San Juan

par elane

San Juan

 

 

Le tonnerre grondait dans un déchirement sonore qui n’annonçait rien de bon. Au premier tintement métallique d’une goutte d’eau grosse comme un poing qui se heurta sur le semblant de chapeau métallique qu’il se devait de porter avec le sourire, Jean se maudit intérieurement. Je hais ce job, je hais ce job !

Heureusement, il y a avait quelques compensations à être le portier du « Grand Hôtel » pour ces grosses légumes qui passaient leur temps à se congratuler lors de cocktails mondains, galas de charités, et soirées huppées. Et elle s’avançait droit devant lui, avec toute la fierté due à son rang. Il ne put s’empêcher un petit sourire en voyant s’avancer sous le rideau de la pluie ses courbes si parfaites.

Une dodge viper vert émeraude, étincelante, sportive, racée, en un mot parfaite. Etre au volant de cette merveille ne serait-ce que le temps nécessaire pour la ranger au parking de l’hôtel valait bien quelques désagréments… Il allait tendre la main pour accueillir son heureux et certainement peu reconnaissant propriétaire quand il vit débouler de nulle part un bolide aussi insignifiant qu’insolant, doublant dans un souffle la dodge. Une jeune femme et un homme bien trop grand pour un tel véhicule, cette chose méritait telle un tel terme, il en doutait, s’extirper de la petite fiat 500 et lui remettre les clés avec un grand sourire.

-          Vous pouvez la garer, je vous prie, nous sommes attendus et quelques peu en retard.

Sans un mot, il prit le trousseau machinalement, voyant du coin de l’œil la viper échouer à son collègue. C’était décidément pas son jour, et comme pour acquiescer ses dires, le tonnerre se fit de nouveau entendre et la pluie redoublait d’efforts.

 

Tess grimaça en attendant vainement une petite remarque comme seule Mat’ savait les assaisonner. Ils n’avaient cette fois presque pas de retard pour assister à cette énième petite sauterie entre les différentes huiles du Taelys pour je ne sais quelle nouvelle cause humanitaire. De toute manière personne ne remarquerait leur retard. Personne ne remarquerait leur présence non plus, pensa-t-elle avec une pointe d’amertume. Depuis son affection au T. Times, avec Mat’ ils n’avaient fait que cela, courir d’un cocktail à un autre, ils faisaient maintenant presque partis des meubles. Etonnement, Mat’ restait silencieux, Tess décelait même une certaine tension dans son attitude. Une chose qu’elle n’aurait pas remarqué une semaine ou deux auparavant. Ils commençaient à s’habituer l’un à l’autre, et elle soupçonnait que si un jour, une réelle opportunité, un vrai sujet en somme leur était donné, ils pourraient faire une équipe véritablement efficace.

La pluie martelait les marches en marbre blanc du Grand Hôtel, un bâtiment à la façade imposante, doublée de colonnes grecques aux chapiteaux pour le moins extravagant. Du plus mauvais goût, pensa Tess. Entre les deux colonnes principales de l’entrée une banderole de papier était quelque peu malmenée par les bourrasques de vents et la pluie. On pouvait encore y déchiffrer les mots en lettres d’or suivants.

Grand Gala de charité en faveur des oubliés de San Juan

Un coup d’état sanglant avait eu lieu dans ce petit pays d’Amérique du Sud qui avait coupé complètement tout lien avec la communauté internationale. Curieusement, aucune mission humanitaire n’avait été envoyée par le gouvernement et cette soirée était prévue pour réunir des fonds pour envoyer une première assistance aux civils pris en otage par ce nouveau régime.

Tess montra son badge à l’armoire à glace qui arborait avec un certain dédain son étiquette « sécurité » et ils entrèrent dans le hall. La pièce était aussi grandiloquente que ne le laissait présager l’entrée. Dorures, miroirs et marbres encombraient les murs et le sol, des colonnes formaient des porches monumentaux où s’écoulaient nombre de fontaines torturées et le tout était surplombé d’une coupole de verre qui permettait de rien rater du spectacle son et lumière de Dame nature à l’extérieur. La musique agressive et soit disant des plus branchées inondait la pièce sans que Tess ne parvint à voir une seule baffe ou ampli. D’un coup d’œil, elle repéra les habitués. La starlette du Taelys, blondinette au regard d’azur, qui tenait la vedette dans une sitcom populaire et qui venait du quartier de l’eau. Tess trouvait assez bizarre cette propension que les gens à préférer tel ou tel acteur, sans distinction autre que leur région ou ville natale. Cet amour inconditionné pour l’enfant du pays qui a réussi était aussi incongru pour Tess que le spectacle d’une poule qui s’essaierait à la bicyclette. Non loin de là, les notaires et commerçants des quartiers de l’eau, des écritures et des illusions, autant dire les principaux investisseurs de cette petite fête. Somme toute, les habitués qui ne manqueront pas vérifier dans l’édition du lendemain que Mat’ avait pris leur bon profil au côté de la vedette locale et à qui il ne fallait surtout pas oublier de demander leur avis sur tout et n’importe quoi. Une nouvelle occasion d’entendre les platitudes consensuelles.

Tess constata avec tristesse qu’il ne lui avait pas fallu longtemps pour devenir aussi désabusée par le spectacle qui s’offrait sous ses yeux.

Dans un coin un peu plus reculé et éloigné du tumulte des serveurs, de la musique trop forte et des lumières stroboscopiques, le coin des intellectuels. Des personnes qui du moins apparaissaient réellement concernées par les  événements de San Juan, mais qui étaient si loin de toute réalité que leur engagement semblait bien futile.

Et toi, pensa Tess amèrement où te situes-tu dans toute cette amère mascarade avec ton petit badge presse ? Tu fais autant parti du système que tous ces pantins.

N’était-ce que cela, une horrible farce entre personnes riches et bien portantes qui discutaient autour d’un verre d’un breuvage hors de prix de l’importance de l’aide qu’ils apporteraient à des personnes qui souffraient sous le joug d’un régime totalitaire et mouraient à l’autre bout du globe. La distance est décidément une notion primordiale dans toutes les relations humaines.

Mais au milieu de ces bavardages futiles, son attention fut attirée par une conversation qui sortait du lot. Un vieil homme aux tempes grisonnantes s’entretenait avec le doyen de l’université des écritures. Elle le connaissait pour l’avoir croisé lors de la soirée d’inauguration de la nouvelle aile de l’université des écritures. Immamura. C’était un homme d’une grande sagesse, et d’une grande humilité, jamais un mot plus haut que l’autre et sans aucune trace de la supériorité hautaine si fréquente chez les grands « soit disant » intellectuels qu’elle avait côtoyé lors de cette inauguration. Dire que Tess était surprise de sa présence ici était bien en dessous de la réalité. Elle ne doutait pas une seconde qu’il se sentait certainement sincèrement concerné par la situation à San Juan, mais qu’il puisse se prêter à un tel jeu lui semblait inconcevable…Non pas inconcevable, mais décevant. Elle ne pouvait s’empêcher de se sentir déçue.

Mais son attitude, son ton n’avait rien avoir avec tout ce qui se passait autour de lui. Son instinct de journaliste se mit en éveil. S’il était là, c’est qu’il avait une bonne raison et qui n’avait rien à voir avec tout ça. Ou du moins pas directement. Qui était l’homme qui se tenait en face de lui. Il parlait avec un fort accent slave et se tenait avec autant de prestance que l’aurait fait un prince de l’antique Russie.

Elle décida de laisser traîner ses oreilles dans le coin.

-          Le conseil a refusé l’envoi de troupes à San Juan, demanda incrédule Immamura.

-          Il n’a pas fait que le refuser, il a imposé son veto formel au projet.

-          Vous pensez qu’ils sont derrière cette décision ?

-          Sans aucun doute. Vous savez comme moi que Malya a quelqu’un au sein du conseil. Ils sont responsables de ce veto.

-          Mais dans quels buts ?

-          C’est la vraie question. Je…

Il leva la tête et s’aperçut de sa présence. Curieusement, Tess décela une lueur d’amusement dans le regard de l’homme. Immamura, surpris, se recomposa un visage égal dans l’instant et la salua :

-          Mlle Jones, je vous présente mon illustre ami, Mr Vassily Kouriakov, ambassadeur du Taelys de Moscou.

Il la salua d’une révérence discrète et digne.

-          Bonsoir Mlle, J’espère que vous transmettrez mes salutations à ce cher Mr Harrys, une connaissance de longue date.

-          Je n’y manquerai pas Mr l’ambassadeur, répondit-elle armée de son plus beau sourire.

Tess tenta bien d’en savoir plus sur cette bride de conversation qu’elle avait pu entendre. Mais aussi bien Immamura que son ami se montrait plus glissant qu’une anguille pour esquiver les vraies questions. Elle ne put rien en tirer, si ce n’est une certitude des plus grandes sur le caractère non anodin de ce qu’elle avait surpris.

Mat’ la rappela bien vite à la réalité et en quelques minutes, ils avaient de quoi faire un article sur la soirée. Ils s’éclipsèrent le plus vite possible. Une fois dans la voiture, Mat’, habituellement peu avare de commentaires bien sentis sur ce genre de soirée était anormalement silencieux. Tess savait qu’il était inutile de lui demander quoi que ce soit maintenant. Quelque chose le tracassait et quand il aurait mis les choses au point dans sa propre tête, il lui en ferait part bien assez tôt. Et elle était prête à parier que ce quelque chose avait à voir avec la présence du Doyen de l’université et de cet ambassadeur à l’allure si aristocratique.

 

Une fois chez elle, elle débarrassa d’un geste la petite table de son salon pour faire un peu de place entre les coupures de journaux, les reliefs de son derniers repas pris sur le pouce et un ou deux vêtements ayant atterri là par un étrange hasard. Elle sorti un nouveau bloc et un stylo et se mit à retranscrire mot pour mot ce qu’elle avait entendu de la conversation entre Immamura et Kouriakov.

Le conseil a refusé l’envoi de troupes à San Juan

Ils devaient parler du conseil des 300.

Il n’a pas fait que le refuser, il a imposé son veto formel au projet.

Ce qui expliquait le veto. Mais pourquoi le conseil des 300 aurait imposé un veto à l’envoi de troupes destinées à rétablir l’ordre et l’acheminement de l’aide humanitaire dans un pays aussi insignifiant d’Amérique Latine. Elle sortit d’un placard qui débordait de papiers, magasines et cartes, une carte du continent américain. San Juan n’était qu’une bande de terre sur la côte est coincée entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay. Un veto ne permettrait pas de soumettre une nouvelle fois cette proposition devant le conseil.

Pourquoi ?

Vous pensez qu’ils sont derrière cette décision ?

Sans aucun doute.

Ils ? Derrière tout ça ? Ils pouvaient influencer les décisions du conseil des trois cent… Qui pouvait faire une telle chose ? Qui étaient « ils » ? Ce « ils » prenait des allures de conspirations aux ramifications complexes.

Vous savez comme moi que Malya a quelqu’un au sein du conseil. Ils sont responsables de ce veto.

Malya… Elle avait beau cherché dans les tréfonds de sa mémoire, ce nom ne lui évoquait rien. Mais elle avait indéniablement un début de piste, de concret à creuser. Malya ? Ce Malya avait quelqu’un au sein du conseil des trois cent. Quel rapport entre Immamura, Kouriakov et Malya ? Et d’ailleurs qui était ce Vassily Kouriakov ? Un ambassadeur du Taelys de Moscou. Une façade qui devait cacher bien des choses.

Mais dans quels buts ?

C’est la vraie question. Je…

Elle soupçonnait qu’ils n’avaient aucune réponse à cette question. Elle restait en suspend comme une invitation qu’on lui aurait lancé à elle et elle seule. C’était troublant, comme si le seul but de cette soirée avait été qu’elle soit témoin de cette conversation inachevée.

Et curieusement, elle était persuadée que tout ceci avait un lien avec les étranges coupures qu’elle recevait maintenant avec la régularité d’un métronome en début de mois.

Son instinct lui disait qu’elle avait du pain sur planche avant de reconstituer toutes les pièces du puzzle.