Chapitre unique

par Kytsuh

Les rêveries du monstre sous mon lit





Cela fait longtemps que je connais Léon. Nous avons presque grandi ensemble à l’abri des regards, sous l’intimité de la veilleuse d’abord, puis sous l’œil avisé de la lune, cette gardienne qui ne dit mot. Il est pour ainsi dire celui qui me connaît le mieux, mais lui, je ne le comprends pas toujours.

Oh, bien sûr, il a ses habitudes. Il m’a révélé très jeune que ceux dans son genre craignent la lumière – il ne la supporte pas – entre autres choses. Je sais ses goûts, ses gestes, et la façon dont il se plait à apparaître. Je sais qu’il a ses heures, et qu’il n’aime pas que je le réveille ; je me suis habitué à son caractère rustre. Je connais toutes ses petites manies.

Certaines fois, il est bavard, et c’est des heures entières qu’il peut passer à parler. Je me dis qu’il doit se sentir seul à n’exposer ses idées qu’à moi. Il y a les jours où il se terre, aussi, proférant par-ci par-là un ou deux de ses traits d’esprits, puis se taisant jusqu’au matin. Son humeur est changeante, je me demande parfois s’il n’est pas bipolaire – mais je serais bien embêté si c’était le cas, car je ne connais personne pour soigner les gens comme lui.

Cependant, ce qui le différencie n’est rien de tout cela, c’est dans la pénombre qu’il dissimule ses traits les plus secrets. Il ne m’en touche jamais le moindre mot.

Mais parfois il rêve, Léon.

Il faut comprendre que c’est important, car il ne parle jamais de lui-même. Aussi, je me sens mal à l’aise lorsqu’il s’intéresse à moi, et je me dois bien de lui rendre la pareille. C’est ainsi que les relations qui durent fonctionnent ; et Léon et moi, cela fait déjà un moment que ça dure.

Avant d’aller plus loin, je préfère prévenir que Léon ne sait pas que je l’épie. Au départ je me méfiais, même, de peur qu’il l’apprenne. Il n’aimerait probablement pas. Pourtant il ne me laisse pas le choix, et, heureusement, mes efforts portent leurs fruits.

J’ai appris par exemple qu’il voyage dans ses songes – bien qu’il ne me l’ait jamais avoué – car je peux l’entendre de partout si je tends bien l’oreille. Un peu comme un somnambule, il me suit à la trace, et, certains jours quand il ferme l’œil, il me murmure ses rêves. Ça me facilite grandement la tâche ; je ne sais pas comment je ferais s’il ne quittait jamais l’abri de mon lit.

Lorsqu’il s’assoupit, je me dis que je peux peut-être le comprendre Léon, ses gestes que je ne m’explique pas, sa volonté inextinguible d’obtenir ce qu’il souhaite, et puis toute cette obscurité dont il se pare. Ç’en est presque coquet. Mais ça n’est pas toujours aussi évident.

De temps à autre dans un souffle, Léon laisse filer un secret, un désir. J’ai bien l’impression que les rêves sont le miroir de son âme, et c’est ça qui m’intrigue chez lui ; son âme. Car je veux comprendre, j’ai besoin de connaître la façon dont il fonctionne, ces choses qu’il renferme. Il me faut savoir pourquoi ; pourquoi est-ce qu’il me terrifie tant ?

Mes paupières sont lourdes, la journée a été longue, ou ce sont plutôt les nuits qui sont courtes. Jusqu’à tard, je laisse la lumière de mon ordinateur envelopper la pièce de sa froide empreinte. Je prétexte que c’est pour mon travail, mais sous mon lit je le sens remuer, mécontent. Souvent, je laisse les pixels anonymes me border jusqu’à ce que je m’effondre, eux au moins n’ont rien à me dire. Léon bouillonne.

Certaines nuits, je sens sa colère quand je lui file entre les doigts. Quand je me réfugie dans mes songes, il frappe, et frappe encore contre la porte. Et moi, prostré, je lutte contre la crainte que j’ai de ce vacarme. Et s’il rentre ? S’il m’atteint là où je suis vulnérable ? S’il parvient jusqu’à mon âme, que fera-t-il de moi ?

Je fatigue, je perds la tête. Parfois, je me dis qu’il serait plus reposant de le laisser simplement gagner. Je pense à lui ouvrir, et rechigne aussitôt. C’est une peur qui me prend aux tripes, qui me les serre, les serre de toutes ses forces. Ça me retourne l’estomac, l’angoisse me remonte dans la gorge et m’étouffe sans pitié, aucune. Mes doigts se tordent, la nuque me tire et les muscles de mon corps se raidissent. Alors que je tiens et tiens encore, ses griffes raclent contre mon dos, m’appellent devant l’inéluctable ; bientôt, un jour, je serai à lui.

Les battements de mon cœur s’accélèrent, et je sens qu’il s’en délecte, il est tout près désormais. Grandissant dans la lumière qui décroit, dévorant peu à peu les frontières que je lui dessine. Une fois logé en moi, les lumières ne l’atteindront plus.

Et alors, que me restera-t-il ?

Il est si sombre, sournois, vicieux. Il est si différent de moi, si inhumain, que cache-t-il ? Que veut-il seulement, je dois le savoir. Je dois le trouver tandis qu’il n’est pas encore vraiment là. Il faut que j’ignore ses appels incessants, que je ferme mes sens à ses dérives, que j’offre ma nuque à son courroux, que j’oublie ces idées que déjà il dérobe, que je cesse de m’en faire pour ces frissons qui me crispent, que je fuie, que je fuie ses frasques, ses fourberies, farandole faste d’effroyables perfidies. Foutu fantôme, fais-moi face si tu l’oses !

Ou laisse-moi. Laisse-moi je t’en prie, trouve-toi une autre victime... Mais enfin, que me veux-tu ?

Des larmes salées embrument mon regard, s’encombrent au coin de mes yeux. Comme le reflux de toute cette marée sinistre, des tremblements me parcourent le corps, électrisent depuis mon dos jusqu’au bout de mes doigts qui vacillent sur le clavier. Ils perdent leur cadence, le rythme, disloqués ; des mots s’éparpillent. Terrible erreur, ça débloque, casse, et craque ; les crocs s’entrechoquent, crissent et claquent, dans quelqu’atroce concert. Je peux sentir ses serres m’envelopper, m’emprisonner, quand d’un coup sec je m’écarte de l’écran. Mon corps se recroqueville sous le choc, écrasé, concassé, décimé ; je ne suis bientôt qu’une ombre perdue qui persiste au creux de sa paume. Un corps abîmé.

Quand tout à coup, de sous mon lit suinte un souffle émacié :





Mais enfin… ce que je veux, c’est tout ça !