[Statue chryséléphantine de Zeus] Les larmes d'un homme

par Kurai-Shiiro

[Statue chryséléphantine de Zeus]
Les larmes d’un homme


Nem et Dharria. Les deux adversaires étaient réputées pour leur sauvagerie commune. Si le destin avait choisi de les opposer, c’était pour faire couler le sang. Et le sort allait bientôt se réaliser. Le Lamia soulevait toujours la jeune fille à plusieurs centimètres du sol, la fusillant d’un regard hautain et cruel. Elle était à sa merci. Le mulot face au serpent. Observant son adversaire se débattre piteusement, Dharria fut soudain glorifiée d’un sentiment de surpuissance absolue, qui ne fit qu’accroître son mépris. Elle songea qu’un tel menu fretin ne méritait pas d’être terrassé par la technique qui faisait d’elle l’officière supérieure qu’elle était. Oui, il était encore trop tôt pour dévoiler son atout.
Elle opta donc pour un violent coup dans le ventre qu'elle asséna à l’aide de la queue de reptile qui traînait dans son dos, et qui eut pour effet de couper la respiration de la jeune rebelle en plus d’enrayer ses mouvements de lutte. Là, Dharria commença à écarter les bras. Ceux de Nem se tendirent conjointement, et sa poitrine se bomba de façon automatique. Puis ils atteignirent leur envergure maximale, superposant à la silhouette de Nem celle d'un ancien martyr crucifié dont la légende avait été oubliée. La lieutenant, elle, avait une portée bien plus conséquente ; et poursuivit son geste en dépit de la résistance engendrée par le corps chétif. Elle observa avec grande attention les réactions de sa proie, qui commençait à grimacer. Les membres étirés et les muscles effilés, la souffrance se répandait en effet dans l'organisme de la cadette. Plusieurs de ses articulations craquèrent soudainement. Ses épaules furent prises d'assaut par un brasier de douleur, qui semblait consumer ses nerfs. Les poignards qu'elle tenait dans ses mains tombèrent au sol. Peu à peu, ses bras se détachaient du tronc. Même le sang était à l'étroit dans les vaisseaux sanguins. Sa mâchoire se serra, le son inaudible des dents contre les dents vrillant ses oreilles. Elle se retenait de crier. Elle refusait d'offrir ce plaisir à son bourreau.
Galvanisée par cet instant de jouissance extrême, Dharria n'aperçut pas Noah qui s'était élancé derrière elle. Son fouet brassait l'air, mais ne savait pas encore vers qui se diriger. Vers Nem, pour la sauver des griffes de la femme-serpent ? Ou vers Dharria, pour privilégier l'attaque à la défense ? Le regard du jeune blasé croisa tout à coup celui de sa coéquipière, qui l'observa entre deux moues de déchirement. Il y lut la force, la détermination, et surtout un potentiel extraordinaire. Dès lors, il n'hésita plus. Il concentra sa hargne sur celle qui l'avait humilié comme elle tentait d'humilier Nem en ce moment même. Cette dernière réagit également, se préparant à la souffrance qui allait entailler ses bras dès le premier mouvement. Elle contracta ses abdominaux et lança ses pieds vers le ciel, surplombant la tête de Dharria. Puis elle précipita ses talons contre le visage de son ennemie. Heurtée de plein fouet, la femme-serpent lâcha prise et porta ses mains à sa figure. Elle tâta sa peau et remarqua avec stupeur qu'elle était striée de deux longues écorchures ensanglantées. Aussitôt, une liane lui enserra l'abdomen et la ficela comme un saucisson. Noah bloqua sa prise mais fut secoué par la puissance de Dharria qui ne comptait pas se laisser faire. Soudain, Chalv arriva en renfort et se jeta contre le blason vert, le plaquant au sol.

- Ch... Chalv ? balbutia Nem, qui était retombée telle une marionnette désarticulée. Tu n'es plus au chevet d'Hermione ?
- Tu es prête ?? beugla l'aînée sans répondre, trop occupée à contenir Dharria qu'elle s'efforçait de maîtriser avec Noah.
- J'arrive ! fit la voix d'Hermione.

La scribe était debout, apparemment remise de ses blessures, et avait rédigé en urgence quelques runes. Elle se hâta de les disposer autour du Lamia, faisant chuter ses lunettes au passage, et les activa dans la foulée. Dharria se retrouva alors prisonnière de ces murs magiques, dont la règle était encore une fois « aucune créature non-humaine ne peut traverser ces parois ». Il s'agissait de la formulation qu'Hermione était la plus habituée à utiliser, et qui, en conséquence, lui prenait le moins de temps à transcrire. Chalv s'autorisa à relâcher le blason vert, et se dépêcha de traverser l'enchantement.

- Tu vas mieux, Hermione ! C'est super ! sourit Nem. Pas vrai, Noah ?
- Mh... grogna l'intéressé, que l'ardeur du combat avait déjà abandonné.
- Oui, cela fait quelques minutes que je suis consciente... fit l'intello en ramassant ses binocles pour les poser sur son nez. Désolée de ne pas avoir agi plus tôt, mais j'ai dû prendre le temps d'écrire mes runes...
- Pas de problème ! s'engaillardit Nem. Même sans votre aide, je lui aurais dévoré les tripes !

Chalv fit semblant de ne pas entendre ce que sa mignonne petite protégée venait de dire. En tant que tutrice ange-gardienne ayant mis un point d'honneur à enseigner la paix à sa progéniture, elle ne l'aurait pas supporté...

- Regardez qui voilà ! s'exclama-t-elle pour penser à autre chose.

Les trois gladiateurs du front étaient en train de revenir vers leurs camarades. Aëla affichait une mine satisfaite, usant de sa lance comme d'une canne – ce qui donnait à sa démarche une allure militaire. Dans son sillage, Fenrill prenait appui sur l'épaule d'Ez, visiblement gêné. Le groupe échangea un sourire complice en voyant le guerrier manifester de l'embarras, lui qui d'ordinaire paraissait toujours confiant. Hermione ouvrit des yeux de hibou en apercevant le manuscrit qu'il tenait à la main. Nova, qui se tenait légèrement en retrait de la bande, y porta également un intérêt tout particulier.

*Dans ces pages est dissimulé le secret de la statue chryséléphantine de Zeus... songea-t-elle, peinant à contenir son excitation. Ce même secret que Sa Majesté Kurai cherche à tenir éloigné de tous...*

Elle avait instinctivement formé le signe d'allégeance au roi en prononçant intérieurement son nom. Quoi que l'on pouvait en dire, la propagande possédait une efficacité indéniable.

- Ça va, je peux marcher, fit Fenrill.

Il se dégagea de l'emprise de la blonde et se planta sur ses deux jambes. Tous ses amis étaient là, le contemplant comme on contemple un héros. Même Nova ne cachait pas son admiration. Et Dharria, elle, fulminait à l'intérieur de sa prison en lorgnant sur sa hallebarde qui était plantée dans la terre quelques mètres plus loin. À voir ses alliés immobiles et silencieux, Fenrill comprit qu'ils attendaient qu'il lise son manuscrit. Il était en effet le seul à pouvoir décrypter les informations confidentielles qu'il recelait, et à en croire les paroles de Shiiro, cela devait lui octroyer une capacité spéciale dont il ignorait encore jusqu'à l'essence. Il prit donc un air grandiloquent et ouvrit lentement le livre, savourant le suspense sur les visages de ses compagnons d'arme. Parcourant les premières pages, il fronça les sourcils en constatant qu'elles étaient uniquement recouvertes d'illustrations étranges. Une forêt, une arène, des lignes placées sans logique apparente. Après plusieurs double-pages de ces mystérieux dessins – qui ressemblaient plus à des schémas de par leurs formes simplistes – il tomba finalement sur une série de signes. Sans réellement savoir comment, il parvint à les déchiffrer et lut le texte qui apparaissait sous ses yeux.
Ez, tout comme le reste de la troupe, guettait la moindre des réactions de Fenrill. Celui-ci lisait vite, très vite, comme si le texte coulait en lui. La manieuse de hache remarqua que son expression, d'abord joviale et curieuse, se dégradait peu à peu. Il papillonna des paupières et avala sa salive. Levant les yeux, il jeta un regard aussi bref que perdu vers elle, et détourna aussitôt la tête. Il se mordit la lèvre inférieure avant de déformer ses traits en les frottant d'une main huileuse.

- Fenrill, que se passe-t-il... ? Chalv fut la première à lui poser la question.

Il ne répondit pas, en proie à une ostensible angoisse. À la place, il tourna les talons et s'enfonça sans crier gare dans la forêt. Le groupe resta dubitatif durant quelques instants, n'ayant pas vraiment saisi ce qui venait de se produire. Dans son empressement, Fenrill avait même laissé tomber le manuscrit.

- Qu'est-ce qui lui prend ? Il a envie de faire pipi ? lâcha Noah.

À ce moment, une présence familière se matérialisa. Les contours d'une silhouette indistincte se dessinèrent, et un timbre clair s'éleva parallèlement :

- Salutations. Vous en avez bavé, n'est-ce pas ?

Reconnaissant immédiatement la voix de Shiiro, Aëla fut prise d'un élan d'affection. Elle lui sauta dessus pour l'enlacer mais passa misérablement à travers son corps.

- Shiiro ! l'accueillit Chalv. Tu as vu ce qu'il vient de se passer avec Fenrill ?
- Évidemment. Bien que je ne vous apparaisse pas de façon visible, je suis toujours de très près vos agissements.
- Même quand on fait pipi ? s'étonna Noah.
- Le texte qui se trouve dans ce manuscrit est directement et intimement lié à Fenrill. Il a été écrit pour lui par quelqu'un qui le connaissait par cœur avant même sa naissance. Ainsi, il est possible que sa lecture ait réveillé des vieux souvenirs dont il ne voulait peut-être pas spécialement se rappeler. En tant que coalition, c'est dans ces moments que vous devez le soutenir.

Les membres de la troupe échangèrent un regard soucieux. Ils s'étaient tous rencontrés six ans auparavant, lorsque la traque des humains avait été lancée. Présentant tous un intérêt commun – celui de survivre – ils avaient décidé de s'unir pour être plus forts face à l'adversité, et avaient fui ensemble. Mais étonnamment, aucun d'eux n'avait jamais réellement parlé de son passé. Peut-être parce que le caractère éphémère du présent ne leur en laissait pas le temps. Peut-être aussi parce qu'il était plus simple de ne pas y penser.

- Bon, fit Noah en brisant le mutisme général. Moi, je vais pipi.
- Oublie pas ta carte d'abonnement ! héla Aëla.
- Oh merci !

Il prit la carte qu'elle lui tendait et s'éclipsa. Pendant ce temps, les autres demeuraient songeurs. Peu à peu, les yeux se mirent à converger vers Ez, qui adopta alors une expression interrogative.

- Ez ! lança Aëla avec un sourire taquin. Il faut que t'ailles parler à Fen' !
- Pourquoi moi ? s'indigna la blonde.
- Rooooh t'es vraiment nulle ! soupira Aëla non sans conserver son air espiègle. Vas-y, c'est tout !

Ez se tourna vers ses compagnons qui hochèrent la tête d'une façon résolue. Nem émit un petit rire malicieux qu'elle s'efforça tant bien que mal de dissimuler. Voyant que tous avaient l'air de vouloir l'envoyer discuter avec Fenrill, la jeune guerrière haussa les épaules et partit sur ses traces.
Hermione l'observa s'éloigner, puis ramassa le manuscrit. Alors qu'elle le feuilletait avec une attention extrême, Nova la rejoignit et y jeta un coup d’œil inquisiteur. Mais ni l'une ni l'autre ne parvint à en tirer quoi que ce soit.

- Cette typographie ressemble vaguement à celle de certains dialectes nordiques, informa Hermione, mais je serais bien incapable d'en comprendre une seule phrase.
- Ce n'est pas étonnant. C'est de l'Ixien, une langue qui ne se compose pas de mots ni d'idées, mais de connexions cognitives. Chaque texte est écrit pour une personne en particulier, qui peut le lire grâce aux liens inconscients que son cerveau établit entre les signes et son capital émotionnel. En vérité, il est inexact de dire que l'Ixien se lit. Il se ressent.
- Je vois ! Des étoiles brillaient dans les yeux d'Hermione. Si seulement j'avais à ma disposition mon matériel de travail, je pourrais faire des recherches là-dessus...

Nova claqua sa langue. Finalement, il n'y avait dans ce livre rien pour lui permettre d'assouvir sa curiosité. Elle se retourna, et sursauta en apercevant Shiiro qui lui barrait la route. Ce dernier affichait une expression peinée et emplie de compassion.

- Nova... je suis désolé pour ce que tu as traversé...
- Hein ? Comment tu pourrais savoir ce que j'ai traversé, toi ?!
- Je suis le Yang de Kurai. Je sais donc ce qu'il t'a fait subir, mais sache que je ne l'approuve pas.

Les sons restèrent bloqués dans la gorge de la panthère-garou. Ses pupilles félines prirent une teinte de détresse et elle se détourna.

- Qu'est-ce qu'ils racontent ? sifflota Noah en revenant de sa commission.
- Noah, ta braguette ! s'écria Nem.
- Oups !

Pendant ce temps, Ez avait fini par retrouver Fenrill. Le jeune homme faisait les cent pas en slalomant autour des arbres, l'air renfrogné et troublé. En apercevant sa camarade d'entraînement, il stoppa un instant ses tergiversations.

- Tu... hésita-t-il. Tu es là pour me remonter le moral ?
- Je suppose, répondit la blonde sans conviction. Les autres ont insisté.

Fenrill laissa échapper une légère exclamation de résignation. Il lui aurait paru étrange qu'elle se propose d'elle-même pour servir de soutien psychologique, bien que cela ne lui aurait pas déplu. Ne sachant comment se comporter face à Ez – qui elle-même, malgré sa venue, ne semblait pas encline à poser de questions – il posa les mains sur ses hanches et poursuivit sa ronde interminable. Le regard labourant le sol, il distingua une frêle marguerite entre deux brins d'herbe. Il s'accroupit pour mieux l'admirer. Depuis que la tyrannie s'était abattue sur ces terres innocentes, les fleurs se faisaient rares. Il n'osa pas cueillir celle-ci de peur de la tuer, et se vit alors submergé d'une mélancolie chatoyante.

- Ez, qu'est-ce que tu penses de moi ? dit-il en se relevant.
- Comment ça ?
- Est-ce que... Il s'était rapproché de son amie. Est-ce que tu me vois comme un homme ?
- D'un point de vue biologique, tu en es un. Donc oui.
- D'un point de vue biologique, d'accord, mais à part ça ?
- Je ne vois pas quel autre point de vue il peut y avoir.

Il poussa un long soupir. Il avait beau essayer, elle ne voyait pas où il voulait en venir. Après tout, elle avait toujours été ainsi, imbattable en combat mais quasiment inculte en société. Alors, quand il fallait lui parler d'amour...

- La vérité, c'est que c'est toi qui as raison, déplora-t-il. Biologiquement, je suis un homme, et il ne devrait pas y avoir à en douter. Pourtant, ce n'est pas si évident pour tout le monde.
- Que veux-tu dire ?
- Je veux dire que j'ai failli à être un homme aux yeux de certaines personnes...


~~ Treize ans plus tôt ~~


La colline était parsemée de couleurs. Au détour de la ville, la nature était rayonnante et
resplendissait de teintes merveilleuses. C'était là mon endroit favori, que je me plaisais à parcourir en gambadant. Il fallait marcher un moment pour y parvenir, mais cela ne me gênait pas. J'aimais marcher. J'aimais gambader aussi. Et par-dessus tout, j'aimais les fleurs. Ce jour-là, elles étaient plus belles que jamais, étalant leurs corolles telles des paons faisant la roue. La plupart d'entre elles était encore jeune, étant donné que le printemps venait depuis peu de s'installer. Comme à mon habitude, je courais dans tous les sens en faisant bien attention de ne pas les écraser. Je jouais avec elles, je me lançais dans des discussions incessantes avec elles. Enfin, à bien y penser, il s'agissait plutôt de monologues. Mais si elles ne répondaient pas, elles savaient écouter comme personne. Elles étaient mes amies.
Alors que j'étais en train de parler de Violette, jeune pousse née de la dernière pluie, à un coquelicot curieux ; une lame s'enfonça soudainement dans la terre, me faisant sursauter. Je levai alors les yeux sur celui qui m'avait ainsi surpris. Mon père.

- Fenrill ! Il est temps de t'enseigner les rudiments du combat ! pétarada-t-il.
- Fais attention ! gémis-je. T'as failli écraser mon copain !

Il secoua la tête en me voyant caresser délicatement la plante rescapée.

- Écoute, mon fils ! reprit-il d'une voix autoritaire. Si tu veux te montrer digne d'être ma descendance, tu dois devenir fort !
- Devenir fort ? répétai-je. Pourquoi... ?
- Parce que là est le seul moyen pour être un homme ! Veux-tu être un homme, ou une femmelette ?!

Je détournai les yeux, ne tentant même pas de supporter son regard univoque. Mon père était de ces personnes qui suivent leurs principes jusqu'au bout, sans envisager une seule seconde qu'il puisse en exister d'autres. Il était têtu, voire borné, et ne pouvait concevoir la vie en-dehors de la vision qu'il en avait ; c'est-à-dire assimilant le monde à un immense champ de bataille régi par la loi du plus puissant.

- Réponds moi ! insista-t-il. Veux-tu être un homme, ou une femmelette ??
- Un... un homme... murmurai-je.
- Bien. Un large sourire de triomphe apparut sur son visage barbu. Dans ce cas, prends cette épée et mets-toi en garde. Je vais vérifier si ta position est bonne.

À contrecœur, je saisis des deux mains l'arme blanche qu'il me tendait. Lorsqu'il la lâcha, je pliai à moitié sous le poids de l'objet. Faisant crier les muscles de mes petits bras je me redressai, et avançai un pied. Ma semelle vint aplatir le coquelicot. Je ne m'en rendis même pas compte, et exécutai alors tant bien que mal les gestes que me dictait mon paternel.

Dès lors, jamais plus je n'ai reparlé aux fleurs.

Au fur et à mesure du temps, ces mouvements devinrent automatiques. Le maniement de l'épée était un art que je maîtrisais un peu plus chaque jour ; mais si le savoir-faire était là,
il n'en allait pas de même pour la motivation. Malgré les stimulations de mon père, je ne parvenais pas à aimer cette pratique qui était celle du combat. Je ne m'y sentais pas à ma place. Peu à peu, cette négativité se transmit à mon instructeur, qui troqua son énergie explosive contre une acerbité grinçante. Nos séances d'exercice ne se résumèrent plus qu'à des reproches et des insultes qu'il me lançait dès que le moindre défaut se glissait dans ma technique. Il ne voyait même plus ce que je faisais de bien, et se contentait de blâmer ce que je faisais de mauvais. Cette attitude ne se cantonna d'ailleurs pas à l'entraînement, et se répandit également à l'intérieur de la maisonnée. Son regard, dès qu'il se posait sur moi, devenait sombre et critique. Comme si l'espoir que je lui inspirais auparavant s'était transformé en désillusion. Comme si le fils que j'étais auparavant s'était transformé en étranger.
La virulence de cette situation atteignit son point culminant lorsque, cinq années plus tard, je rentrai d'une journée passée en ville en compagnie de mes quelques amis. La sortie avait été agréable, et je n'arrivais pas à m'arrêter de ressasser quelque chose qui s'y était passé. Remarquant mon expression songeuse, ma mère avait envoyé son mari pour enquêter sur ladite chose. Il débarqua dans ma chambre alors que j'étais en train de rêvasser paresseusement sur mon lit, faisant claquer la porte sans ménagement. J'eus à peine le temps de me redresser qu'il tira la chaise de mon bureau pour la placer sur le flanc de ma couchette.

- Bon, on va en finir vite fait... grommela-t-il.

Je ne dis rien et fis mine de ne pas savoir ce dont il parlait. Il était visiblement là contre son gré, répondant simplement à la faveur que son épouse l'avait supplié de lui rendre.

- Tu connais le don intuitif de ta mère, continua-t-il sans faire preuve de plus d'entrain. Elle peut deviner instantanément l'état d'esprit de quelqu'un en le regardant. Bien un truc de femme ça. Enfin bref, tu sais où je veux en venir, pas vrai ?

Je campai sur mes positions et secouai la tête innocemment.

- Allez, parle-moi ! Je suis tout de même ton père, non ? fit-il sur un ton étonnamment touchant.

J'eus soudain envie de répliquer « on se demande, parfois ! » mais je refrénai cette pulsion de peur de sa réaction. Ainsi, seul le silence accueillit sa question. Un silence qui se prolongea quelques instants, durant lesquels il prit une expression étrangement mélancolique. C'était la première fois que je voyais son visage empreint d'une telle émotion, et ce détail inhabituel me déstabilisa. Je me mis alors à douter de la circonspection que j'éprouvais à son égard. Ces dernières années, les marques d'affection et de considération qu'il m'avait adressées avaient certes été quasi-inexistantes, mais le désir presque viscéral d'occuper une place dans son estime était plus fort. Tout ce que j'avais toujours voulu était de le rendre fier. Pour cela, il fallait aussi que j'y mette un peu du mien. Ce n'était pas en jouant la carte de la distance et du mutisme que la situation allait s'arranger.

- Avec la bande, on est allé au parc... articulai-je avec une once de gêne. On a joué aux cartes et... à chaque partie, les deux premiers à perdre ont eu un gage...

Mon père s'était retourné vers moi. Je n'osais pas le regarder en face, mais mon regard qui vagabondait dans la pièce croisa succinctement le sien, et ses yeux apparurent alors chargés d'une attention inédite.

- Le gage, c'était qu'ils devaient s'embrasser. Sur la bouche, comme les adultes. Et quand mon tour est venu... Mon cœur se mit à battre à tout rompre alors que mon embarras grimpait. Quand mon tour est venu... je sais pas, c'était agréable. Je crois que j'ai bien aimé ça...

J'étais encore incertain de la manière dont mon père allait réagir, et avalai ma salive. Mais il afficha un grand sourire mêlant compréhension et joie, qui fit disparaître mes craintes.

- Hohoho ! Voilà qui est inattendu ! s'exclama-t-il en m'assénant une bourrade chaleureuse dans le dos. Je comprends que tu puisses être inquiet, mais tout ça est parfaitement normal ! Moi, à ton âge, j'étais déjà un coureur de jupons tu sais ! En tout cas, ça me fait plaisir que tu me racontes ça. Tu es donc en passe de devenir un homme ! Je suis fier de toi, mon fils !

Ces mots m'emplirent d'un bonheur immense. Pour la première fois depuis si longtemps, il avouait être fier de moi ! Ma timidité et mes inhibitions, mes remords et ma rancune, chaque once de négativité que je portais en moi se dissipa instantanément devant le rire jovial et honnête qu'il m'offrit. J'eus le sentiment que mon lien avec lui se renouait, réunifiant la famille par le biais du père et du fils. J'eus le sentiment que je pouvais soudain tout lui dire, tout lui confier.

- Comment s'appelle cette demoiselle qui t'a troublé ? ajouta-t-il avec curiosité.
- Raphaël, fis-je simplement. C'est mon meilleur ami.

Et, débordant de confiance, je partis dans une longue tirade décrivant les circonstances exactes du fameux baiser. Il avait été très basique et très rapide, mais le souvenir du contact à la fois maladroit et doux de ces lèvres restait on ne peut plus translucide, comme si j'étais en train de le revivre à chaque instant. Alors que je me livrais ainsi, trop heureux de pouvoir me livrer à ces confessions thérapeutiques, mon père se dressa subitement.

- C'était... un garçon... ? articula-t-il.

Coupé dans mon élan, je clignai des yeux de façon incrédule. Là, je m'aperçus que son expression avait changé. La mâchoire crispée, les lèvres pincées et les yeux sévères, il venait de redevenir celui qu'il avait toujours été : le père tortionnaire. Il évacua la violence qui le démangeait en frappant un grand coup sur ma table de chevet, qui gémit en un bruit sourd dans lequel se confondit celui de mon espérance brisée.

- Comment oses-tu me faire ça ??! hurla-t-il, le diable au fond des pupilles. À moi qui ai toujours essayé de t'enseigner les valeurs morales de la vie !! Un garçon attiré par un garçon, franchement ! Crois-tu que tu serais là si j'avais été attiré par un garçon !? Ce n'est pas uniquement moi que tu trahis avec ta petite anecdote malsaine, c'est la nature toute entière, figure-toi ! La nature qui prône l'union de l'homme et de la femme, grâce à laquelle tout fonctionne comme il se doit ! Et toi, jeune pré-ado délinquant, tu bafoues sans vergogne cet équilibre instauré depuis l'aube des temps ?! Mais qui m'a donné une ineptie pareille en guise d'enfant !? Je n'arrive pas à le croire !!

Il continua ainsi durant plusieurs minutes, me rabaissant plus bas que terre alors même que j'avais cru pouvoir m'élever jusqu'à être son égal quelques instants plus tôt. Chacun de ses mots fracturait un peu plus mon ego, et donnait à son visage une teinte cauchemardesque. Il finit par m'apparaître tel un démon dévorant mon âme par bouchées d'insultes et de dénigrement. Ses propos mêmes ne furent bientôt qu'un amas indistinct de sons vrillant mes tympans à n'en plus pouvoir. Recroquevillé sur mon lit, je me pris la tête entre les mains.

- Pardon, pardon, pardon, pardon... répétais-je comme un psaume pour sauver ma vie.
- Et en plus de ça, tu n'aimes pas combattre !! enrageait-il sans discontinuer. On dirait que tu tentes délibérément de saborder ma réputation ! C'est pourtant pas compliqué ! Un homme fort est illustre en société ; un homme faible n'est rien d'autre qu'une misérable femmelette !! As-tu donc juré de tout faire pour jeter le déshonneur sur moi !?

L'éclat de sa voix retomba, le calme après la tempête. Sauf que le calme était ici chargé d'une tension qui n'avait rien à envier à celle des plus grands cataclysmes. Le regard condescendant du monstre qui me toisait de haut était comme un jugement permanent qui m'expédiait aux confins du supplice. L'esprit meurtri, des gouttes d'eau salée commencèrent à perler de mes globes oculaires.

- Pardon... pa-pardon... hoquetai-je en un pathétique geignement.
- Et voilà que tu chiales maintenant ! cracha mon père. Décidément, tu ne seras jamais un homme, Fenrill. Tu n'es qu'une femmelette.

Il émit une énième exclamation de dédain et s'en retourna. À nouveau seul dans ma chambre, je me mis alors à pleurer chaudement. Alors que j'avais été habitué à me voir constamment humilié, il avait suffi que le doux contact de l'espoir me frôle pour que le coup de grâce me soit asséné. Cette fois avait été pire que toutes les autres. Maudite soit cette idiote naïveté qui m'avait fait croire que tout pouvait s'arranger ! Maudite soit cette attirance inappropriée pour celui dont le sexe était le même que le mien ! Maudite soit cette faiblesse qui jetait l'opprobre sur ma tête et la déception dans les yeux de mon père ! Au moment où mes sentiments se déchaînaient, j'eus la conviction que le canal de leur expression était en train de se fermer.

Dès lors, jamais plus je n'ai versé de larmes.


***


Fenrill caressa les pétales de la marguerite. Il s'était à nouveau accroupi à ses côtés pour l'admirer sous toutes les coutures. Son récit étant arrivé à son terme, il laissa Ez dans un silence dense en émotions.

- Tu ne t'es jamais rebellé contre ton père ? questionna celle-ci.
- Si, enfin en quelque sorte... fit Fenrill en esquissant un sourire attristé. Après l'épisode que je viens de te conter, j'ai fait une fugue. Mais je n'ai pas tenu longtemps. En rentrant, la honte que j'ai ressentie était plus grande encore que précédemment. La vérité, c'est que j'étais fragile. Autant physiquement que psychologiquement.

Il marqua un temps avant de poursuivre :

- Et le pire, c'est que je ne déteste pas mon père. Le jour du Grand Nettoyage*, il s'est battu avec une ferveur incroyable pour protéger son épouse. Elle a réussi à s'enfuir en m'emmenant avec elle, tandis qu'il a donné sa vie pour lui permettre de survivre. Malheureusement, cela a été de courte durée, car la ville entière était cerclée de soldats. Nous nous sommes cachés quelques jours, mais nous avons fini par nous faire repérer. C'est grâce au sacrifice de ma mère que j'ai pu m'en sortir cette fois. Elle m'a toujours répété, jusqu'à son dernier souffle, que mon père était un homme bien.

Un nouveau blanc. Pour une fois, le jeune homme bénissait le manque de conversation de son amie guerrière, car le silence apaisait ses pensées. Entouré de la verdure des arbres, il avait presque l'impression d'être de retour en enfance, lorsque la nature était encore l'une de ses camarades.

- Et donc, énonça Ez d'une voix qui s'harmonisait avec la végétation environnante, tu es homosexuel ?
- Plutôt bisexuel, je crois... répondit-il sans fard.

La blonde hocha la tête sans ajouter un mot. Pris dans son humeur mélancolique, Fenrill perçut ce geste comme une réserve qu'elle n'osait pas prononcer. L'atmosphère lui semblant propice, il prit alors les devants.

- Tu sais Ez, on a passé d'innombrables heures ensembles, à nous entraîner. Dans le groupe, tu es la seule qui ait jamais accepté de m'accompagner dans tous ces exercices. Au début, je ne te considérais que comme une partenaire de combat, mais avec le temps je me suis rendu compte que les choses pouvaient en être autrement. À vrai dire, je crois que je voudrais que les choses en soient autrement.

La manieuse de hache le regardait droit dans les yeux, sans rien laisser transparaître sur
son visage immuable. Ce voile qu'elle avait toujours porté empêchait Fenrill de déceler ses pensées, alors que celles du jeune homme se bousculaient en une foule d'incertitudes. Il s'efforça de chasser cette éprouvante effervescence, et se concentra sur ce qu'il avait à dire.

- Plus que comme une amie, je te vois de plus en plus d'une autre façon. Comme... comme une femme...

Ils furent interrompus par un son d'écoulement. Comme un liquide heurtant le sol. Ils tournèrent la tête vers l'origine de cette perturbation. Noah était là, de dos, en train de soulager ses reins contre un tronc. Il accompagnait son œuvre d'un sifflotement allègre en interprétant de la plus belle des façons un air d'opéra. Fenrill et Ez, médusés devant ce spectacle, restèrent sans voix.

- Putain de merde, Noah ! Pile quand ça devient intéressant ! rouspéta Aëla en l'empoignant par le col et en l'emmenant sans même attendre qu'il ne finisse.

Fenrill observa la brune replonger derrière un arbre, où elle fit mine d'être cachée.

- Non mais, je vous ai vu... dit-il sur un ton blasé.

Un concert de soupirs se fit entendre, alors que la bande entière sortit de sa cachette. Ils étaient tous en train de les espionner, comme des vautours autour d'une viande pas encore tout à fait morte. Aëla mit une calotte derrière la tête de Noah, lui reprochant d'avoir gâché leur discrétion.

- Mais euh ! protesta ce dernier. C'est pas ma faute ! Avec ce flash-back j'ai eu l'impression de ne pas avoir été aux toilettes depuis des années !
- Ça ne te dérange pas si je couche ce que tu viens de raconter par écrit ? S'il-te-plaît ! supplia Hermione. Je suis sûre que ça fera une nouvelle fantastique !
- Euh... répondit Fenrill, sceptique. Je suppose que non, ça ne me dérange p...
- Si je vois ton pôpa, je te jure que je lui brise les os à ce connard ! s'écria Nem.
- Mais enfin, pauvre petite ! s'alarma Chalv. Il a pourtant bien précisé qu'il était décédé, alors ne remue pas le couteau dans la plaie !

Le jeune guerrier sourit en retrouvant l'ambiance enjouée qui faisait le charme du groupe. Légèrement en retrait, Shiiro l'observait, tel un maître constatant les progrès de son élève. Aux côtés de l'entité fantasmagorique se tenait Nova, qui paraissait toujours troublée par la mystérieuse discussion qu'elle venait d'avoir avec le double du tyran.
Ez, qui ne savait comment se comporter au milieu de ce beau désordre, se vit approcher par la doyenne de la bande. La nécromancienne ne lui dit rien, et lui tendit simplement une fiole vide qui avait contenu une potion de soin. Ez la considéra quelques secondes, puis elle comprit la raison de ce geste. Elle se dirigea alors vers la fleur qui avait tant attiré l'attention de Fenrill et, s'asseyant à genoux, gratta la terre qui l'entourait.

- Que fais-tu ? demanda Fenrill en s'approchant.
- Je la cueille, affirma Ez.
- Ne fais pas ça ! Tu vas la tuer !

Mais la blonde se releva et lui adressa un sourire rassurant.

- Ne t'inquiète pas, je la cueille sans l'arracher de sa maison.

Avec une grande dextérité et une parfaite propreté, elle brisa le goulot de la fiole afin d'en élargir l'ouverture. Puis elle plaça le petit monticule de terre surmonté de la tige à l'intérieur, s'en servant de récipient. Enfin, elle offrit le tout à Fenrill, qui reçut humblement le présent. Sous l’œil facétieux de Chalv, elle se racla ensuite la gorge.

- Être un homme... ce n'est pas une question de virilité, de force ou d'honneur... déclara-t-elle sur le ton à la fois éloquent et maladroit de ceux qui n'ont pas l'habitude de faire des discours. Tout à l'heure, tu as dit que tu me voyais comme une femme. Et c'est normal, parce que biologiquement parlant, j'en suis une. De la même façon tu es un homme, parce que biologiquement parlant, tu as un pénis.

Un silence gêné s'installa. Les sourcils de Fenrill se froncèrent. Chalv frappa la paume de sa main contre son front, déplorant l'incapacité sociale de la blonde. Noah, lui, eut envie de lancer « comment tu le sais ? » mais il songea qu'il valait mieux s'en abstenir. Comme quoi il peut avoir du tact parfois.

- Ce que je veux dire, se rattrapa Ez, c'est que nous t'acceptons tel que tu es. Tu n'as rien à prouver pour essayer de gagner notre confiance. Tu es déjà notre fierté. Et ce, que tu parles aux fleurs comme un excentrique ou que tu pleures comme un bébé. Ça ne change rien.

Ces mots, qu'il n'aurait jamais cru entendre dans la bouche de quiconque, le touchèrent droit au cœur. Pour lui dont le seul objectif qu'il s'était jamais fixé était de rendre fiers ses proches, cette déclaration représentait le nirvana absolu. La reconnaissance ultime. Deux fines larmes apparurent alors aux coins de ses yeux, et glissèrent sur ses joues en laissant une humide et douce traînée. Il se précipita vers Ez et la prit dans ses bras, la serrant comme pour la remercier de ces paroles qui venaient de le guérir.

- Dis, dis ! fit Nem en tirant la manche d'Aëla. Pourquoi la main de Fen' est en train de descendre vers le bas du dos d'Ez ?
- FENRILL !! rugit la brune colérique en envoyant un coup de pied dans le visage de l'épéiste, qui s'envola.
- Mh, blasa Noah. Hétéro, gay ou bi, ce mec reste un pervers.

Pendant ce temps, Dharria s'acharnait contre les parois de sa prison. Elle avait horreur d'être ainsi réduite à l'impuissance, et perdait rapidement ses esprits quand cela arrivait. Mais elle avait beau faire crisser le tranchant de ses écailles sur la surface invisible,
l'enchantement ne semblait pas s'étioler le moins du monde. Allait-elle subir cette humiliation encore longtemps ?
Finalement, ses ennemis sortirent de la forêt où ils s'étaient regroupés. Elle ne les regarda même pas, et se contenta de poser un regard dur et explicite sur le blason jaune qui l'avait trahie, condamnant sa perfidie. Nova ne se détourna pas, assumant complètement son choix. Si sa supérieure n'était pas couarde, sa cruauté et son mépris faisaient d'elle un être dont l'estime – selon Nova – n'était pas souhaitable.

- Qu'est-ce qu'on fait d'elle ? Hermione émit le problème auquel chacun pensait déjà.
- On l'achève, établit Noah sans condition. Y a rien d'autre à faire.
- Je suis pour ! acquiesça Nem en se léchant les babines.
- N'allez pas trop vite en besogne, intervint Fenrill pour calmer le jeu. Elle est forte, et pourrait nous être utile. Nova, tu penses qu'il est possible de la rallier à notre cause ?

La panthère-garou n'ôta pas ses yeux de Dharria, chacune ayant fait le pari de démontrer leur audace à travers ce duel pacifique.

- Si tu demandes à un serpent qui vient de muer de revêtir son autre peau, penses-tu qu'il le fera ? déclara-t-elle sur le ton énigmatique dont elle avait le secret.
- Euh... non ?
- En effet, car il est bien trop têtu et fier de son nouveau corps que rien ne pourra le faire changer d'avis...

Fenrill ne parut pas convaincu par ce raisonnement, mais ne chercha pas à le démentir. Le message était clair : Dharria ne changerait pas de camp.

- Alors il faut la buter ! insista Noah. On va quand même pas la laisser partir !
- Je suis pour ! répéta Nem, la langue pendante.

La lieutenant ne daignait toujours pas prononcer un mot, mais elle bouillait visiblement d'un désir violent de meurtre. À la moindre occasion, elle se jetterait sur l'un d'eux pour le démembrer, sans faire preuve d'un centième de la miséricorde dont cette personne aurait témoigné en la libérant. Ainsi, la laisser tranquillement rentrer était indéniablement une erreur, et Fenrill en avait conscience.

- On ne va pas la tuer, avança-t-il néanmoins. J'ai une meilleure idée.

Les visages se tournèrent vers lui, alors qu'il affichait un rictus satisfait. Il s'approcha de Nova, dont les yeux félins étaient toujours aux prises avec ceux, reptiliens, de Dharria ; et lui murmura quelque chose à l'oreille. Elle acquiesça et, profitant du parfait contact visuel qui la liait au blason vert, s'empara immédiatement de son esprit. Ceci eut pour effet de la faire ployer, étant donné qu'il s'agissait de la deuxième fois de la journée qu'elle utilisait sa faculté.

- Je vais me servir de ma technique spéciale, ce qui vous donnera au passage la chance de
la voir à l’œuvre... expliqua Fenrill, se hâtant pour abréger la douleur de Nova.
- Oh oui ! J'avais complètement oublié ça ! s'écria Aëla, frappée d'une révélation.
- Comme vous pouvez vous y attendre, ce pouvoir est en relation avec la foudre... annonça le guerrier d'Olympe. Selon ce que j'ai lu du manuscrit, il me permet de convertir mon énergie en tension électrique. À partir de là, je peux l'extérioriser de différentes manières, dont voici un exemple...

Il tendit ses bras, qui se mirent soudain à trembler imperceptiblement. Il soutint l'incandescence qui agitait l'intérieur de ses membres et commença à les faire glisser vers le portail fait de runes. Il fit un clin d’œil à Nova, lui signifiant par là qu'il comptait sur elle pour conserver la mainmise sur les mouvements de Dharria. En effet, un instant d'inattention et les deux bras de Fenrill seraient emportés par la fureur de la femme-serpent. Heureusement, la jeune panthère remplit admirablement son rôle et le combattant put poser ses mains sur les épaules de l'ennemie sans qu'elle n'amorce la moindre réaction.

- Thunderealm (NDA : « Le royaume de la foudre ») ! invoqua Fenrill.

Aussitôt, de minuscules billes se mirent à courir sous sa peau. Elles traversèrent ses avant-bras, ses poignets, ses mains, ses doigts et ses ongles ; jusqu'à se jeter sur le corps de Dharria, qu'elles investirent également.

- Et voilà ! Il enleva ses bras du périmètre de l'enchantement et poussa un soupir de soulagement. Je viens d'implanter dans son corps des millions de cellules chargées de tension électrique. Désormais, elle est une véritable bombe à retardement. La première personne qu'elle touchera recevra une décharge électrique qui grillera instantanément son cerveau ! Nova, pourrais-tu faire en sorte que ce soit cet ignoble Kurai qui en soit la cible ?
- Comment ? demanda l'intéressée.
- Je ne sais pas... en introduisant le besoin dans son esprit de ne serrer la main à personne d'autre qu'au roi par exemple !
- Nul n'est autorisé à serrer la main au Seigneur Kurai, ni même à le toucher.
- Peu importent les règles ! Tout ce qu'on veut, c'est qu'elle le fasse une fois ! Et surtout, il ne faut pas qu'elle ait conscience d'être une bombe ambulante !

Nova haussa les épaules et ferma les paupières. La manipulation de l'esprit était une compétence dont le niveau était tout autre que celui du simple contrôle sur l'esprit, aussi cela allait nécessiter beaucoup d'efforts.

- Je dois avouer que ce plan est ingénieux, admit Hermione. Cette façon de se débarrasser de notre ultime ennemi pourrait bien fonctionner ! Et même dans le cas où cela échouerait, Dharria sera suspectée d'avoir tenté d'assassiner le roi et finira probablement exécutée ! Je suppose que tu as pensé à tout ça, n'est-ce pas Fenrill ?
- Euh... b-ben oui, évidemment ! balbutia le jeune homme.

Nova rouvrit les yeux, haletante. La mission était accomplie. Quand la lieutenant se
réveillerait, elle serait mue par le désir inexplicable de braver tous les interdits et de toucher le commandant suprême des armées. Elle serait une arme sans même le savoir. Alors que la panthère-garou se délectait en elle-même de cette idée, elle tourna la tête vers Chalv qui venait de l'interpeller.

- Dis-moi, Nova... débuta-t-elle. Que comptes-tu faire à présent ?
- Eh bien, je suppose que je vais rentrer en compagnie de ma supérieure. J'ai déjà fait disparaître de sa mémoire le souvenir de ma trahison.
- Je vois. Mais si tu le veux, tu peux aussi rester avec nous.

Cette proposition prit le blason jaune de court. Toute la bande s'était rassemblée autour d'elle et acquiesçait en chœur. Apparemment, ils semblaient véritablement prêts à accueillir une créature telle qu'elle dans leur équipe, et ce simple fait la rendait heureuse. Mais cette décision n'était pas à prendre à la légère.

Question pour Nova : il t'est offert l'opportunité de voyager et de combattre aux côtés de ces humains. Il s'agit assurément d'une offre alléchante. Comptes-tu la saisir, partir à la recherche des manuscrits et combattre au front contre l'affreux gouvernement de Kurai ? Ou préfères-tu revenir dans ses rangs, afin de le détruire de l'intérieur ? (indice d'importance 6)
Note : le degré d'importance 6 est inédit dans cette fic. Je vous invite à vous référer au chapitre d'explications – qui a été expressément mis à jour – pour voir à quoi il correspond.
EDIT de la réponse : rester avec le groupe.

La luminosité diminuait sur la forêt de Percy. Tout autour de l'arène parsemée de détritus, les arbres devenaient de plus en plus sombres. Et parallèlement à la nuit qui commençait à s'installer, nos héros partaient déjà pour la prochaine étape de leur périple. Nova devait attendre quelques minutes avant de lever son sort de contrôle de l'esprit. Puis, Hermione allait également laisser s'écouler un certain laps de temps avant de briser son enchantement. Ainsi, la diabolique Dharria serait libre, et irait porter l'espoir de la victoire jusqu'au château de Kurai. Foulant la terre, le groupe croisait les doigts pour que l'issue de leur plan soit positive. Sans attendre son résultat, ils se dirigeaient déjà vers leur prochaine destination, que leur avait indiquée Shiiro. Ils n'avaient pas eu le choix cette fois, étant donné qu'une Merveille se trouvait particulièrement proche de la forêt. Une Merveille qu'ils avaient déjà hâte d'apercevoir.
Une Merveille nommée le Temple d'Artémis.



*Grand Nettoyage : nom du jour qui a suivi le décret impérial de la loi anti-humaine. Des milliers de soldats de l'armée royale ont débarqué dans les habitations, enlevant et massacrant quelque trente mille individus en l'espace de vingt-quatre heures.