux elfes qui gardent l'entrée !*

La pièce, qui occupait toute la largeur du bâtiment, ouvrait directement sur les escaliers extérieurs. Ses murs latéraux étaient percés de deux fenêtres fixes illuminées d'une douce lumière naturelle. Il s'en dégageait une atmosphère de calme noble et froid. Les façades portaient quelques tableaux trop anciens pour que l'on pût discerner ce qu'ils représentaient, et la moquette au sol était en son milieu trouée par un épais pupitre de pierre. D'après les estimations d'Ez, la salle était plus petite que la silhouette du temple qu'elle avait visualisée depuis la terre ferme. Il devait donc y avoir un espace la complétant dans sa longueur ; pourtant la seule issue n'était autre que la porte d'entrée. Fronçant les sourcils devant cette anomalie, la guerrière fixa l'enfant insouciante – Nem, qui l'avait évidemment suivie – se diriger vers le lutrin central.

- C'est quoi ce machin ? Trop bizarre ! lâcha-t-elle en faisant résonner sa voix stridente.

Agacée par ce manque de discrétion, Ez s'approcha du pupitre. Il était serti de câblages tricolores qui zigzaguaient sous une fine couche de quartz translucide, et qui disparaissaient dans la roche. Un creux rectangulaire, divisé en trois compartiments, attendait d'être comblé par les petites dalles carrées qui l'encerclaient comme une couronne. Enfin, les signes des quatre points cardinaux pointaient vers leurs directions respectives, enfermées dans autant d'étoiles à six branches en guise de roses des vents (NDA : l'image jointe à ce chapitre représente la surface de ce pupitre).

- C'est quoi cette langue ? s'interrogea Nem en pivotant la tête à quatre-vingt-dix degrés.
- De quoi parles-tu ? s'irrita Ez, qui ne voyait aucun texte de quelque langue que ce fût.
- Ben ça là ! feula la cadette. Tu vois pas le truc incompréhensible marqué en gros ??

Perdant patience, la blonde roula des yeux. Elle n'avait ni le temps ni l'envie d'encourager Nem dans ses plaisanteries ridicules, et puisqu'elle persistait à raconter pareilles âneries elle eût tout aussi bien fait d'aller les raconter plus loin.

- Bon allez, s'impatienta Ez, laisse-moi tranquille maintenant !

Elle repoussa du bras la demoiselle, l'intimant par le geste et par la parole de s'éloigner. Puis elle s'attela à ce qui ressemblait en tout point à une énigme. Une fois résolue, peut-être allait-elle ouvrir une porte cachée... ?

Question pour Ez : l'image jointe constitue l'énigme. Le but en est de fermer le réseau des trois fils en disposant trois dalles sur les trois emplacements indiqués de 1 à 3. N'importe quelle dalle peut être placée sur n'importe quel emplacement, et dans n'importe quel sens. Si les cercles de chaque couleur sont reliés, c'est gagné ! La réponse devra être fournie en suivant cet exemple : 1 - A (N) ; 2 - B (E) ; 3 - C (S). Le chiffre représente l'emplacement, la lettre la dalle qui doit y être posée, et l'autre lettre entre parenthèses l'orientation de la dalle. L'orientation est définie en fonction de la direction indiquée par la flèche présente sur la dalle, lorsque celle-ci est correctement positionnée. Bonne chance !
Note : cette tâche n'ayant de choix que le nom et ne pouvant se conclure que par la résolution de l'énigme, l'indice d'importance est exceptionnellement inapproprié.

Outrée d'avoir été rabaissée de la sorte, Nem était envahie de visions écarlates. Animosité, colère, férocité. C'était comme une vague de métal en fusion qui faisait fondre sa sagacité et bouillir ses organes de désirs meurtriers. Comme un ouragan de démence que seuls le goût du sang frais et l'odeur de la chair découpée pouvaient étouffer. Un doigt d'honneur à la bienséance, comme si le bien était maladif.
Incapable d'en supporter davantage, la cadette changée en démon se rua sur la porte d'entrée. Ses proies étaient derrière, délicieux amas de vie prêts à être détruits. Elle frappa le battant et les quelques rayons que le soleil faisait poindre à travers les nuages apparurent, se distordant pour esquiver l'être de ténèbres. D'un bond souple, elle amena ses chevilles à la hauteur de ses mains et libéra ses poignards de leur cachette. Ses pieds n'avaient pas encore touché terre qu'elle avait déjà tranché la jugulaire du premier elfe à portée. Son voisin pivota, l'arc bandé, et perdit ses avants-bras avant même que le réflexe nerveux de détendre les doigts ne se déclenchât. Un autre visa à son tour la furie, qui d'un coup de talon projeta dans son visage le membre mutilé de sa dernière victime. Avant-dernière à présent. Semant le trouble en plein cœur des rangs ennemis, Nem tourbillonnait dans une danse tout aussi impressionnante que macabre. Son sourire cruel s'accentuait à chaque effusion de sang, à chaque cri d'agonie, à chaque âme volée. Enfin. Enfin pouvait-elle extérioriser tout ce ressentiment accumulé au fil du temps. Ce mouvement qui avait sectionné la veine de cet elfe-ci, c'était pour ceux qui la croient faible et qui la surprotègent. Cette hargne qui avait ôté tous les espoirs d'avenir de cet elfe-là, c'était pour le monde qui ne la laisse pas être elle-même. Il n'y a qu'une seule façon de se prouver que l'on est vivant : c'est de constater que les autres sont morts.


***


Khajtilia se bornait à rester distante vis-à-vis de Leon. Elle lui en voulait d'avoir fait mine de sympathiser avec l'adversaire, d'avoir délibérément ignoré son avis. Il était probablement tombé sous le charme superficiel de cette garce à la tignasse blonde ! Après tout, il en fallait peu pour piéger un homme, quel qu'il fût ! Elle poussa un soupir qui adoucit son ardeur. En vérité, ce qu'elle craignait véritablement, derrière cette façade de sévérité féroce, c'était que Leon s'éloignât d'elle. Les deux elfes étaient en effet inséparables depuis leur rencontre lors du discours d'intégration auquel ils avaient été une vingtaine à assister. La Première Dame leur y avait donné toutes les bases pour démarrer leur vie en tant que créatures, et leur avait fait passer plusieurs tests visant à déterminer leurs qualités et leurs défauts, tout cela afin de trouver le poste qui leur conviendrait. Par chance, ils avaient tous deux été assignés à l'armée, tandis que les autres avaient été employés comme agriculteurs, commerçants, ou encore artisans. Tel était le déroulement des choses : seuls les plus aptes étaient choisis en tant que militaires, et le Roi – qui trouvait certainement cela fastidieux – préférait laisser cette tâche à sa concubine. Khajtilia ne pouvait s'empêcher d'admirer cette femme. Elle était à la fois belle et forte, symbole d'autorité inégalé si ce ne fût par son mari, et possédait une longue chevelure pourpre que maintes lui enviaient. Elle faisait sans nul doute une épouse digne de Kurai.
Ces pensées transformèrent son aigreur teintée de fatalisme en une mélancolie profonde. Jusque là, elle et Leon avaient toujours été complices et unis comme deux doigts de la main ; et une simple entrevue avec cette humaine avait suffi à faire vaciller cette entente. Cela n'allait peut-être pas prêter à conséquence, mais sa nature inquiète voilait sa lucidité. Triturant nerveusement son blason jaune, elle tenta d'apaiser son anxiété.

- Dis... commença Leon, qui ressentait son souci. Pourquoi as-tu sous-entendu qu'il fallait me ''sauver''... ?

Khajtilia ouvrit la bouche pour répondre avec pugnacité, mais elle se sentit lasse. Lasse de porter son masque de provocation et de combativité.

- Tu t'souviens du jour tantôt où on a r'çu les résultats d'l'examination d'intégration ? confia-t-elle en levant un regard nostalgique sur son ami.
- Celui où on a officiellement été enrôlé dans l'armée ? Bien sûr ! Ce jour-là, on s'est promis de monter les échelons ensemble !

Relativement rassurée, en son for intérieur, de voir qu'il se souvenait de ce serment, Khajtilia n'en laissa cependant rien paraître et leva son auriculaire.

- J'voudrais qu'tu répètes ta promesse, posa-t-elle.

Les sourcils de Leon frémirent d'interrogation, mais il ne discuta pas. Il connaissait suffisamment la jeune elfe pour déceler de sa voix seule l'importance de la situation. Il enserra donc le doigt de sa compatriote du sien, plantant dans ses yeux un regard déterminé.

- Je promets à nouveau.

À les voir ainsi, bruns et tordus, les troncs et les branches de la forêt de Percy semblaient tout à fait ordinaires – nul n'eût soupçonné qu'ils fussent traversés d'un liquide leur conférant une extrême solidité. Ces merveilles maquillées en simples arbres n'étaient toutefois pas l'objet de la préoccupation de Khajtilia. À présent rassérénée quant à sa peur de perdre Leon, elle ne cherchait plus qu'à mettre la main sur son précieux sceptre sans lequel elle était un fardeau plutôt qu'une combattante. Elle n'éprouvait aucune affection particulière pour son lieutenant, qui était trop clément/e et flexible à son goût, ni même pour le reste du régiment (à l'exception de Leon) ; mais en tant que soldat il en allait de son devoir de contribuer pour mener le groupe à la victoire.
Tandis qu'elle et son compagnon marchaient au hasard, leurs tympans perçurent des sons qui se détachaient de l'ambiance générale du lieu. Des tintements métalliques, ponctués de timbres de voix. Khajtilia fonça tête baissée, et Leon, qui jetait un coup d’œil discret entre les feuilles, claqua sa langue et la talonna. Les deux camarades déboulèrent dans le camp de fortune où Chalv et Hermione étaient en train de finaliser leurs préparations respectives. Face à l'apparition soudaine des créatures, l'aînée de la troupe abandonna sa mixture et, telle une mère protectrice, se plaça devant la rousse apeurée. Khajtilia interpréta ce geste comme une incitation à l'assaut. Elle la plaqua sauvagement au sol et empoigna son col.

- Où est mon sceptre !? rugit-elle.

Les pupilles de Chalv rétrécirent sous ses paupières qui battirent plusieurs fois, comme pour en chasser la surprise et la terreur. Sans répondre, elle tenta vainement de repousser son assaillante qui demeura immuable. Impuissante et oppressée, Chalv sentit monter en elle un brûlant sentiment de malaise. Heureusement, l'elfe en colère fut tirée en arrière par son ami, qui s'efforça de la contenir. Tenue à l'écart, Khajtilia n'en délaissa pas pour autant son agressivité.

- Où est mon sceptre ? répéta-t-elle en décomposant chaque syllabe.
- Enterré là où vous ne le trouverez pas ! rétorqua Chalv avec une vélocité analogue à un réflexe instinctif de survie. Si vous nous tuez, vous ne le récupérerez jamais !

Cette réplique ressemblait davantage à une supplique qu'à une menace, et en confirmant ainsi leur infériorité, elle plaçait les deux humaines dans une position de faiblesse. Chalv regretta aussitôt de l'avoir prononcée. Contre toute attente, Leon vint alors à leur secours en s'empressant de calmer le jeu :

- Une dénommée Ez nous a envoyés, affirma-t-il. Elle nous a donné sa bénédiction pour que nous récupérions ce qui nous appartient, dans le calme et le respect !

Se relevant lentement, la cheffe de la troupe s'épousseta et recula de quelques pas. Elle alla chuchoter un mot à l'oreille d'Hermione, qui opina diligemment et se plongea dans son matériel. Khajtilia voulut ajouter son grain de poivre, mais Leon la retint. « Laisse-moi faire, s'il te plaît », lui dit-il.

- C'est assez contradictoire de demander une confiance mutuelle après nous avoir agressées de la sorte... maugréa Chalv avec suspicion.
- J'en conviens, concéda Leon, je ne vous demande pas de me croire sur parole...

En guise de preuve, il brandit la bague qu'Ez lui avait rendue sous l’œil curieux de l'aînée. Cet anneau n'existait qu'en deux exemplaires, et chacun était en possession d'Ez. Si ces elfes en avait récupéré un, alors soit la blonde le leur avait donné de son plein gré, soit ils lui avaient volé de force...

- Je doute que deux guignols tels que vous aient pu venir à bout d'elle, ironisa-t-elle avec une rictus narquois cachant son angoisse. Alors disons que je vous fais confiance. J'ai tout de même peine à croire que vous vous en irez sagement après avoir obtenu satisfaction...
- Il s'agit là d'un échange de bons procédés, avança Leon en usant de toute la diplomatie dont il jouissait. Un contrat, un compromis effectué entre deux parties que tout oppose, mais qui restent des êtres doués de raison. En tant que tels, ne pouvons-nous pas oublier nos différends inhérents l'espace de quelques instants ?

Le sourire cynique et presque nauséeux de Chalv s'accentua. Ses jambes flageolaient sous la pression de la lutte psychologique, mais elle devait se montrer forte pour protéger ses pairs.

- Afin que tout soit clair, reprit-elle, tu proposes une sorte de traité de paix temporaire, pour cette situation précise, mais nous redeviendrons ennemis dès nos engagements respectifs tenus, n'est-ce pas ?
- En effet. Nous ne pouvons nous souscrire à notre position de soldats, après tout. Leon choisissait toujours ses mots avec précaution, mais son débit était plus naturel. Notre présence ici est d'ores et déjà à la limite de l'illégalité, c'est pourquoi nous pouvons nous permettre un écart de plus. Cependant, sans aller jusqu'à parler de coopération, il se peut que notre lieutenant fasse preuve de pacifisme si vous lui proposez un marché satisfaisant.

Un éclat d'espoir sincère perla au fond des yeux de Chalv. Le blason vert de ce régiment était-il donc un être raisonnable et doté de bon sens ? Il n'était pas malvenu de ne pas avoir affaire, cette fois, à une Dharria. Émergeant de ses pensées, l'herboriste reporta son attention sur Leon, qui semblait avoir terminé son discours. Khajtilia, sans y adhérer, s'efforçait de respecter la façon de faire de son ami et patientait relativement calmement. Fronçant les sourcils, Chalv se rappela l'assaut sauvage de la jeune elfe. Elle, elle n'était pas raisonnable. Elle, on ne pouvait pas lui faire confiance. Du coin de l’œil, elle observa Hermione qui venait d'achever sa tâche. Elle lui adressa un léger hochement de tête et la binoclarde bougea les lèvres. Quatre murs scintillants s'érigèrent aussitôt autour des elfes.

- Tabarnak, c'tait quoi ça ?! gronda Khajtilia en se heurtant aux façades devenues transparentes.
- « Aucun elfe ne peut franchir ces parois », déclara simplement Hermione. Telle est la règle que j'ai imposée au périmètre dans lequel vous vous trouvez.
- Tu t'prends pour un autre à nous enfermer, esti d'sans-dessein !!

Serein mais néanmoins irrité, Leon s'avança également jusqu'à l'extrémité de l'enchantement.

- Cette fois je suis d'accord avec ma compatriote, proclama-t-il sur un ton pesant. Qu'est-ce que cela signifie ? Je croyais que nous avions un accord ?
- Nous n'avons encore rien décidé, réfuta Chalv. L'hostilité qui émanait des deux créatures rendait sa salive âcre, mais elle ne laissa rien transparaître de son inquiétude. C'est une simple mesure de sécurité : nous voudrions que vous promettiez sur l'honneur votre sincérité et vos intentions pacifiques.

Leon ferma les yeux et poussa un soupir. Finalement, cette humaine était moins idiote qu'elle n'en avait l'air. Elle avais mis le doigt sur le point sensible de Khajtilia, celle-là même qui représentait le vrai danger. Par une déclaration sur l'honneur, cette dernière tiendrait en effet son engagement – ses valeurs l'y forçaient. En ce qui le concernait, outre le fait qu'elle fût inopinée, il n'avait pas véritablement de problème avec cette ''mesure''. Depuis le début, il n'avait de toute façon pas le dessein de recourir à la violence. Il prit alors l'initiative de commencer :

- Sur mon honneur en tant que soldat et en tant qu'être vivant, je promets que, dans le cadre de cet arrangement, je ne vous porterai atteinte en aucune manière.

Les têtes se tournèrent vers Khajtilia. Elle n'avait pas la même vision des choses. À l'instant précis où le portail magique avait été activé, il était clair pour elle qu'ils avaient été dupés.

*Maint'nant qu'on peut plus les barouetter, p'us rien les pogne d'remplir leur part du deal !* pesta-t-elle intérieurement. *Elles vont juste paqueter leurs p'tits en nous f'sant passer pour des sapins ! Et c't'histoire d'promesse sur l'honneur, c'est juste pour ben nous planter !*

D'un autre côté, Leon lui avait demandé de le laisser faire et n'aimait pas qu'on intervînt dans les situations qu'il faisait siennes. Si les humaines les laissaient effectivement en plan, il admettrait certainement son erreur et ils chercheraient alors une solution ensemble pour se libérer et ensuite se venger. Mais tout de même, la tentation était grande de passer à l'action...

Question pour Khajtilia : « aucun elfe ne peut franchir ces parois », si cette règle te fait prisonnière, elle ne t'empêche pas d'attaquer à distance. Par exemple, tu pourrais attraper l'arc que Leon porte dans son dos et profiter de l'effet de surprise pour viser un point vital de l'une de tes deux adversaires. Le tir n'est pas ton fort, mais à cette distance tu en es sans doute capable. Simplement, il te faudrait alors bien choisir ta cible : Chalv ou Hermione ? Une fois l'une blessée, l'autre ne se fera sûrement pas avoir de la même façon, tu n'as donc qu'une seule chance. Alternativement, tu peux te plier aux attentes de Leon et prononcer le serment, évitant ainsi une éventuelle dispute avec ton ami. Quel est ton choix ? Ta réponse est à m'envoyer par MP. (indice d'importance 4)

Avoir capturé l'ennemi dans les mailles de son filet procurait à Chalv un sentiment de sécurité teinté d'acrimonie. Décidément, elle n'était pas à son aise lors de ce genre d'affrontements. Maintenant que le danger était écarté, elle pouvait relâcher ses nerfs. Le pseudo-arrangement dont elle discutait avec Leon n'avait en outre plus lieu d'être ; Hermione et elle pouvaient simplement vaquer à leurs préparations sans plus se soucier des elfes. Toutefois, Ez semblait bel et bien leur avoir accordé sa sympathie. Comment réagirait-elle en apprenant que son ancien mari – à qui elle était très attachée bien qu'il ne fût plus le même – eut été traité de cette façon, et ce malgré sa bénédiction ? Usuellement froide et sensée, la blonde avait réagi tout à fait différemment en présence de Leon ; la possibilité qu'elle éprouvât un désaccord sans fondement, basé uniquement sur le fait qu'on eût manqué d'égards vis-à-vis de l'elfe, n'était donc pas à exclure. La question méritait quelque réflexion.

Question pour Chalv : plus que du problème de l'honnêteté, c'est ici d'Ez qu'il vaut mieux se soucier. Es-tu prête à risquer ses foudres en laissant les elfes confinés dans l'étroit espace d'où ils ne peuvent sortir ? Si tel est ce que tu juges être le meilleur pour le groupe, alors nul ne t'en empêchera. À l'inverse, préfères-tu respecter la volonté d'Ez et ta propre parole en les guidant jusqu'au sceptre – à la condition toutefois que Khajtilia daigne prêter serment à son tour ? Ta réponse à m'envoyer par MP. (indice d'importance 3)


***


Les joues gonflées, Aëla s'enfonçait dans l'eau. Elle s'était élancée à la dernière seconde, échappant à une énième salve de flèches, et avait fermé les yeux dans l'attente du contact mouillé. Les paupières toujours fermement closes, elle se tortilla dans tous les sens pour produire des remous et ainsi brouiller sa silhouette. Deux autres tiges d'acier la frôlèrent. Elle atteignit en deux brasses le fond du lac, qui n'était pas profond à cette distance de la rive, et s'agrippa au sol pour avancer. Soudain, elle sentit une piqûre dans le creux de son coude. Elle ouvrit des yeux paniqués, et constata avec effroi que des serpents d'eau douce flottaient autour d'elle.

*Le sang qui s'écoule de ma blessure va les attirer en surnombre !* craignit-elle. *Je dois vite me tirer de là !*

Elle poussa sur ses jambes pour se hisser à la surface, battant des bras pour éloigner les rampants aquatiques. Consciente que le danger l'attendait toujours sur la terre ferme, elle s'extirpa de l'eau en un bond et battit en retraite, le dos voûté. L'haleine courte à cause de ce plongeon inutile, elle se réfugia dans les hautes herbes. Avant toute chose, elle devait se prémunir de l'éventuelle venimosité du serpent qui l'avait mordue. Heureusement, elle savait se protéger contre le poison tout autant qu'elle savait l'administrer. Elle arracha avec hâte son vêtement en piteux état, le transformant en un maigre haillon couvrant sa poitrine et une partie de son ventre. Sans remarquer Fenrill dont le regard fut malgré lui aimanté vers ses formes, elle fit de son habit un garrot autour de son bras. Une fois le passage du sang coupé, elle plaqua sa bouche sur la plaie. Aspirant et recrachant le liquide rouge, elle s'efforça d'extirper l'hypothétique venin de son organisme.
Les premiers soins ainsi opérés, elle ne put empêcher son esprit de succomber à sa personnalité colérique. Ce retournement survenait parfois inopinément, comme pour équilibrer son for intérieur, mais il était systématique lorsque la tension était trop forte. Observant les personnages qui, à côté d'elle, s'agitaient et se démenaient pour survivre, elle sentit ses tempes tambouriner. Blessée et dépourvue de son arme, elle maudit son impuissance.

- Merde... grinça-t-elle entre ses dents. Merde !!

À ce moment précis, sur la presqu'île, les elfes se mirent à tomber. Comme des mouches pris dans une toile invisible. Le flot ininterrompu des flèches cessa un instant, entravé par un obstacle impromptu. Premier coup d'éclat. L'ombre de Nem dansait au beau milieu des créatures humanoïdes, découpant les chairs comme du beurre et répandant l'hémoglobine comme des confettis. Après une seconde et trois victimes, Aëla saisit l'aubaine des deux mains.

- Nem !! hurla-t-elle. Ma lance !!

Il semblait naïf de tenter de diriger le monstre que l'adolescente était devenu. Mais au-delà de la raison, l'inconscient d'Aëla n'était concentré que sur l'envahissant magma de l'aigreur qu'elle ressentait à l'égard d'une entité non-identifiée, lointaine. Ou était-elle plus proche qu'elle n'osait le déceler ? Dans tous les cas, elle ne se rendit pas compte que la chance lui souriait en apercevant son javelot fendre l'air. Elle eut néanmoins la présence d'esprit de s'écarter de la trajectoire de l'outil qui, pointé vers son buste, paraissait destiné à l'embrocher. La brune jeta un regard mi-incrédule mi-interrogateur à Nem. Les yeux de celle-ci lui renvoyaient un message qu'elle interpréta ainsi : « Ça t'a pas tuée ? Boh, tant pis. Tant que tu y es, aide-moi donc à les massacrer ». Anti-sociale et rebelle, plus que jamais.
Aëla enduisit généreusement sa pique de poison et s'élança vers le bras de terre, faisait fi de ses blessures et ignorant royalement Fenrill qui, visiblement épuisé, repoussait les flèches avec une difficulté croissante. À quelques pas de lui, Nova se démenait également. La panthère-garou avait du mal à s'appuyer sur sa jambe droite, dont les tendons avaient été sectionnés. Serrant la mâchoire, elle reporta son attention sur Eire. Depuis que le clairon avait retenti, elle n'avait pas lâché le/la chef elfe des yeux, dans l'espoir de voir apparaître l'opportunité de s'emparer de son esprit. Mais Eire, probablement au courant de cette faculté, s'efforçait de ne pas croiser son regard et suivait ses mouvements en observant seulement ses pieds. Une performance non dénuée de mérite. Malgré tout, Nova était consciente que sa compétence spéciale était un atout considérable qu'elle devait utiliser dès que l'occasion s'en présentait, d'autant plus maintenant que son membre estropié réduisait ses capacités physiques. Elle espérait que Fenrill pourrait la porter, comme précédemment, le temps que son âme habiterait le corps d'Eire, mais la tâche de parvenir à piéger son sujet lui incombait tout de même.

Question pour Nova : il n'est pas toujours aussi aisé qu'on le voudrait de déployer ses techniques en combat. Eire résiste, mais avec l'aide de Fenrill tu pourrais peut-être le/la forcer à croiser ton regard, ne serait-ce que l'espace d'un instant. Ou alors, tu pourrais tenter de prendre possession de l'un de ses soldats pour l'attaquer par surprise. Les autres elfes seront probablement moins vigilants. Sinon, tu peux aussi abandonner l'idée d'user de ta faculté et simplement apporter ta contribution à pattes nues. Quelle option choisis-tu ? Ta réponse est à m'envoyer par MP. (indice d'importance 3)

Scène d'apocalypse. Seule la pupille droite d'Eire avait glissé jusqu'à saisir l'image horrifique du démon au visage d'enfant qui venait de faire irruption dans ses rangs. Trois de ses hommes étaient perdus avant même qu'elle/il pût appréhender ce qui était en train de se produire. Et la vision de cet être innommable ne fit que renforcer sa paralysie. Hargne, fureur et destruction étaient les ingrédients de la recette interdite qui l'avait vraisemblablement créé. Face à cette abomination, Eire fut renvoyé/e à toutes les atrocités de la guerre auxquelles ses yeux purs avaient été soumis. Non, celle-ci était pire encore. Il y avait là quelque chose qui surpassait l'entendement, quelque chose que nul être vivant n'eût jamais pu imaginer ou concevoir. Quelque chose de sacré.
Eire n'avait jamais tué de dieu. Ni d'humain, ni de créature quelconque. Il/elle s'efforçait toujours de mettre ses adversaires hors combat, prenant soin de ne pas leur donner le coup de grâce – même lorsque quelqu'un d'autre les achevait ensuite. Plus qu'une habitude frivole, c'était une manie profondément ancrée dans son art d'exister : une preuve de respect pour toutes les formes de vie. Certains lui riaient au nez en apprenant cette résolution naïve, l'affublant de patronymes moqueurs tels que « l'elfe de la forêt niaise » ou « le chaton de l'armée », mais elle/il restait imperturbable. Sans adhérer parfaitement à toutes les décisions prises par Kurai, il/elle lui vouait cependant une ferveur incommensurable. La place de dirigeant du royaume était un rôle dont le lieutenant ignorait les devoirs et les responsabilités incontournables, elle/il n'avait donc pas toutes les cartes en main pour juger la morale de son représentant. De plus, pour la paix, des mesures radicales devaient parfois être appliquées. Tel était son point de vue.
Jusqu'alors, Eire n'avait jamais failli à ce serment personnel. Cependant, la situation était cette fois différente. La bête qui assassinait sauvagement ses camarades n'avait rien de vivant. En son sein, l'on pouvait presque discerner le néant du trépas. L'éradiquer de la surface de la planète était une nécessité absolue, sinon elle allait dévorer le monde et l'univers tout entier.

Posées sur l'arc d'ébène, les deux flèches se préparèrent au décollage. L'une était dirigée vers Fenrill, l'autre s'était tournée vers Nem. L'affaibli et la surpuissante. Eire lâcha les projectiles, qui fusèrent dans un arbre et dans l'eau sans inquiéter aucune des cibles. L'elfe fronça les sourcils devant ces échecs soudains. Il/elle avait perfectionné sa technique à deux flèches pendant des années, et visait toujours juste. Que s'était-il donc passé ? Elle/il réprima alors un haut-le-cœur, et ses appuis se dérobèrent. S'accroupissant pour abaisser et stabiliser son centre de gravité, sa main se porta à la contusion qui éraflait son flanc gauche.

*La lance de cette fille était-elle empoisonnée... ?* haleta Eire, les sens brouillés.

Le blason vert pivota vers le monstre aux poignards, qui avait réagi au passage de la flèche. Des fragments de bois poli jaillirent lors du heurt entre les lames avides de sang et le corps de l'arc. Avec un dégoût non dissimulé, Eire rejeta son assaillante qui atterrit directement sur ses appuis, prête à enchaîner. Une flèche – provenant d'un soldat dans le dos d'Eire – se ficha tout à coup dans son bras, mais elle ne vacilla pas. Là, la pupille gauche du lieutenant fut irrémédiablement attirée par un mouvement sur l'autre rive.
Noah avait stoppé son illusion d'optique. Il avait ramassé l'arc de l'une de ses victimes. Au plus grand étonnement de tous, il ne le brandissait pas vers Eire ou vers un autre elfe. Il avait levé les bras vers les cieux obstrués, la nuque pliée et le regard aérien. Il relâcha sa pression, expédiant la pointe de métal vers les hauteurs. Ses poignets avaient tremblé, signe d'une lacune d'habileté, mais l'objet avait été suffisamment bien projeté pour disparaître derrière l'étrange voile céleste. Tandis que lui et Eire retenaient son souffle, le nuage se disloqua. Les points qui le composaient bougèrent, se séparèrent, et se mirent à grossir. En plissant les paupières, Eire se rendit compte qu'ils se rapprochaient. Elle/il parvint bientôt à en distinguer plus précisément la forme. Un corps et une courte queue à plumes... des ailes étendues... un long bec acéré... Eire fut tenté/e de mettre ce qu'il/elle voyait sur le compte d'une hallucination due au poison. Mais il fallait se rendre à l'évidence : une gigantesque volée d'oiseaux était en train de foncer sur le champ de bataille.

Un volatile se planta dans le sol, droit comme un poteau. Un autre fractura littéralement le crâne d'un elfe. Second coup d'éclat. Des cris perçants venus de l'azur à présent dégagé alertèrent les protagonistes de la bataille. Les oiseaux qui chutaient étaient autant de pieux meurtriers envoyés par le ciel. L'horreur se peignit sur toutes les faces, répandant la terreur et une confusion sans égale. Le son des becs retournant la terre, faisant gicler l'eau et tranchant la peau emplirent les oreilles d'une symphonie funèbre. Sous cette pluie d'épées de Damoclès aveugles, Eire en vint à suspecter le monstre aux couteaux de l'avoir provoquée. S'agirait-il de l'étape suivante du réveil d'une sorte de démon de l'annihilation ? Mais les côtes lacérées de l'adolescente, empalée par un oiseau, le regard demeurant toutefois vivace et brûlant, lui fit oublier cette idée. Pour la première fois, Eire ressentait le caractère éphémère de la vie au niveau viscéral. La peur lui vrillait les entrailles jusqu'à lui en donner des nausées. Et pourtant, elle/il tenait toujours deux dizaines d'hommes sous sa responsabilité. Et pourtant, il/elle ne pouvait se permettre de craindre pour son propre sort. Dure chose que l'aspiration à la pureté qui rencontre la cruauté du chaos.

Question pour Eire : à aucun moment tu n'aurais pu envisager ce qui t'attendait, et il en va sûrement de même pour le camp adverse. Toutefois, maintenant c'est trop tard. Tu y es plongé/e jusqu'au cou et il va bien falloir s'adapter aux nouvelles variables de l'équation. Préfères-tu battre en retraite et réfugier ton régiment à l'intérieur du temple, afin de laisser faire le destin et de minimiser les pertes ; ou jouer le tout pour le tout en achevant l'ignominieuse Nem puis ses compagnons, afin de mettre un terme à cet affrontement – mais en risquant ta vie, celle de tes hommes, et au détriment de ton serment intime ? (indice d'importance 5)