La Boîte

par elane

La Boîte

 

 

 

Kaelys et Morgan étaient attablés à la terrasse d’un petit café qui se trouvait non loin du siège d’ICARE. Le soleil discret tentait de percer la grisaille du matin et un serveur à l’allure hautaine leur apporta deux tasses blanches d’où s’échappaient des vapeurs folles et odorantes. Ils avaient passés l’épreuve. Leurs adversaires aussi. Match nul. La prochaine épreuve aurait lieu dans quelques heures au siège d’ICARE et ils n’avaient aucune idée sur la nature de celle-ci. Mais pour l’heure, ce n’était pas la principale préoccupation de Morgan.

Non, c’était cette fille dont il n’avait pu voir le visage, cette force qu’il avait ressentie. Elle avait surgi de nulle part, il n’avait même pas senti sa présence.

- Vous vous posez des questions sur elle n’est-ce pas, demanda Kaelys.

- Décidément on ne peut rien vous cacher, rétorqua Morgan, un peu déçu d’être si transparent.

- Vous avez vu son bandeau ?

- Je ne comprends pas. Qu’est-ce que son bandeau…

- Qu’est-ce que vous connaissez réellement d’ICARE ? Laissez-moi vous expliquer brièvement. Tout le monde connaît le motif officiel de l’existence d’ICARE. Réguler les activités magiques et s’imposer en tant qu’autorité et arbitre entre les 7 arts. Ca c’est la façade.

- Et quelles sont les raisons officieuses ?

- C’est une longue histoire. En 14’09…

- L’année de la perte des tablettes de Trimin’ Ha ?

- La perte ? Non, c’est l’année du vol des tablettes. Encore aujourd’hui, on ne sait pas qui est à l’origine de ce crime, mais c’est le point de départ de la création de Voylna, une organisation secrète parallèle dont le but et de chercher à percer les secrets des tablettes. Malheureusement pour eux, après des années de recherches, ils n’ont toujours pas percé le code des tablettes et le secret du septième art. Alors, ils ont décidés d’agir autrement. L’organisation s’est développée de façon tentaculaire, infiltrant chaque gouvernement, chaque organisation qui a une quelconque importance. Ils ont des yeux et des oreilles partout. On raconte qu’ils ont même réussi à infiltrer le conseil des sept. Durant des années, ils ont exercé une pression sans faille pour interdire la création d’ICARE ou de toute entreprise semblable dont le but officieux n’est autre que de s’opposer à leurs agissements. Les membres d’ICARE sont partagés en trois groupes. La logistique et le groupe des enquêteurs, qui forment la partie officielle de l’organisation. Ils sont reconnaissables au sigle qu’ils portent.

- Le signe hellenique blanc de la plume. Et le troisième groupe ?

-  C’est le groupe qui s’occupe de contrer les activités de Voylna. Officiellement, ils n’existent pas. Eux aussi portent un sigle.

            Soudain, Morgan se souvint. Il l’avait vu brodé sur le bandeau, sur son bandeau.

- Une plume noire ? Ainsi cette fille fait partie de cette branche d’ICARE.

            Kaelys acquiesça.

- Mais, comment Malya a-t-il pu contrer la pression de la Voylna pour créer ICARE ?

            Kaelys eu un petit sourire mystérieux.

- Cela mon ami, c’est LA question.

 

            A midi précisement, ils se trouvaient dans un étroit corridor en plein cœur du bâtiment d’ICARE. Cette fois Malya ne leur avaient strictement rien dit sur l’ultime épreuve. Ce couloir ne comportait que deux portes. Celle par laquelle ils étaient entrés, et celle qui se trouvait à l’autre bout.

Un jeune homme au regard noir fit son entrée sans un bruit. Morgan remarqua dans la seconde le bracelet d’argent qu’il portait en haut de son bras droit. Une plume noire s’y balançait mollement. Il faisait parti du troisième groupe d’ICARE et rien qu’à cette idée, il semblait prendre une dimension supplémentaire.

            Les explications se firent plus que succinctes, laissant place à une légère anxiété parmi les différents concurrents. Tout ce qu’ils apprirent c’est, qu’équipe par équipe, ils seraient appelés à franchir la deuxième porte. Le silence était religieux dans la salle lorsque la première équipe fut appelée, les membres du clan Melania. Ils passèrent la porte avec un calme tout relatif. Au bout d’à peine quelques minutes un cri de terreur absolu ébranla les murs de la pièce. L’homme était transporté sur une civière, inanimé, suivie par la femme qui affichait un air contrarié et incrédule. Le visage de l’homme exprimait une expression indéchiffrable d’horreur.

            Puis ce fut le tour de ses collègues de l’art de l’écriture. Ils s’avancèrent d’un pas plus ou moins assuré et le claquement de la porte qui se ferme résonna de façon sinistre dans le couloir aux murs gris. L’attente fut de courte durée avant qu’ils n’entendent le cri déchirant d’Hugo. Ce n’était pas un cri, c’était un hurlement d’horreur. Morgan ne put empêcher sa main de trembler. Hugo fut évacué à son tour, suivi par Tilla 

            Puis ce fut au tour des sœur Winraël. Elles franchirent sans se presser la porte. Les minutes s’égrenèrent dans le plus profond silence. Elles étaient déjà restées plus de temps que n’importe qui derrière la porte. Puis soudain, un bruit sourd se fit entendre. Le bruit d’un corps qui chute lourdement sur le sol. Lynn Winraël fut évacuée inconsciente, et l’expression de son visage était crispée dans une attitude prostrée, indescriptible. Kaelys lui même fut impressionné. Qu’est-ce qu’il pouvait y avoir derrière cette porte pour avoir terrassé ainsi une des redoutables sœur Winraël ? Morgan observa du coin de l’œil Kaelys. Pour la première fois, il montrait des signes de nervosité. Ils furent appelés et Morgan se leva lentement. Ils passèrent la porte.

            Ils entrèrent dans une pièce entièrement vide excepté une table posée en son centre, comme rescapée d’un ouragan qui aurait tout emporté sur son passage, jusqu’aux couleurs de la pièce qui était d’un blanc immaculé.

            L’homme à la plume sombre se trouvait là. Grand et mince, les cheveux sombres et courts, il portait un costume de bonne coupe qui lui donnait une certaine classe et assurance. Son regard posé était impénétrable. Il semblait attendre que les concurrents s’avancent et il leur fit signe. Ils firent un pas.

- Non, juste la personne qui se porte volontaire pour l’épreuve, je vous prie.

La voix était calme et froide. Kaelys s’avança calmement. Morgan revit les expressions de terreur sur les visages des concurrents précédents. Il tenta de retenir Kaelys, mais ce dernier lui adressa un sourire désarmant

-  Salut Jonas. Quoi de neuf depuis la dernière fois ?

- La routine, Kane, la routine.

- Ce simple mot dans ta bouche pourrait donner des sueurs froides à plus d’un homme, dit Kane d’un ton neutre.

            Un petit sourire apparut sur son visage hâlé. Il semblait à la fois contrarié par la familiarité que se permettait Kane et séduit par son audace habituelle. Sur la table, se trouvait une petite boîte bleue, seul îlot de couleur dans cet océan blanc éblouissant.

- L’épreuve est à la fois d’une simplicité biblique et d’une redoutable efficacité. A l’intérieur de cette boîte se trouve un bracelet. Vous devez le mettre à votre poignet. Si vous l’enlevez avant qu’on vous l’autorise, vous échouez, si vous le gardez, vous passez l’épreuve.

- Un bracelet…

            Il lui tendit la boîte et l’ouvrit. A l’intérieur, se tenait un bracelet de grosses perles blanches où de nombreux signes écarlates s’entrecroisaient dans toutes les langues…

- Un karai, s’exclama Kaelys. Je croyais qu’ICARE n’utilisait pas les méthodes de ses adversaires !

- Auriez-vous peur Kane, demanda Jonas avec une pointe de sarcasme.

- Celui qui n’aurait pas peur devant une telle chose n’est qu’un inconscient, rétorqua-t-il.

            Il prit le bracelet d’une main tremblante et se força à se calmer en l’examinant. Le karai, l’instrument de torture préféré de la Voylna. Il ferma les yeux et en prenant une profonde inspiration et le porta.

            A peine eut-il mit le bracelet, qu’une lueur verte s’en dégagea, lui entourant le poignet. Un naja de jade se matérialisa sur le bras de Kaelys qui tentait de garder au maximum son calme. Le serpent ondula jusqu’à son cou. Il ne pouvait esquisser le moindre geste et une douleur intolérable commençait à le transpercer de part en part. Il se mordit les lèvres pour ne pas crier. Mais s’ils croyaient qu’il allait craquer aussi facilement, ils allaient être surpris. La lueur entourant le serpent se fit plus dense et une silhouette se découpa dans la brume épaisse. Un spasme involontaire le fit trembler de tous ses membres. La douleur, plus forte encore. Il devait se concentrer pour la supporter, l’accepter. C’était la seule façon de la surmonter, il le savait.

            Morgan ne pouvait qu’assister impuissant à la scène. Combien de temps encore le calvaire de Kaelys allait-il durer. La silhouette dans la brume se matérialisa. Un homme à la peau claire fit un pas vers son partenaire. Pour la première fois, Morgan vit l’expression d’une terreur irrépressible sur le visage de Kane qui tenta de reculer, d’échapper à la vision. Puis, il tomba, tout son corps animé de spasmes violents, répétant sans cesse les mêmes mots, encore et encore.

- Pardon… Pardon…

            Il ne pouvait supporter ce spectacle une seconde de plus. C’était au dessus de ses forces. Son entrée à ICARE ne justifiait pas ça.

- Combien de temps va encore durer cette épreuve, s’exclama Morgan. Vous attendez qu’il meure pour l’arrêter !

            Il accouru vers lui et lui ôta lui même le bracelet. Il senti son corps se relâcher et s’écrouler à terre. Il ouvrit avec difficulté les yeux.

- Pardon d’avoir échoué, murmura-t-il avant de sombrer, inconscient.

           

            Jonas sourit d’un air énigmatique et inscrivit quelque chose sur son petit carnet avec une grande application.

- Epreuve réussie.

            Morgan le regarda d’un air interloqué.

- La véritable épreuve n’était pas de résister au sort du karai, c’est rigoureusement impossible, mais de désobéir aux ordres pour sauver votre partenaire, de faire passer la survie d’un membre de votre équipe avant la réussite de l’épreuve. Cette épreuve est double. Si Kane n’avait pas pu résister au sort assez longtemps, vous n’auriez même pas eu le temps d’agir et l’épreuve n’aurait pas été réussie.

            Il fit un pas dans sa direction et lui tendit la main.

- Bienvenue à ICARE, collègue.

            Morgan accepta la poignée de main encore incrédule. Jonas lui donna deux pendentifs d’argent portant le sigle d’ICARE.

- Je vous laisse le soin d’apporter la nouvelle à Kane et je vais de ce pas avertir Malya. Nous vous contacterons pour les détails dès qu’ils seront remis, tous les deux. Personnellement, je ne sais pas qui va mettre le plus de temps à se remettre, Kane ou Malya

            Son visage exprimait autant la contrariété que l’amusement.

- Attendez ! En quoi consiste exactement le karai.

- L’épreuve du karai est propre à chacun. Ce bracelet contient un esprit primaire, un esprit chasseur qui emprisonne sa proie à l’aide de ses propres peurs, et faiblesses. Il analyse dans un premier temps sa proie et lui inflige une douleur suffisante pour le paralyser et ce quelque soit sa force. Puis il joue sur ses peurs les plus profondes et s’en nourrit jusqu’à la mort. Jusqu’à aujourd’hui encore jamais personne n’avait pu y résister plus de trois minutes.

            Il s’apprêta à partir en posant un chronomètre sur la table. L’affichage lumineux indiquait deux minutes vingt deux secondes.

- Une dernière chose cependant. Vous direz à Kane, que je n’ai pas oublié San Juan et que je paie toujours mes dettes. Toujours.

 

Un bourdonnement incessant lui martelait la tête et une onde de douleur le traversa au moment même où il tenta un mouvement. Décidemment, il était encore bien trop tôt  pour tenter d’ouvrir un œil et de dissiper les brumes de l’inconscience.

Ce qu’il avait vu, ce qu’il avait ressenti lors de l’épreuve…

JAY

Il l’avait vu si clairement, il aurait presque pu le toucher s’il avait tendu la main. Mais face à son apparition, face à son fantôme, il n’avait pu faire qu’une chose, dire qu’un mot. Pardon…

Jay lui avait apprit tout ce qu’il connaissait, l’avait introduit auprès de Kouriakov. Il lui devait tout ce qu’il était, il avait toujours pu compter sur lui, il l’avait toujours protégé.

Il était mort par sa faute. Sa main trembla. Le karai était une épreuve déloyale et Malya le savait. Il avait du préférer ne prendre personne dans l’organisation cette année plutôt que de leur donner la moindre chance de réussite. Malya, tu ne paies rien pour attendre !

Mais maintenant, il était coincé. Il ne pouvait plus espérer bénéficier des entrées d’ICARE et il n’était pas au mieux avec Kouriakov en ce moment. Il avait bien des connaissances suffisamment proches et bien placées pour lui rendre quelques services. Mais face à Kouriakov, il ne faisait pas le poids.

De rage, il crispa son poignet, mais se ravisa vite face à la douleur qui irradiait son bras. Le karai était vraiment une épreuve terrible, mais ce qui l’était encore plus, c’était son échec. C’était Morgan qui lui avait enlevé le karai, mais cela ne changeait pas le fait qu’il se serait écroulé dans la seconde s’il n’avait rien fait. Il ne pouvait s’en vouloir qu’à lui-même.

Cette fois, il se décida et souleva lentement, très lentement une paupière. La lumière de la pièce blanche était aveuglante et lui transperça le crâne aussi sûrement qu’une lame acérée. Il étouffa un cri de douleur et se redressa. Il eu la surprise de voir Morgan endormi à son chevet. Il se réveilla en sursaut.

- Kaelys ! J’ai cru que vous n’alliez jamais vous réveiller ! Je…

- Morgan ! Tout d’abord, je tenais à m’excuser. Je tiens vraiment à…

- Justement, ce n’…

- Non ne m’interrompez pas. C’est déjà pas évident pour moi, mais…

            Il s’interrompit de lui-même lorsqu’il attrapa au vol le pendentif que Morgan lui lança. Il le regarda pendant quelques secondes sans vraiment comprendre.

- Prêt à faire équipe, partenaire ?

- Je…oui !

            Il prit le pendentif dans sa main droite et prononça à haute voix le sigle de la plume. Le sigle d’argent s’illumina et se mua en un bandeau noir brodé d’argent sur le haut de son bras gauche. Celui de Morgan prit place sur un bracelet noir discret à son bras droit.

            Malya, je retire tout ce que j’ai dit. Tu es désespérément honnête.