Premier jour

par elane

Premier jour

 

 

Les premiers rayons du soleil matinal perçaient le duvet pelucheux du ciel lorsque Morgan et Kaelys arrivèrent devant le vieux bâtiment. C’était une antique bâtisse aux murs blancs, dernier vestige des temps glorieux de l’ancien quartier prospère des écritures. Des moulures délicates élimées par le temps ornaient les montures des fenêtres et un bas relief représentant un ange aux ailes déployées les regardaient avec bienveillance devant l’entrée imposante. Morgan vérifia une nouvelle fois l’adresse.

 

125 rue Saint Michel

 

            C’était bien là. Rien dans l’aspect extérieur ne permettait de croire un instant que cet endroit abritait un des sept sièges d’ICARE.

Kaelys avait aussi l’air un peu perplexe, mais son attitude montrait une détermination sans faille. Ils avaient reçu chacun, deux jours auparavant, une carte avec cette adresse et au dos, ajouté à l’encre brune une heure et le signe discret d’ICARE, le même qu’ils portaient désormais en pendentif. Machinalement, il mit un doigt sur les reflets argentés du sigle. Cet objet n’était en rien un simple pendentif. Il s’adaptait d’une façon qu’il aurait bien du mal à expliquer à son porteur. Quelle magie était à l’œuvre ? Il n’en savait rien mais était certain d’une chose, ce n’était pas qu’un simple accessoire ou signe de reconnaissance.

            Morgan jeta un œil à sa montre.

9h00

            C’était l’heure et Kaelys s’était déjà avancé pour frapper à la porte. Mais à peine eut-il avancé la main sur le bois fatigué de la porte qu’un grand chambardement tonitruant se fit entendre. Il retint son geste, surpris, attentif. Ils attendirent interloqués devant les grincements stridents qui s’échappaient de l’immeuble. Puis la porte s’ouvrit doucement dans un grincement sourd.

-          Ben soyez pas si timides collègues !

Jonas se tenait dans l’encadrure de la porte, un sourire amusé aux coins des lèvres.

-          Soit maudit Jonas ! s’exclama Kaelys avant de se mettre à rire devant une entrée si particulière.

-          Bienvenue dans le QG réservé au quartier du Feu. Comme vous le savez déjà, je n’en doute pas les sept QG d’ICARE sont chacun spécialisés dans un des sept arts.

-          Mais dis-moi, on a tiré le gros lot, dit Kaelys. Tu me ferais penser à remercier Malya pour cette splendide affectation.

Jonas eu un petit air blasé, le quartier du feu était considéré par les autorités comme un no man’s land et seuls ICARE y avait encore des agents en service. Les abus, les meurtres et crimes en tout genre étaient monnaie courante dans les ruelles désordonnées et étroites du vieux quartier du Feu.

-          Tu pensais sûrement trouver autant de choses intéressantes dans un quartier comme celui de l’eau ou des écritures ? D’autant plus que faire une excursion dans ce quartier ne t’as jamais vraiment posé problème par le passé.

-          Oui, mais je n’ai jamais été censé y faire régner un semblant d’ordre, marmonna t-il en guise de réponse. Bien au contraire…

Jonas décida de mettre fin à cette discussion en les invitant à entrer. Ils passèrent la porte et se trouvèrent dans un hall sombre où une plaque de métal portait, gravé en profondeur le sigle d’ICARE.

-          C’est au troisième, dit Jonas.

Ils passèrent devant le vieil ascenseur et optèrent finalement pour les escaliers. Les marches en marbre blanc usé s’égrenaient irrégulièrement jusqu’au troisième. Les murs étaient clairs et la lumière pénétrait à travers de larges fenêtres. Ils passèrent le porche et ne purent retenir un cri d’exclamation.

Le troisième étage était constitué d’une seule et même pièce où toute cloison avait été mise à bas et où trônait en son centre la plus extraordinaire et étrange machine qu’ils n’aient jamais vu. Des dizaines d’écrans reliés à de fins pseudopodes clignotant de myriades de couleurs vives et connectés à une unité centrale de la taille d’un homme. Les écrans affichaient de façon saccadée et peut être même parfois avec un certain hasard des séries de chiffres, de signes et d’images qui défilaient à toute vitesse.

-          Impressionnant, s’exclama Morgan qui s’avança presque hypnotisé vers cette débauche de fils électriques et de circuits intégrés.

Sans savoir ni comment, ni pourquoi, il comprenait ces suites ininterrompues de données qui défilaient comme un langage. A mesure qu’il s’avançait, les différents écrans se tournèrent lentement vers lui et cette machine sembla tout à coup comme vivante, presque curieuse.

Jonas commença à se sentir dérangé par l’étrange lien qu’il voyait naître entre Morgan et la machine.

-          Morgan…

Le son de sa voix brisa l’enchantement et Morgan revint à lui.

-          Voici vos bureaux.

Il désigna deux bureaux de taille raisonnable, installé l’un en face de l’autre, un ordinateur portable  et des tiroirs regorgeant de fournitures diverses et variées.

-          Vous êtes maintenant trois équipes de deux à vous occuper des enquêtes dans le quartier du feu. Et croyez-moi, vous n’êtes pas de trop. Vos collègues commençaient à se sentir surchargés de travail. Ils sont d’ailleurs en ce moment sur le terrain. Vous ferez connaissance plus tard. Vous êtes assisté par une équipe logistique dont le principal outil de travail se trouve être ce truc bizarre qui prend toute cette place. Vous expliquez exactement le fonctionnement de ce monstre, je ne saurais, mais je vais vous présenter l’équipe qui travaille dessus. Enfin, travailler est un bien grand mot… Suivez-moi.

Ils traversèrent la pièce et passèrent une petite porte qui aurait pu pour  donner sur un placard et qui débouchait sur un petit escalier étroit. Ils grimpèrent les marches quatre à quatre et arrivèrent dans une vaste pièce encombrée de paperasses amassées dans tous les coins et affichées sur tous les murs. De nombreux gadgets, outils, appareils mystérieux, bourdonnant et vagabondant se promenaient plus ou moins aléatoirement dans la pièce, et au centre une table où trônait un damier où s’ordonnaient dans un ordre savant des pierres blanches et noires.  Et autour, deux joueurs, telles les faces d’un miroir, absorbés dans le jeu et qui n’avait nullement prit conscience de leur présence. Le joueur de droite prit une pierre de verre noir et la fit claquer dans le silence relatif de cette pièce au désordre organisé. Surpris par le coup, le second joueur releva la tête.

-          Jonas ! Ca fait un bout de temps ! Tu nous ramènes les nouveaux ?

-          Kane et Solys, je vous présente les frères Mc Clay, concepteurs du monstre de la pièce du troisième, et accessoirement les membres les plus éminents de la partie logistique d’ICARE.

-          Monstre, dit le second joueur, comment peux-tu traiter Sana de monstre ! Sans elle, ICARE n’aurait jamais pu arriver là où il est aujourd’hui. Sana est capable de….

Jonas l’interrompit en s’excusant platement pour s’épargner une énième explication et description détaillée de l’ordinateur qui centralisait toutes les archives d’ICARE depuis sa création et avait accès à toutes les bases de données existantes et des capacités de traitement de données plus grandes que n’importe quel ordinateur ayant jamais existé. Les excuses de Jonas furent vite interrompues par une sonnerie continue peu discrète.

Un des frères appuya sur un interrupteur qui se trouvait sur sa gauche et  l’hologramme d’une jeune femme à l’allure futuriste.

-          Une communication pour vous, Monsieur, dit-elle d’une voix douce.

-          Passe-là moi, Sana.

L’hologramme salua et posa sa main à plat sur un écran numérique. Une jeune femme aux cheveux bruns coupés courts et au regard franc apparue sur l’écran.

-          Johanne, un problème ? Je croyais que tu avais un rendez-vous avec Malya pour lui faire le rapport mensuel.

-          Un problème, on peut dire ça, Clay.

L’image bougeait sans cesse, se brouilla un instant puis se fixa. Perdus sous les débris de plusieurs poubelles débordantes, un homme semblait dormir, les paupières closes.

-          Voilà sur quoi, je suis tombée en plein quartier du feu. Je suis déjà sur deux affaires les bras avec Saul. Je ne peux pas m’en occuper et je suis déjà trop en retard. Contacte Malya pour le prévenir et ramène-moi les nouveaux, je tiens leur première affaire.

L’image se fixa sur l’homme, un africain d’une trentaine d’années.

-          Magie de l’écriture, j’en mettrai ma main à couper, dit Johanne. Aucune trace apparente, mais cela ne trompe pas.

Elle retourna la main de l’homme et y passa un doigt. Une trace en forme circulaire y apparue brièvement.

- Essaye de trouver tout ce que tu peux sur lui, il n’a bien sûr aucun papier.

 La tête de l’homme apparu en gros plan sur différents écrans et la recherche se lança.

-          Jonas, tu…Encore, j’ai horreur quand il fait ça, s’exclama Clay.

Kaelys et Morgan s’aperçurent au même instant que Jonas s’était éclipsé sans un bruit.

-          Sana, localisation.

Une carte se déplia dans l’air. Le quartier du feu reproduit dans ses moindres détails, rues et ruelles s’afficha.

-          Rue du calvaire…Jo, tu te fous de moi. Qu’est-ce tu fais dans cette rue seule ? Tu connais pourtant  les consignes !

-          Une info à vérifier, Gil. T’inquiètes, je sais me débrouiller. Mais dis aux nouveaux de presser le pas. J’ai pas vraiment envie de poireauter ici toute la matinée. A plus !

Elle interrompit la communication sans un mot de plus. Les frères Clay farfouillèrent dans leur amas de gadgets et trouvèrent deux petits téléphones portables au design futuriste.

-          Téléphone de fonction, dit Clay, avec un système qui me permettra de vous repérer si vous avez le moindre problème. Vous pouvez avoir accès à n’importe quelle carte, dit-il en appuyant sur le petit bouton rouge se trouvant sur le côté.

La carte du quartier du feu se projeta de nouveau.

-          Vous avez aussi un accès à Sana et toutes ses bases de données. Mais si votre accès n’est pas limité, il est contrôlé. Nous avons un droit de regard sur toute demande qui n’a pas un rapport direct avec vos affaires en cours.

Kaelys et Morgan attrapèrent au vol les deux appareils en remerciant d’un geste.

-          Bienvenue chez ICARE, et au boulot.

Ils s’apprêtèrent à sortir sans plus de cérémonie, quand Gil leur fit une dernière recommandation.

-          Une dernière chose. Il est strictement interdit de s’aventurer dans le vieux quartier du feu seul. Alors dépêchez- vous d’aller remonter les bretelles de Jo.

 

Il était près de dix heures et le soleil timide dardait ses rayons froids sur une immense porte sculptée. Cette arche gigantesque se tenait majestueuse, sombre et ornée des différents symboles du feu à l’entrée du quartier du feu défiait quiconque d’entrer sans crainte aucune. Morgan et Kaelys passèrent ce porche non sans quelques appréhensions et s’engagèrent dans l’allée principale, une large avenue droite, sans détours qui traversait de part en part le quartier. Le regard de Morgan s’attarda un instant sur une vieille plaque émaillée à l’écriture rognée par les bravades du temps.

 

Avenue Prométhée

 

A mesure qu’ils avançaient, nul bruit, nulle âme ne venait troubler le silence vide de la grande rue. Les façades blanches et lisses des maisons qui l’ornaient, décorum aux allures d’artifices, semblaient pouvoir être balayées à tout instant par les frasques d’un zéphyr facétieux. Une impression dérangeante et malsaine s’en dégageait.

Au bout de quelques minutes, Kaelys fit un signe et ils bifurquèrent sur une petite ruelle sur leur droite. Autant l’avenue qu’ils venaient de quitter était claire et large, autant cette ruelle était sombre et torturée. Des tôles d’acier détrempées filtraient la lumière en traits fins où des grains de poussières miroitant s’étiraient à l’infini. Les murs gris étaient percés de fenêtres étroites et voilées abritant des regards interrogateurs et hostiles.

La tension de Kaelys monta d’un cran et Morgan se mit sur ses gardes. Ils avaient quitté la façade bien rangée et polissée de la grand-rue pour la réalité plus sombre, plus dangereuse de ce quartier. Seuls les agents d’ICARE s’y aventuraient encore, et jamais de nuit.

Les pâles rayons se faisaient de plus en plus rares et Morgan jeta machinalement un regard vers sa montre.

10h 37

 

Il ne faisait pas plus clair que lorsque les derniers rayons du soleil se dissimulent derrière l’horizon au crépuscule. Le bitume plat et lisse fit place peu à peu aux pavés irréguliers et cahoteux. Ils arrivèrent sur une petite place triangulaire où se balançait mollement sur un des murs, dans un grincement sinistre une petite plaque de bois au bout d’une chaîne d’acier rouillée. Morgan distingua les traits délavés d’un félin à l’allure dégingandée et au regard perçant.

Au chat qui fume

 

            Ce bar était le point culminant de ces ruelles sinueuses et étroites. Tout ce que Taelis comprenait de personnages louches, flirtant sans grandes appréhensions avec toutes les lois ayant un jour existé avait un jour mis les pieds dans l’atmosphère enfumée et dense du vieux bâtiment. C’était le point de rendez-vous qu’avait choisi Jo. Ils passèrent la porte et sentirent dans l’instant tous les regards converger vers eux. Ils s’installèrent le plus discrètement possible dans un coin. Une femme, s’avança vers eux d’un pas rapide. Ils la reconnurent aussitôt.

-          Vous avez fait vite, les nouveaux.

Jo, le regard franc, les cheveux fins, tirés en arrière, semblait aussi à l’aise dans cet environnement malsain qu’il était possible de l’être.

-          Suivez-moi.

Ils s’exécutèrent. Elle les mena avec une célérité qui dénotait une grande connaissance des lieux à travers le dédale de ruelles jusqu’à un amas d’immondices à l’odeur plus que repoussante.

-          Ici.

Elle désigna du bras un corps qui dépassait à peine de l’amoncellement. Un homme, d’origine africaine, âgé d’une trentaine d’années se tenait là, inanimé.

-          Je vous présente votre première affaire.