Une véritable affaire

par elane

Une véritable affaire

 

 

Tess enfonçait la pédale d’accélération et infiltra sa petite fiat dans le flot continu de la circulation. Une nouvelle fois, le temps jouait contre elle. Elle avait rendez-vous dans moins d’une demi-heure dans le bureau du boss et depuis sa soirée à l’ambassade russe, elle espérait  obtenir enfin autre chose que des soirées de gala et des inaugurations toutes plus ennuyeuses les unes que les autres.

Comme un signe favorable, une place se libérait juste en dessous des fenêtres de la rédaction du Taelys Times. Elle gara en deux mouvements sa petite voiture et se dirigea d’un pas rapide vers la salle d’accueil du T.T. . Après  un ou deux saluts évasifs, elle enjamba 4 à 4 les marches de l’escalier menant au bureau de Mr Harrys. Une fois devant sa porte, elle prit une seconde avant de toquer à la porte.

Elle n’avait pas mis un pied dans le bureau de son boss depuis son entretien d’embauche. Elle ne lui avait même pas parlé en privé depuis ce jour. Mais elle avait suivi de façon très rigoureuse tous les petits cailloux qu’il avait semés sur sa route. Elle avait scrupuleusement assemblé les différentes pièces du puzzle et avec un peu de chance et d’intuition, elle avait eu une assez bonne idée de l’image finale.

Certes beaucoup de parties restaient encore dans l’ombre, mais il lui semblait qu’elles l’étaient aussi pour Harrys. Elle prit une profonde inspiration et frappa à la porte.

La réponse ne se fit pas attendre :

-          Entrez.

Tess poussa la porte et entra dans le bureau. Celui-ci était autant, si ce n’est plus, en désordre que lors de sa première et unique visite. Décidément ce côté bordélique chez son patron lui plaisait bien. Il semblait perdu derrière une montagne de papiers qui s’accumulaient en monticules instables un peu partout dans la pièce. Sa tasse de café ne signalait sa présence que grâce à la fumée qui s’en dégageait derrière une pile impressionnante de dossiers.

-          Tess, prenez place.

Mat’ était déjà là, debout près de la fenêtre, l’air soucieux. Tess jeta un œil à travers la vitre. A quelques mètres sur la gauche, elle pouvait apercevoir sa propre voiture et pas particulièrement bien garée.

-          Etonnant que cette chose ait pu encore t’amener à bon port et… à l’heure.

Tess eut un sourire un peu forcé, de toute façon elle n’avait jamais le dernier mot avec Mat’ et sa voiture était un de ses sujets de moquerie préféré. Pourquoi n’était-elle pas née avec un don pour la répartie cinglante qui pourrait clouer le bec des photographes à la langue un peu trop bien pendue. Mais curieusement, elle n’arrivait pas à lui en vouloir.

Tess ramena son attention sur le bureau et chercha une place où s’asseoir. Elle commença à comprendre pourquoi Mat’ préférait rester debout. Il y avait bien deux petites chaises tournées vers l’immense bureau. Mais elles étaient comme inondées sous un déluge de paperasses étalées en strates colorées. On aurait pu faire des fouilles intéressantes dans ses papiers pensa distraitement Tess. Elle décida de ne pas toucher les vestiges accumulés sur ses deux chaises et, comme son partenaire et de rester debout.

-          Bien, si je vous ai convoqué tous les deux, c’est pour vous mettre sur une affaire un peu plus sérieuse que vos sujets habituels.

Tess était suspendue à ses lèvres, une affaire un peu plus sérieuse. Enfin ! Elle attendait ce moment depuis son entrée au T.T. Harrys débarrassait d’un geste ample tout ce qui encombrait son bureau et sortit une grande enveloppe cachetée d’un tiroir de son bureau. Il en tira une série de clichés et de documents ainsi qu’une cassette qui ressemblait à une cassette d’une caméra de surveillance.

-          Une de nos sources m’amène à penser que Malya, Stéphane Malya a un lien direct avec la longue liste des morts suspicieuses qui ont lieu tous les sept depuis plusieurs mois.

Il disposait un grand nombre de photos sur la table. Tess put en reconnaître un grand nombre, il s’agissait de toutes les victimes présumées sur lesquelles elle avait tenté de rassembler le maximum d’information. Elle avait tant scruté leurs visages dans l’attente d’une illumination qu’elle en connaissait la moindre ride, la moindre courbe. Tous leurs noms lui revinrent en mémoire. Par contre la dernière photo ne lui évoquait rien. Un jeune homme portant un costume à coupe droite, aux cheveux blonds coupés courts fixait l’objectif d’un air sévère. Ses yeux bleu sombre, presque violacés et son teint pâle lui faisaient penser que cet homme n’était pas à prendre à la légère. Stéphane Malya sortait d’une villa aux murs blancs.

-          Suite à ces informations, nous avons placé la résidence des Malya sous haute surveillance. Actuellement 2 personnes occupent régulièrement la villa : Stéphane Malya lui-même et cette jeune fille que nous n’avons pas encore identifiée.

Il présentait des photos prises à partir d’une caméra de surveillance. Malya assis dans un des fauteuils de son salon. Et la jeune fille. C’était une adolescente d’une quinzaine d’années aux longs cheveux noirs et au teint des plus pâles. Pour une raison étrange, toutes les photos de la jeune fille étaient un peu floues et elle ne pouvait distinguer clairement son visage. Seule ressortait la profondeur de son regard glacé sur ses photos. Cette simple photo lui faisait froid dans le dos.

            Son intuition lui soufflait que son boss connaissait son nom mais qu’il n’était pas prêt à leur divulguer cette information.

-          Après quelques jours de surveillance sans grand intérêt, voici ce que nous avons enregistrés.

Il se leva pour ouvrir un des grands placards accrochés sur le mur sur le côté est. Derrière les panneaux en cèdre se tenait un téléviseur et un magnétoscope. Il y inséra la cassette et 4 petits écrans apparurent à l’écran.

Les deux premiers écrans montraient le jardin des Malya. Un  banc de bois blanc tourné vers un petit arbre était pris sous deux angles de vue différents. Le premier était tourné vers l’entrée de la villa, le second vers le petit portail qui menait sur la rue.  

Un jeune homme se tenait immobile sur le banc. Il était un peu nerveux et semblait attendre quelque chose. Il avait 15 ou 16 ans. Son regard était impénétrable et son petit sourire aux bords des lèvres lui rappela l’air satisfait qu’affichait Matt’ juste avant de sortir l’une de ces petites phrases qui ne souffrait aucune réplique. Il était grand et mince, les cheveux brun et le regard clair.

-          Le jeune homme sur le banc n’est autre que Jonas Vaïner, l’élève de Kouriakov qui fréquente régulièrement la villa de Malya quand son maître est absent, ce qui est n’est pas rare. Cependant ce soir là, Kouriakov était bien présent à l’ambassade. Nous avons vérifiés.

L’élève de Kouriakov… Un jeune homme des plus intéressants. Les deux autres écrans montraient l’intérieur de la résidence Malya. L’entrée et le salon. La jeune fille était à peine visible, perdue dans le velours rouge d’un fauteuil style empire. Elle avait l’air perdue dans ses réflexions et se mit à sourire. Tess remarqua de nouveau que l’image autour de la jeune fille était trouble. Quand soudain, les 4 caméras s’éteignirent au même moment, exactement à la même seconde.

-          Les caméras sont devenues totalement muettes pendant 16 minutes, aucun bruit, aucune image, absolument rien pendant 16 longues minutes. Et 16 minutes plus tard, la bande est de nouveau opérationnelle.

Il pressa la touche avance rapide et seize minutes plus tard, l’enregistrement repris. La jeune fille et l’élève de Kouriakov avaient disparus des quatre écrans. Seul Malya était toujours là, assis sur le petit banc du jardin. Il avait l’air choqué, le regard perdu dans le vide.

Harrys arrêta brusquement l’enregistrement.

-          Vous allez assurer vous-même la surveillance de cette résidence. Je veux savoir ce qu’il s’est passé pendant ces seize longues minutes de blackout. Et je ne veux rien louper de ce qu’il pourrait se passer d’autre entre ces quatre murs. Je veux que vous meniez votre enquête sur Maya et sur Jonas Vaïner.

-          Et la jeune fille ?

-          Non, j’ai déjà une autre équipe qui travaille sur son cas.

-          Comptez sur nous boss.

-          J’y compte bien. Tenez, voilà de quoi commencer.

Il leur tendit une grande enveloppe de papier kraft. Avant de sortir du bureau, Matt se tourna une dernière fois vers Harrys qui était déjà plongé dans la lecture d’un rapport.

-          Mr Harrys, j’aurai une petite question avant de partir.

Il releva un sourcil du haut de son dossier :

-          Une question ?

-          La vidéo, c’est une MX 33-5

-          C’est exact.

-          Avec les protections d’usage ?

Harrys releva la tête, visiblement intrigué :

-          Bien sûr, comme toujours.

 

Mat’ entraîna Tess à la taverne du chat bleu. D’un seul coup d’œil, Sam, la propriétaire comprit qu’ils avaient besoin d’un peu de tranquillité. Elles les amena dans le coin le plus reculé de son restaurant et leur servit deux bols fumant de son plat du jour. Toujours différents, toujours appétissant pensa Tess, le miracle semblait se renouveler tous les jours. Mat’ la remerciait d’un geste et ne perdit pas une seconde pour étaler les documents de l’enveloppe sur le bureau.

            Elle reconnaissait Jonas, Malya et la jeune fille soit disant non identifiée.

-          Tu penses vraiment qu’ Harrys n’ait pu mettre un nom sur cette jeune fille.

-          Ca semble particulièrement improbable. Mais je pense qu’on ne devrait pas trop creuser de ce côté pour l’instant.

-          Je m’en doute. Et qu’est-ce qu’on n’a sur ce fameux Jonas.

-          A part le fait qu’il est l’élève du grand Kouriakov, pas grand-chose. Ses parents sont des proches de l’ambassadeur. Lorsque le gamin s’est révélé un certain don pour l’art de l’Illusion, il l’a pris sous son aile et l’a trimballé de pays en pays depuis plus de 8 ans. Apparemment le gamin est vraiment doué et Kouriakov lui laisse une grande liberté de mouvements. Il faut avouer qu’il est souvent en voyage d’affaires, mais comme l’a précisé Harrys, pas ce soir-là.

-          Une idée sur la raison de sa présence dans le jardin des Malya ce soir-là ?

-          Oui, une petite et je ne crois pas qu’il y ait un lourd secret d’état derrière cette histoire.

-          Comment ça ?

-          Je pense que la raison se trouve juste là…

Il étala la photo de la jeune fille devant ses yeux.

-          Elle est plutôt mignonne et ils ont à peu près le même âge. Je ne crois pas qu’il y ait un grand mystère derrière tout ça. A son âge, moi aussi j’aurai fait le mur pour aller la rejoindre…

-          Tu crois que c’est aussi simple que ça.

-          Plus ou moins. Ca explique la présence de Jonas dans le jardin des Malya. Mais ça n’enlève rien au mystère qui entoure cette fille.

-          Ni pourquoi chaque image de cette fille est trouble.

-          Ca c’est un vrai mystère, je te l’accorde. Surtout que ce sont des images prises par une MX 33-5…

-          Avec les précautions d’usage. Quelles sont-elles au juste ces précautions d’usage ?

-          Elles sont insensibles à toute forme de magie, quelle qu’elle soit. Or il paraît évident que c’est un sort qui a arrêté les caméras cette nuit-là. Ce qui rend cet incident des plus passionnants.

-          On peut peut-être essayer d’en savoir plus par Jonas.

-          Je ne miserai pas trop là-dessus. Jonas n’est pas l’élève de Kouriakov pour rien et je ne crois pas qu’on puisse en tirer grand-chose facilement. Mais ça ne coûte rien d’essayer.

-          Pendant que j’y pense, ces caméras MX…

-          MX 33-5.

-          MX 33-5, c’est ça. Elles sont vraiment insensibles à toute sorte de magie.

-          Jusqu’à aujourd’hui du moins.

-          On pourrait peut-être les utiliser pour chercher des informations sur Kouriakov et son élève.

-          Impossible, dit Mat’.

-          Pourquoi ?

-          C’est Kouriakov lui-même qui nous a fourni ces caméras. Je doute qu’elle soit efficace contre lui…

-          OK, et sur Malya, qu’est-ce qu’on a ?

-          Stéphane Malya, vingt-deux ans, adepte de la magie du feu. C’est un homme d’une volonté remarquable qui a perdu sa mère dans des circonstances encore non élucidées il y a cinq ans. Mais il semble que la Voylna ait eu un rôle important dans cette affaire. Depuis Malya, père et fils mènent une croisade des plus personnelles contre l’organisation.

-          Autant dire que leurs ennemis sont des plus puissants.

-          C’est peu dire et voilà qui rajoute une dose de mystère supplémentaire autour de ces 16 minutes.

-          Je n’aurai pas mieux formulé. Enfin une affaire intéressante…

-          Je ne l’aurai pas mieux formulé, répéta Tess en souriant.

Ils avaient enfin un vrai boulot et ils allaient prouver à leur boss qu’il avait eu raison de leur faire confiance. Définitivement.