Un songe

par Chae-yun

  Poids. Engourdi. Confusion. Lourdeur.

Les premiers instants suivants le réveil étaient toujours difficiles.

Elancements dans les tempes. Vertige. Et cette impression, que jamais, jamais elle ne parviendrait à se relever.

Mais cette fois-ci était différente. Orube était encore pénétrée d’une puissante réminiscence, un arrière goût puissant des songes qui l’avaient traversée.

Ses rêves.

Ces derniers temps, ils étaient particuliers. D’une puissance et d’une étrangeté singulière. Il y avait des périodes comme celle-ci, comme il en arrive à tout le monde.

Mais cette nuit avait été encore plus spéciale. Différente. En s’asseyant et en se prenant la tête dans ses mains, elle essaya de se souvenir, mais déjà ce qui lui en restait fuyait comme de l’eau entre ses doigts, comme tous les songes dont on ne garde que quelques images floues au réveil, à notre grande frustration. De quoi avait-elle rêvé déjà ? Tout s’estompait, à part cette impression de force, comme la grande lumière d’une pièce qu’elle aurait quittée mais qui filtrerait encore à la lisière de sa conscience, par rais dans les fissures, derrière la porte fermée.

Il y avait une route… non, un tunnel…

 

Toutes les nuits c’est la même chose. Quand je ne dors pas d’un sommeil lourd et rassasié de souvenirs, je marche. Je marche en toute sorte de lieux, dans tous les mondes que j’ai vu, et dans tous ceux que j’ai imaginé, avec toutes les personnes que j’ai connues et toute celles que j’ai rêvées, et je ne le trouve pas. Je dois le rencontrer, ou nous avons rendez-vous, ou je dois aller le chercher quelque part ; il n’est jamais là. Sans que jamais il n’apparaisse, toutes ces images, ces sensations et ces pensées sont hantées par sa présence. Obsessionnelle.

Mais est-ce que je cherche ? Je ne veux plus me souvenir.

                                                                 

Un passage se détacha, clair comme de l’eau de roche.

 

Maintenant je marche encore. Je ne sais pas où je suis, je ne connais pas ce lieu. Ou je ne m’en rappelle pas. Je marche dans un tunnel sombre. Au début je ne voyais pas les parois, mais maintenant elles se sont rapprochées et m’entourent, oppressantes, noire et humides comme celles d’une grotte. Des niches sont parfois creusées sur le côté, me laissant entrevoir en passant une obscurité encore plus profonde que celle qui m’entoure déjà, des yeux rouges fugaces et parfois un cliquetis de griffes raclant la pierre, menaçant.

J’ai peur.

 

Evidemment, ces pensées ne venaient pas du rêve. Elle les rajoutait, enjolivant, déformant tout, sans pouvoir s’en empêcher. Son propre cerveau était un traître.

Après, le souvenir s’effilochait, perdait consistance et devenait intangible.

 

Une pièce, une grande pièce. Aux murs gravés d’étranges symboles. Une lumière venait d’en haut…

 

Trop imprécis. Cette dernière prérogative était-elle réelle, enfin réellement rêvée, ou l’avait-elle inventé ?

Orube se mordit qu’elle se mordit la lèvre. Il fallait qu’elle se rappelle. Quelque chose de capital s’était passé dans cette pièce.

Quelque chose de capital ? Comment un rêve pouvait-il être important, quand tous vos espoirs les plus précieux pouvaient s’effondrer en un instant ? La vie s’était chargée de lui apprendre. Il était temps d’interrompre son petit délire et de renoncer à poursuivre cette chimère, cette fabulation nocturne. Elle ne voulait pas être en retard.

Il ne fallait plus croire aux rêves.

Sur le point de laisser tomber, une inspiration soudaine vint.

 

Elle avait… oui.

Elle avait parlé à quelqu’un.

 

Une haute silhouette se dresse. Comment est-elle venue ? Je l’ignore, mais elle est là. Il me semble qu’elle portait un habit bleu. Elle se tourne, je vais voir son visage.

 

Trois coups secs à la porte.

-          Orube, le maître veut te voir.

Des pas qui s’éloignent.

 

Raté.

Elle ne se souvenait plus de la scène. Une longue conversation, impossible de savoir ce qui avait été dit. Des bribes colorés, futiles, de ce qui avait alors suivit. Lorsque le rêve avait changé, qu’il était redevenu un simple rêve habituel, embrouillé, sombre et indistinct. Fébrile et confus.

Loin de la lumière.

 

C’était raté, rien ne reviendrait plus.

Elle se leva et commença à se préparer.

Elle avait dans la bouche un goût de cendre.