Des inhumains?

par SelenKelan

Quelques minutes plus tard, je voyais entrer Nisada qui marchait de son pas feutré, presque félin. Elle semblait d’humeur maussade, mais c’est surtout son visage grave qui m’étonna. Je ne lui avais jamais vu cette expression et la noirceur du regard qu’elle m’adressa ne me disait rien qui vaille. Elle s’assit sur la chaise qu’avait occupé le prêtre quelques instants plus tôt, et poussa un soupir interminable. Elle me regardait plus avec pitié qu’autre chose, et le peu d’espoir qui me restait s’échappa aussitôt. Puis ce fut carrément un rire qui s’échappa de sa gorge, et sa tentative de le retenir échoua lamentablement. Déjà que je n’étais pas rassuré , je commençais à nager en pleine confusion. Elle repris ses esprits, et s’exclama brutalement :

 « - Nous voilà dans de beaux draps, l’un comme l’autre…  Akhil m’a dit que je serais ton instructrice à partir d’aujourd’hui. Bon, par où commencer…

- Par me dire pourquoi on t’appelle Niobe ?

 –Oh, c’est très simple, nous avons tous un nom réel et un nom spirituel. Mon nom réel est Nisada, tandis que mon spirituel est Niobe. Pour les quasi-humains comme moi, ce n’est qu’une formalité. C’est pour les entités plus puissantes que ces noms ont une signification, car bien souvent nous ne pouvons les prononcer, et si tant est que nous le puissions, les pouvoirs qui nous sont accordés sur eux dépassent l’entendement.

 -D’accord… mais le fait que je sois immortel n’implique pas grand-chose, j’espère ?

 – La plupart des inhumains ne sont pas affectés et vivent parmi les humains. Malheureusement pour toi, si mes souvenirs sont bons, il doit y avoir une prophétie à propos d’un immortel…

 - J’aime pas les prophéties… je devrais faire quoi ?

- Bonne question, on va aller voir, tu me suis ?

 –Je crois que je ne peux pas…

- Comment ça, tu es paralysé ?

 -Non, juste enchainé… »

Elle grommela quelque chose d’incompréhensible qui impliquait Akhil et un bucher, donc rien de bon  pour lui… et me délia les pieds en même temps. Nous nous mîmes en route, et nous étions repartis au travers de ces interminables couloirs, jusqu’à une salle remplie d’étagères. Sur chaque étagère, des tablettes d’argile sur lesquelles étaient inscrites des signes cabalistiques qui pour moi me semblaient bien peu compréhensible, mais que Nisada lisait couramment. Elle m’expliqua qu’en réalité, elle le comprenait plus qu’elle savait réellement le lire. Le dédale que créait ces étagère, apparemment rangées, mais dans un ordre qui m’était incompréhensible, finit par me perdre. Je me contentait de suivre les pas de Nisada, qui s’arrêta si brutalement que je manquais de luis rentrer dedans. Mon esprit commençait à être occupé par une question dont la réponse me serait probablement désagréable, si bien que je me contentait de me taire. Elle s’écria alors « -ah, la voilà ! » , puis elle sortit une pile de tablette de leur logement et les emporta jusqu’à une table proche.

 Si la plupart des tablettes étaient faites d’argile, celles-ci étaient faites de marbre. Je me sentis aussitôt important, mais je déchantais vite. Elle repartit avec les tablettes, m’intima l’ordre de rester ou j’étais, puis revint quelques minutes plus tard avec d’autres tablettes du même type. Je l’appris plus tard, le système de rangement utilisait les liaisons entre les prophéties, et ces tablettes en marbres étaient des plans de liaison qui permettaient de retrouver chacune d’entre elles. Au bout du cinquième aller-retour, elle revint enfin avec des tablettes d’argile, qu’elle se mit à étudier attentivement. Elle prit aussitôt son regard des mauvais jours, et je commençais à me demander ce qui allait bien m’arriver. Elle poussa un long soupir, releva la tête de ses lectures en rigolant, puis me dit :

 « Bonne nouvelle, nous avons trois mois avant de devoir sauver le monde !

 –Et en quoi est-ce une bonne nouvelle, répondis-je intrigué ?

–Ben d’habitude, on l’apprend moins d’une semaine avant. »

 Je suppose que j’aurais dû me sentir soulagé, mais mon visage devait me trahir. Si j’étais devenu forgeron, c’était aussi pour vivre un peu hors de toutes ces obligations, qu’elles soient sociales ou… de ce genre. L’idée de devoir sauver le monde, si elle m’était désagréable, semblait réjouir Nisada.

 « -Ne t’inquiète pas, ce genre de choses fait partie du quotidien des inhumains. Au début, je m’offusquais aussi de cela, mais le temps aidant…

 -Je peux avoir des détails sur la prophétie ?

– Non, il ne vaut mieux pas. Tu risquerais de vouloir changer le futur, ce qui n’amène jamais rien de bon. Les dieux n’aiment pas qu’on leur désobéisse. »

elle grommela deux ou trois mots que je ne compris pas, puis se mit en marche sans me dire vers où. Je me résolus à la suivre. Ces galeries labyrinthiques commençaient à me rendre fou, je me concentrais sur ses pas, de peur de me perdre. A force de l’observer aussi intensément, je commençais à noter des détails quelque peu étranges. Les articulations de ses genoux étaient légèrement différentes des miennes, ses chevilles ne semblaient pas posséder de malléole, quant à ses coudes, la peau y était étrangement lisse. Comment avais-je pu ne pas remarquer ces détails ? je m’apprêtais à l’interpeller pour lui demander lorsqu’elle se retourna violement, les pupilles curieusement étrécies, et me plaqua violement contre le mur. Je n’eut même pas le temps de râler qu’un tigre passa devant nous, lancé à pleine vitesse. J‘entendis à nouveau Nisada rouspéter à voix basse, avant de se remettre en route. Je ne l’avais jamais vu d’aussi mauvaise humeur. Je la vis tendre l’oreille, puis accélérer progressivement, jusqu’à se mettre à courir. Je ne comprenais pas toujours ses actions, mais je me sentais de plus en plus perdu.

Nous déboulâmes au milieu d’un couloir qui, contrairement aux autres, ne serpentait pas, mais semblait s’allonger à n’en plus finir. tous les cinq mètres environ, une porte était percée dans la roche. Sur chacune de ces portes se trouvaient un numéro, et un symbole accolé. Lorsque je reconnus celui de Nisada, le triangle cerclé, je m’arrêtais devant sa porte, et tentais de l’ouvrir, sans succès. Cela me valut un regard noir, puis un coup de pied particulièrement bien placé qui m’expédia dans la chambre attenante. Aussitôt rentré, je regrettais ma petite cahute montagnarde. Même si l’air était relativement sec, le poids de la roche au-dessus de nos têtes était presque sensible. La pièce faisait environ 6 m², et les meubles se limitaient à un peu de paille disposée par terre pour servir de lit, un grand coffre en bois, et un râtelier pour installer des armes.

« Voilà ta chambre pour les trois mois à venir. Tu penseras à mettre ton symbole à côté du numéro.

 –Je peux pas…

 -Non ! maintenant, suis moi, on a pas fini.

–Mais on est où ? c’est sympa de me fournir une chambre, mais si je ne peux pas la retrouver…

- Tu ne pourrais pas être patient ?  nous nous dirigeons vers la bibliothèque, je t’y trouverai une carte du complexe.

 –Oh. Excuse-moi alors.

 –Allez, suis moi. »

 nous étions à nouveau partis, et même si je ne reconnaissais pas les couloirs, je connaissais au moins ma destination. Je remarquais aussi sur les murs aux intersections des symboles qui ressemblaient à ceux inscris sur les tablettes prophétiques. Nous arrivâmes plutôt vite à destination. C’était à nouveau une immense salle cylindrique, qui devait culminer à une trentaine de mètres. Les six étages qui composaient le bâtiment étaient percées en leur centre, et de l’eau ruisselait sur le pilier rocheux qui se trouvait au milieu. D’un diamètre d’environ cinq mètres, il était recouvert de mousse, de fougères, de plantes grimpantes. A deux mètres autour se trouvaient les balustrades de chaque étage. Les étagères, tantôt en cercles concentriques, tantôt en étoile occupaient toute la place possible et l’espace entre les rayonnages semblait étonnamment réduit. Etrangement, il y avait une grande agitation, des créatures plus ou moins humanoïdes couraient d’un coté à l’autre de la pièce, sans prendre vraiment attention à ce qui se trouvait en face d’eux. Je crus reconnaitre certaines des légendes qui avaient fait mon enfance. Nous avancions avec prudence, slalomant entre toutes ces créatures. Etrangement, même si elles étaient rapides et qu’elle ne regardaient pas devant elles, elles devaient ressentir ma présence, car aucune ne me percuta. Elles changeaient de direction au dernier moment, me frôlaient. La seule qui ne put m’éviter à temps, me traversa purement et simplement.

 C’est à ce moment que je me rendis compte que certains des bibliothécaires étaient des spectres et non des créatures vivantes. Nisada, qui semblait être habituée au lieu, prévit ma crise de panique, m’entraina dans un rayonnage, et me fit revenir à moi par la force. La douleur prenant le pas sur les sentiments, je passais une minute à reprendre mon souffle (elle avait pas tapé au bon endroit…) et au moment où je commençais à ouvrir ma bouche pour déverser le flot de questions qui me brulait les lèvres, elle m’attrapa l’avant-bras, et nous grimpâmes une, puis deux, puis trois volées de marches pour arriver au troisième étage. Derrière les étagères, un grand espace était occupé par des formules, pentagrammes et autres incantations dessinées à même le sol. Nisada me laissa au milieu d’un de ces cercles, après m’avoir gratifié d’un « pas bouger ! ». je la vis disparaitre dans les rayonnages, puis réapparaitre quelques minutes plus tard, une tablette à la main. elle commença à déclamer une incantation, et aussitôt, le cercle autour de moi se mit à briller. La lumière devint aveuglante, et ma tête se mit à résonner comme une cloche. Les lettres d’incantation se mirent à danser autour de moi, et alors que je me demandais ce qui se passait, tout s’arrêta brutalement. Elle me mit la tablette sous le nez, et me dit : « que lis tu ? ». ce qui auparavant n’était que d’incompréhensibles symboles se réorganisa pour devenir progressivement des lettres, puis des mots. Finalement, je pus déchiffrer :

 « Bonjour ? c’est tout ce qu’il y a marqué ?

 –Oui, c’est juste pour vérifier que je me suis pas trompée dans le sort.

 –Que ce serait-il passé si tu t’étais trompée ?

 –Tu aurais probablement pris feu, puisque le cercle magique serait rentré en contradiction avec ma formule.

 –Sympa…

 -Bon, puisque maintenant tu peux lire ces symboles, tu devrais être en mesure de comprendre les indications gravées dans les murs.

 –Il n’y a pas de carte ?

 –Le complexe est beaucoup trop grand, tu ne pourrais pas tout apprendre. Mais a chaque intersection, il y a beaucoup d’indications inscrites. C’est comme ça que tu peux te repérer. »

Elle se pencha au-dessus de la balustrade, regarda le sol de la bibliothèque sur lequel un cadrant d’horloge luminescent était représenté, et s’exclama : « Tiens, déjà si tard ? on ferait mieux d’aller manger. » Et nous étions aussitôt repartis dans ces corridors de pierre grossement taillés, ou je pouvais maintenant lire des indications à chaque tournant. Mais le diner allait devoir attendre.