D’accablantes retrouvailles

par Chae-yun

Il sortit de ses réflexions et se tourna vers le commerçant d’un mouvement si vif que celui-ci tressaillit de peur.

-          Nous sommes à Méridian ?

-          Oui, seigneur.

Cédric ne répondit pas. Il considérait pensivement le galahot. Que faire de lui ? Le plus simple aurait été de l’éliminer afin d’être certain qu’il ne le dénonce pas. D’un autre côté, il serait plutôt malvenu lors des négociations avec Elyon de se présenter avec déjà un meurtre d’un habitant de Méridian à son actif…

Il faisait ce raisonnement en termes purement spéculatifs : il ne lui venait pas à l’esprit ce qu’il pouvait y avoir de problématique dans ce geste.

Néanmoins, il obéit aussi une injonction venant d’une voix au plus profond de sa conscience, une voix qu’il avait toujours portée en lui mais qui s’était faite plus forte depuis son passage sur Terre. Il fallait laisser le galahot.

« De toute façon, songea-t-il, mal à l’aise, il a l’air si terrifié qu’il ne trouvera sans doute même pas le courage de dénoncer ma présence… »

Il haussa les épaules, et se rendit compte qu’il portait toujours ses vêtements terriens.

Faisant un usage peu orthodoxe de ses pouvoirs, il claqua des doigts et ce faisant une grande cape noire apparut autour de lui, le dissimulant entièrement. Il retint un sourire et savoura sa puissance retrouvée. C’est alors que spontanément la solution lui vint : il y avait si longtemps qu’il ne disposait plus de ses pouvoirs qu’il n’y avait pas pensé. Il se pencha vers son hôte malgré lui en lui disant, et en le regardant dans les yeux :

-          Je m’en vais… mais toi, tu vas tout oublier de ma venue ici et de ta découverte.

Il n’eut même pas besoin de faire le moindre geste. L’intellect du galahot, d’abord ulcéré à l’idée de perdre sa trouvaille inespérée, tenta de se rebeller face à cette injonction. Il ne put lutter que quelques secondes avant que ses yeux ne deviennent vitreux. Cédric ouvrit les doigts. Une légère fumée s’en échappa. Satisfait, il partit avant que l’ancien magicien (il y avait été un peu fort : l’autre n’aurait plus du tout de connaissance ni de compétences en magie à l’issue de cette rencontre) ne reprenne ses esprits. Il avait trouvé une solution qui évitait de le tuer. Il en fut soulagé, et ce soulagement fit monter une légère pointe de mépris pour lui-même. Il pensa qu’il s’était bien adouci, ou affaibli selon le point de vue, depuis son passage sur Terre, et cette pensée l’agaça et le calma à la fois.

Une voix à la fois furieuse, accusatrice et en même temps pleine d’une demande qu’il n’avait pas perçue sur le moment résonna dans sa tête:

«  Ils les rendent juste différents et souvent meilleurs ! Tu fais le dur, mais tu as changé, toi aussi ! »

Son estomac se noua. Il refusa de se laisser emporter par ce souvenir et se concentra sur son environnement immédiat.

 

Il était dans la rue. Il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour s’orienter et prendre la direction du palais.

Il veilla à ce que son visage reste soigneusement invisible dans l’ombre de la capuche. Sa haute taille lui attirait déjà des regards curieux (les habitants du Métamonde étaient en général petits et râblés) mais si jamais l’on s’apercevait de son apparence humaine… Il aurait pu prendre sa véritable forme, mais cela aurait été une dénonciation encore plus évidente. Il devait rester discret.

Cependant, les regards qui se posaient sur lui allaient allait de la curiosité à l’amusement en passant par une bienveillante neutralité. Il n’y avait aucune peur ni hostilité.

« Ils ne seraient pas si bienveillants, s’ils savaient mon identité, pensa-t-il avec mépris. Les sourires se changeraient aussitôt en grimaces horrifiées. »

Tout le monde avait l’air joyeux, ou du moins d’assez bonne humeur. Les gens riaient, plaisantaient, s’interpellaient. Même les rues paraissaient moins tortueuses, plus lumineuses que dans son souvenir. Ce n’était pas ainsi qu’il se souvenait de Méridian, où régnait autrefois un silence perpétuellement endeuillé, le poids de la misère, de la peur et l’absence de futur pesant sur les épaules de chacun et courbant les têtes en dessous des fumées qui masquaient le ciel.

Au fond, n’était-ce pas mieux ainsi ?

Un très vieux réflexe venu du fond de lui-même tenta de s’insurger contre cette insulte à Phobos, mais il constata que dans cette partie de lui-même qui était apparue depuis la trahison qu’il lui avait faite à Kandrakar, il s’en moquait. Cet homme n’était plus rien pour lui. D’ailleurs, même du temps du règne du Prince, il regrettait que le peuple soit réduit à une si affligeante misère. Et il n’en comprenait pas l’intérêt.

Comme un fantôme observant les vivants d’un œil jaloux, Cédric regardait vivre les habitants de la capitale. Il avait l’impression de regarder son propre passé, mais un passé qui aurait été heureux et non funeste.

Ce retour au Métamonde, tant espéré et rêvé, ne lui semblait pas vraiment réel. Avec une sorte de détachement mélancolique, il contemplait les galahots. Après tout, il en était un lui aussi. Particulièrement puissant (il n’y avait qu’à sa voir sa véritable forme serpentine et ses pouvoirs), redoutable et intelligent (l’intelligence des galahots était équivalente à celle des humains, c'est-à-dire nulle, de son avis), mais un galahot quand même. Jamais il n’avait eu l’honneur de faire partie de la lignée sacrée des escanors. Quant aux humains de la Terre, à ce qu’il en avait vu, leur intelligence ne valait rien non plus.

Alors que devenait ses projets de conquêtes ? A quoi rimaient-ils, maintenant ?

Il ne serait sans doute pas mieux que Phobos s’il était au pouvoir. Il ne se sentait pas capable d’agir pour la justice et le bonheur de tous. C’était contraire à ses valeurs. Il était trop dur. Trop altéré en lui-même. Autrefois il croyait que la rigueur et l’efficacité se devaient d’être impitoyable. Il s’était battu, avait mené un combat à l’intérieur de lui-même pour entraîner sa sagacité glaciale, son acuité tranchante. Et devenir plus dur, toujours plus dur. A l’époque, il avait cru se rapprocher d’un idéal de pureté. Une pureté qui luisait d’un éclat dur, comme un diamant, une pureté sans inclusion, sans faille. Une pureté qui était celle du mal. A présent tout n’était plus ni blanc ni noir, plus le temps passait, plus le monde semblait s’estomper dans des nuances de gris de plus en plus profond.

Il esquissa un sourire désabusé sous sa capuche. Il avait tellement changé, depuis ce temps-là. Et cela datait de bien avant son séjour sur la Terre. Ses rêves, ses idéaux d’autrefois lui apparaissaient si désuets et même… si absurdes. Le doute s’était emparé de lui malgré ses tentatives de résister, battant autour de son esprit comme les vagues frappent un îlot rocheux perdu dans l’immensité. Il se demandait maintenant si ce qu’il avait pris pour de la pureté n’était pas la pourriture de ses croyances, qui avaient moisies, s’emplissant de tâches noires comme un fruit oublié au soleil… et aussi d’où lui venait la sensation de s’être perdu, d’être un enfant perdu engagé sur une route infernale qu’il parcourt depuis bien trop longtemps, épuisé, affamé, dégoûté de lui-même.

Les expériences qu’il avait vécues ces derniers mois avaient été le coup de grâce donné à un ouvrage vacillant.

Il ne voulait pas subir les remords de ses actions, il ne voulait céder à la faiblesse du regret, il se voulait sobre, sans conscience. Mais les remords le poursuivaient tout de même.

 

Il était presque arrivé au palais. Malgré lui, il sentit son cœur se mettre à battre dans sa poitrine, se serrer tandis qu’il apercevait les flèches élégantes des tours, terribles et familières. Le temps de parvenir au pied du grand escalier, il s’aperçu qu’il tremblait presque et s’en voulut. Il ne pouvait s’empêcher de contempler avidement tout ce qui se trouvait autour de lui. Il monta presque religieusement les marches et une fois sur le parvis, il sourit. La porte colossale n’était pas un obstacle pour lui. Moins d’une minute plus tard il était derrière, et parcourait les couloirs qu’il connaissait bien à pas de loup, les souvenirs de l’ancienne gloire se rappelant à lui douloureusement. Il prit l’apparence d’un domestique. Il savait où aller, car il connaissait exactement ce qu’aimait faire Elyon à n’importe quelle heure de la journée et de la nuit. En général, en début d’après-midi, elle allait se reposer un peu avant de reprendre ses activités. Non pas pour dormir mais pour rêver et réfléchir à son aise.

Il éloigna ce stupide Caleb, qui était seul à monter la garde. Dire qu’il avait été Murmurant, et qu’il avait renié sa condition. Alors que lui, Cédric, aurait été prêt  à mourir pour avoir ce privilège.

Finalement, il reprit son apparence, et se glissa comme une ombre dans la suite.

La lumière de Méridian était là, et lui tournait le dos. Debout devant sa coiffeuse, elle terminait de refaire sa deuxième natte, y glissant un anneau, avant de reprendre ses fonctions qu’elle avait abandonnées le temps d’un moment de repos. Elle portait une robe bleue pâle, avec une étole indigo.

-          Elyon, dit-il doucement.

Elle tressaillit et se figea mais ne se retourna pas. Elle resta quelques instants incrédules avant de demander d’une voix curieusement étouffée :

-          Cédric ?

Il ne répondit pas, et elle trouva dans son silence la confirmation de la réponse à sa question.

Alors elle se retourna d’un bloc et lui fit face. Il était toujours debout près de la porte. Elle avait grandi et ne ressemblait plus à une petite fille. C’était maintenant une adolescente ; sur Terre on lui aurait donné une quinzaine d’années, mais dans Métamonde le temps et l’âge ne fonctionnaient pas de la même manière. Il y avait encore toutefois quelque chose d’enfantin dans sa frange désordonnée dont les méches retombaient n’importe comment devant ses yeux, sa silhouette menue. Elle avait de longs cheveux cendrés, de cette nuance si particulière, identique à celle de son frère. Elle possédait également les mêmes yeux que lui, dont la couleur pouvait varier du bleu pâle au bleu acier selon les moments. Pourtant, si on pouvait la croire fragile aux premiers abords, Cédric à qui on ne la faisait pas avait tout de suite perçu les capacités de son esprit et de son intelligence, ainsi que les pouvoirs fabuleux dont elle disposait. Il l’avait prise sous son aile, sur ordre de Phobos. Il était devenu son professeur, tant en matière de magie que de manipulation et d’intellect, domaine dans lequel il excellait. Fascinée mais aussi intimidée par le jeune homme au grand pouvoir qui lui avait révélé sa véritable nature, elle avait fait son confident, puis le pensait-elle, son allié.

Cependant, avec le temps (et notamment lorsqu’il avait attaqué Will qui venait de lui sauver la vie) elle s’était méfiée de lui et avait fini par découvrir la vérité quant à son frère, ainsi que les mensonges de Cédric.

Dernièrement, elle lui avait repris la Couronne de Lumière dont il avait réussi à s’emparer à Kandrakar, le condamnant plus ou moins à la capture et à la Tour des Nuages.

Il rejeta en arrière la capuche qui lui couvrait la tête, et la regarda calmement. Il était vrai qu’il avait eu un peu d’affection pour elle, mais cette époque était bien finie. Il se sentait confiant. Il savait comment fonctionnait Elyon, et saurait la manipuler.

De son côté, il retrouvait bien dans son regard les échos de naguère, entre cruauté et trouble, dévotion et désir. Mais ces échos étaient bien faibles, et n’étaient guère plus que de lointains reflets ; en revanche, ce qui était beaucoup plus présent dans ce regard, et nouveau, était la tristesse d’un orgueil offensé, les regrets, mais sans indulgence, et surtout la colère. Cela allait être plus difficile que prévu.

-          On m’a dit que tu étais mort, reprit Elyon, qui après la soudaine émotion que lui avait causé l’apparition de Cédric, affectait de retrouver son air impassible, sans y parvenir vraiment.

-          C’était la vérité… en quelque sorte.

-          Que veux-tu dire, Cédric ? demanda Elyon d’un air à la fois septique et inquiet pour lui, qui lui rappela l’expression d’adoration un peu méfiante qu’elle levait sur lui autrefois, lorsqu’il disait quelque chose qui la contrariait.

-          Peu importe, répondit-il en faisant un geste de dédain. Il faut que…

-          Ne change pas de sujet, s’il te plaît, l’interrompit-elle avec fermeté. Je te demande ce qui s’est passé. Les WITCH m’ont dit qu’elles avaient du affronter l’esprit maléfique de l’ancien alchimiste de Phobos, et que tu y avais joué un rôle, malgré le fait que était censé être en période de réhabilitation. Je n’en sais pas plus. Alors ?

Cédric serra les dents et jura intérieurement. Il avait voulu aller trop vite, et Elyon s’était retourné contre lui. Il recommença en prenant son temps.

-          C’est vrai, reconnut-il, j’y ai joué un rôle. L’esprit en question, qui était celui de Jonathan Ludmoore – tu en as sûrement entendu parlé – avait élu domicile dans ma librairie, à l’intérieur de ce livre, précisa-t-il en tirant l’ouvrage en question de sous sa cape. Il t’appartient, d’ailleurs. Je te le rends, princesse.

Joignant le geste à la parole, il le posa sur une commode. Elyon y jeta à peine un coup d’œil.

-          Ne joue pas à ça avec moi.

Princesse était son ancien titre, dont il l’appelait fréquemment naguère, en signe de respect.

-          Je ne joue à rien.

Puis il ajouta, s’inclinant légèrement :

-          Toutes mes excuses, c’est vrai que tu es Reine, à présent.

Elyon eut un mince sourire mais elle n’en poursuivit pas moins :

-          Dis-moi plutôt ce que ce livre faisait dans ta librairie.

On aurait dit qu’elle allait droit vers les failles de son histoire. Le libraire ne montra rien de son trouble et répondit d’un air dégagé ; il savait que l’intelligence d’Elyon rendrait la négociation redoutable, mais appréciait ce défi.

-          Je l’avais acheté avec un grand nombre d’autres ouvrages, lors de la liquidation de la bibliothèque de la villa Ludmoore.

-          Tu ne savais rien sur Ludmoore, à ce moment-là ?

-          Si, admit-il comme si il faisait un aveu, mais ses livres m’intéressaient en tant que curiosité. Je croyais que lui-même avait disparu pour toujours.

En réalité, il ne savait rien de l’Alchimiste lorsqu’il était allé faire l’acquisition de la collection de la villa. Le livre s’était manifesté à lui dans la bibliothèque. Il avait ensuite appris tout ce dont il avait besoin de savoir sur la légende de Ludmoore et son journal par Orube.

-          Tu ne me feras pas croire que tu n’as pas détecté le potentiel de ce livre.

-          L’Oracle m’avait ôté mes pouvoirs.

Elyon afficha une moue septique mais paru néanmoins convaincue.

-          Et ensuite ?

-          Le livre s’est emparé de Matt, le petit copain de Will, qui s’était aventuré dans ma boutique. Pour le libérer, les Gardiennes ont du insérer dans les cadenas les quatre pierres élémentaires dispersées dans Heatherfield. Comme Will refusait d’y placer le cœur de Kandrakar, ultime joyau élémentaire, le Livre nous a tous absorbé dans son monde.

-          Qu’as-tu fais ?

Il était étrange qu’Elyon se contente de le laisser raconter son histoire, alors qu’il s’attendait à une montagne de contre arguments et de doutes à chaque fait qu’il exposerait. Cela dit, vu son expression, il aurait sans doute droit a ces commentaires lorsqu’il en aurait terminé. Quoique il soupçonnait cette contrariété sur le visage de la Reine ne soit produite que par la rappel de l’idylle de Matt et Will, que cette dernière ne lui avait jamais vraiment avouée.

Peut-être le laissait-elle parler parce qu’elle avait décidé de lui laisser une chance.

Comme l’avait fait Orube.

Il décida de jouer le tout pour le tout, et au lieu de jouer de sa technique qui consistait à jeter une partie de la vérité à son interlocuteur pour mieux se disculper tout en continuant de lui dissimuler le reste, de cacher totalement à Elyon son alliance avec la créature du Livre, et de jouer les repentis.

-          Je me suis battu aux côtés des Gardiennes ; elles l’ont vaincu (du moins je le suppose, pensa-t-il, mais puisque le Livre était redevenu ordinaire, il ne pouvait s’agir que de cela) mais j’ai été blessé dans la bataille et je suis resté prisonnier du Livre. Elles m’ont cru mort, alors que je suis resté à l’intérieur du Livre sous forme d’entité inconsciente. Un magicien de Méridian m’en a libéré.

Par erreur, pensa-t-il en son for intérieur, mais il ne le dit pas.

Elyon demeura silencieuse. Cédric sentit une goutte de sueur couler sur sa tempe. Son stratagème allait-il marcher ? Soudain, un horrible doute lui vint à l’esprit. Elyon ne lui posant pas de question, le dégoût croissant qui avait envahi son visage… Cela ne pouvait signifier qu’une chose. Comme pour confirmer ce pressentiment, un sourire froid fleurit sur les lèvres de la Lumière de Méridian.

-          Mauvaise réponse, Cédric. Tu as cru me tromper, mais c’est moi qui t’ai trompé. Tu ne t’es pas demandé ce que ce Livre faisait ici ?

-          Les Gardiennes ne te l’ont pas remis ? Cet antiquaire a du te le voler.

Elyon secoua lentement la tête, secrètement satisfaite.

-          C’est la guerrière Orube qui l’avait. Elle l’a oublié.

-          Orube est venue ici ?

Cette dernière information venait d’effacer de ses préoccupations presque tout ce qu’il faisait précédemment.

-          Une fois de plus, Cédric, tes tentatives de changer de sujet sont lamentables. Oui, elle est venue, elle avait le livre… je ne sais pas pourquoi elle le conservait. Peut-être un ordre de Kandrakar, au cas où il redeviendrait dangereux. Mais ce n’est pas ça, l’important. L’important, c’est que je savais déjà ce qu’était ce Livre. Mes amies me l’ont dit, ainsi que ce tu avait fait. Ta trahison. Je ne sais pas comment tu est soi-disant mort, mais ce qui est sûr, ce que tu as oublié de me parler de quelques petites choses, n’est-ce pas ? Comme le pacte que tu as conclu avec Ludmoore, qui t’a conduit à menacer Will une fois de plus, pour qu’elle te remette le cœur. C’est toi qui a emprisonné Matt, indirectement.

-          Attends, je…

-          Tais-toi ! hurla Elyon, et des larmes invisibles brouillèrent sa vision au coin de ses yeux. Je ne veux pas entendre un mot de plus ! J’avais décidé de faire mine d’ignorer toute l’histoire pour voir si tu aurais la sincérité d’avouer tes fautes. Alors, peut-être (elle prit une petite inspiration brusque et contenue et se tut une seconde) … mais tu m’as menti une fois de plus ! Tu as voulu me trahir encore une fois ! Je ne peux pas te le pardonner.

Cédric décida, en dernier recours, de tenter de la prendre par les sentiments. Il fallait qu’il parvienne à la convaincre de l’aider, il fallait qu’il la mette de son côté.

-          Elyon, laisse-moi m’expliquer sur les raisons de mon geste. Je reconnais que j’ai eu tort de ne pas de dire toute la vérité. Mais il faut que tu me viennes en aide. Les…

Un rayon d’une blancheur aveuglante jailli des mains de la Reine et enveloppa entièrement l’ancien officier, le faisant crier de douleur avant de le précipiter contre un mur à l’autre bout de la pièce.

Les gardes, alerté par les cris de la Reine et par ce choc sourd, commencèrent à converger vers la suite royale.

La lumière qui palpitait autour de Cédric s’éteignit, il retomba contre le mur et s’affaissa au sol. Après le violent flamboiement de pouvoir, dont le fantôme flottait encore sur leurs rétines, la pièce semblait plongée dans l’obscurité. Affalé au sol, il regarda Elyon qui le surplombait, et durant une seconde il vit, il vit le fantôme de l’expression de Phobos sur sa sœur qui lui ressemblait tant, cette flamme de cruauté qui luisait sur son visage quand il venait de l’humilier une fois de plus. Ses yeux luisaient du même éclat dur, et durant cette seconde, agenouillé au sol, une puissante sensation de déjà vue l’envahit, comme s’il était de retour à cette époque, sensation familière d’humiliation et de rancœur dans sa poitrine, et il détesta cette impression. L’instant suivant, elle s’en allait comme elle était venue. Cette lueur dans le regard d’Elyon… l’avait-il vue ou seulement imaginée ?

Le jeune homme se releva difficilement. Il avait décidé, puisque il jouait le repenti, de ne pas utiliser ses pouvoirs contre elle, ce qui achèverait de détruire sa crédibilité. De toute façon, on ne pouvait pas se battre à arme égale contre la  Lumière de Méridian.

-          Je t’ai dit que je ne voulais plus entendre un seul de tes mensonges. Je ne vais pas te laisser encore une fois me lancer tes boniments et tes demi vérités de maître de la manipulation.

Ce fut à ce moment-là que la porte s’ouvrit avec fracas. Caleb et plusieurs gardes à la peau vertes et aux pesantes dreadlocks firent irruption dans la pièce.

-          Ma Reine, est-ce que tout va b…

Puis Caleb vit l’homme qui était avec elle, et durant quelque secondes, il resta littéralement bouche bée, sans pouvoir parler. Lorsqu’il eut retrouvé son souffle, il cria :

-          Toi !

Il voulu se jeter sur lui.

-          Caleb non !

Un ordre impérieux d’Elyon l’arrêta. Il s’immobilisa.

-          Je comprends ta colère, mais que personne ne s’approche de lui pour le moment. Gardes, emmenez-le.

Cédric aurait pu balayer ces imbéciles en un instant, mais il s’était juré de ne pas chercher à se défendre, car cela réduisait à néant ses chances de transiter vers un autre monde.

« Quelle ironie, songea-t-il, après avoir tenté par tout les moyens dans le passé de retourner chez moi, à Méridian, voilà que maintenant je désire m’en échapper. »

Il était exaspéré : il n’avait pas de temps à perdre en prison.

-         Ce serait faire une superbe erreur, déclara-t-il en se retournant vers Elyon.

-         Tu te trompes, Cédric, une fois de plus. Les erreurs, les trahisons, les crimes, c’est toujours toi qui les as commis. Et c’est maintenant à toi de les payer, ajouta-t-elle en haussant le ton, de manière à ce tous entendent cette dernière phrase.

 

 

 

-         Ma Reine… Elyon.

Caleb se tenait, hésitant, sur le seuil de la salle du trône. L’annonce du retour de l’ancien officier de Phobos avait eu l’effet à Méridian puis dans le reste du royaume d’un coup de pied dans une fourmilière endormie. Soulevant une inquiétude et une agitation considérable, l’événement avait également ravivé les anciennes blessures, rouvert les anciennes plaies, et le sang s’était remis à saigner. Le souvenir des anciens sévices d’une époque révolue revenait en force, ainsi que la douleur, l’incompréhension et la colère qu’ils suscitaient.

Le soir était tombé, mais depuis le balcon leur parvenaient des murmures bruissants, porté par l’air du crépuscule. Les gens étaient dans les rues. Pour discuter avec leurs voisins essentiellement, mais allez savoir où ce genre de rassemblement pouvait mener ?

L’état du pays depuis le couronnement de la nouvelle reine était semblable à celui d’un grand blessé aux corps lacéré, recousu, nettoyé, recouvert de bandages et de perfusions, raccommodé tant bien que mal par une opération miraculeuse, qui ne souffre pas, grâce à la drogue dont il est complètement anesthésié, qui se réveille et qui malgré les paroles rassurantes des médecins, sait que la douleur est là, derrière la morphine.

Il sait aussi, inconsciemment, que viendra le moment où elle devra mordre.

Ce moment était venu, et elle éclatait partout dans son corps.

On n’échappe pas à son passé.

Toute cette souffrance et cette rancoeur devaient sortir, s’exprimer une fois pour toute. Il fallait y mettre fin, et accomplir l’assouvissement du désir de vengeance qui rongeait les cœurs.  Dehors, la colère du peuple de Méridian grondait.

Des têtes devaient tomber.

 

La Reine Elyon était assise sur l’extrême bord du fauteuil confortable, nacré, qui lui servait de trône, les genoux ramenés jusque sous le menton, la tête lovée entre ses bras, comme une petite fille.

-         Majesté, répéta Caleb.

-         Laisse-moi seule. Et dis à Nagadir que l’on ne me dérange pas. Je ne veux voir personne.

-         Elyon

La jeune fille leva une main en l’air, paume levée vers lui, et dit :

-         Non.

Caleb s’interrompit et se tut. Il recula doucement, repassa l’encadrement à reculons, et referma les battants devant lui, avec un grand bruit mat.

Elyon resta seule, tandis qu’au dehors, le son de la rumeur des voix multiples augmentait, et que la pièce se remplissait peu à peu d’obscurité.

 

 

L’aube la trouva dans la même position, et les rayons du soleil matinal aveuglants traversèrent les vitres et atteignirent tout juste le bas de la porte au moment où  Nagadir l’ouvrit.

-         Altesse ? demanda-t-elle timidement.

-         Je… oui, Nagadir ?

-         Voulez-vous que l’on vous fasse apporter un repas ?

Elyon secoua lentement la tête. Sa longue nuit de réflexion avait souligné ses yeux de cernes sombres et violets comme un nuage d’orage, et son teint paraissait plus pâle, ses yeux agrandis dans un visage de tragédienne. Mais elle semblait plus décidée que jamais.

-         Merci, ce n’est pas la peine. Convoque le conseil pour une réunion d’urgence, et fais appeler C…, je veux dire, l’Intendant.

-         Bien, majesté.

Quelque minutes plus tard, l’ancien murmurant entrait, d’un air à la fois anxieux et impatient. Cependant, il ne dit tant qu’Elyon resta muette, et respecta son silence. Enfin, elle se leva, regarda longuement la ville étendue aux pieds du palais, se tourna vers lui et annonça simplement :

-         J’ai décidé qu’il sera exécuté.