Et mon frère, il est mort

par Adehen

Personne n'en parle, et je voulais juste perpétuer sa mémoire.



J'avais un frère, Hugues. Un frère jumeau. Il est mort. J'ai du mal à l'écrire, je n'ai encore jamais été capable de le dire à voix haute. Ca fait cinq mois maintenant.



J'en suis passée par toutes les étapes chelou du deuil, si vous saviez !



Ca s'est passé le 19 juillet. Il a pris la route pour aller voir des copains ; et puis à un carrefour, un conducteur a débouché sans prévenir, les yeux fixés sur son portable, et ça s'est fini en tonneaux. Le conducteur s'en est tiré, pas Hugues ; il est mort sur le coup. Et après l'accident, on ne m'a pas laissé le voir. J'en ai passé des nuits blanches dans des imaginations morbides, à essayer de deviner dans quel état était son corps, ce que ça faisait d'être renversé par une voiture, j'ai tenté de ressentir les effets dans mon propre corps.

Il y a eu l'enterrement. Je n'ai pas parlé, je n'ai rien dit. Je me suis assise au fond de l'église et j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, je suis partie avant la fin, je suis restée cloîtrée dans notre chambre en attendant que les invités partent. C'est probablement là que mon deuil a vraiment commencé, et j'avoue que je me suis apitoyée autant sur la mort de mon jumeau que sur moi-même, que cette mort laissait seule dans un monde froid et sans couleur.

Et puis, le silence ; dans la famille, personne n'a plus jamais parlé d'Hugues. On a vidé ses affaires de notre chambre, on a fait disparaître de la maison tout ce qui aurait pu faire penser à lui, les photos, les vêtements, la guitare. On s'est efforcé de l'oublier ! Je comprends, je comprends que Papa ne veuille pas que son ombre plane sur mes plus jeunes frères, je comprends aussi qu'il n'y a pas pire perte pour une mère que celle de son enfant. Pourtant j'ai l'impression qu'on a condamné Hugues au néant ! Je crois qu'il ne l'avait pas mérité, il a seulement eu le malheur d'avoir son permis avant moi et d'avoir pris la route en même temps que ce malade qui l'a renversé !

Et moi, j'ai suivi, inconsciemment, cette espèce de tabou collectif. Dans ma famille, je ne laissais rien paraître. Avec mes amis, quand ils tentaient péniblement d'aborder le sujet, je le fermais aussitôt, je passais à autre chose. Je faisais tout comme si jamais je n'avais eu de frère jumeau. Ils ont vite cessé de m'embêter avec ça, imaginant probablement que je n'avais pas envie d'en parler. Et le soir, de frustration, j'écrasais des larmes amères dans mon oreiller.

Il y a eu cette période pendant laquelle chaque soir, mon frère me rendait visite. Je ne délirais pas - enfin pas trop. Je savais que c'était une sorte de rêve, j'étais totalement consciente que ce n'était que mon imagination, pourtant j'ai maintenu l'illusion aussi longtemps que ça a été possible.

Et puis je me suis occupée à faire revivre mon frère.



J'ai changé mon écriture pour la sienne, mon téléphone pour le sien.
Je me suis appliquée à rendre ma voix plus grave.
J'ai coupé mes cheveux.
J'ai mis ses vêtements.
Je me suis mise à écouter sa musique, lire ses bouquins.
J'écrivais dans ses cahiers.
J'ai publié ses histoires sur ce site, et j'ai continué celles qui n'étaient pas terminées.
J'en ai publié d'autres, de moi, en signant au masculin.

J'ai honte maintenant...

Je voudrais me rendre justice, d'abord. Personne ne m'a jamais appris à quel point c'était malsain, j'ai dû m'en rendre compte toute seule, mais à l'époque je n'en avais pas encore les moyens. Mes parents ont ignoré ce que je faisais, ou ne l'ont pas remarqué... Pourtant, à une époque, j'ai vraiment dû passer pour une folle ! Mais faire revivre Hugues était vraiment trop tentant, et moi seule en étais capable, moi qui le connaissais si bien.

Ca a commencé à devenir franchement bizarre quand Raph a refait surface. Raph avait plus ou moins été le petit ami de mon frère pendant quatre mois, avant de partir faire ses études à Riga. Ils s'étaient séparés, alors, et Raph avait mis du temps à reprendre contact. Ils avaient peu d'amis en commun, et Raph n'a pas Facebook, alors il n'avait pas su pour l'accident. Je me demande encore comment c'est possible, mais bref, quand en novembre j'ai reçu un message de lui sur le portable de mon frère, j'y ai répondu en me faisant passer pour Hugues.

Le petit jeu s'est arrêté bien vite. J'ai assez rapidement envoyé balader Raph, sans aucune explication. Je l'aimais bien, ce type, je n'ai pas eu le coeur de lui annoncer la tragique nouvelle. J'aurais probablement dû le faire. Il ne sait toujours pas qu'il a parlé à la jumelle de son ex-copain décédé.

Cette conversation m'a beaucoup marquée. Après ça, je n'ai plus eu de scrupule à me faire passer pour un type nommé Hugues sur des réseaux sociaux. En fait, Hugues était quasiment devenu une deuxième personnalité chez moi, et c'est en ça surtout que j'ai honte, j'ai fait disparaître mon frère en en faisant une pâle copie dans le monde des vivants.

Aujourd'hui, j'arrête.

Je ne suis pas Hugues.

Hugues est mort, bordel.

Mort !



Et moi je suis bien vivante.