Réparer ses erreurs

par Cyrlight

- Mais enfin, qu’est-ce qui leur a pris de partir comme ça ? s’exclama Mikey. Et pourquoi est-ce qu’ils ne nous ont pas prévenus ?

- Je... commença Raph. J’ai eu une assez violente dispute avec Léo au sujet de Karai, cette nuit. Je suppose que c’est ce qui l’a incité à passer à l’action.

- D’accord, mais April ? intervint Casey. Elle a toujours été relativement sensée, alors que foncer à trois sur la piste du Clan des Foots, même avec Splinter, c’est un plan complètement stupide.

- Quand on y réfléchit, le fait que Splinter les accompagne est tout aussi surprenant, souligna Donnie. Il a toujours préféré éviter les confrontations directes avec Shredder, et même les confrontations tout court. Pourquoi est-ce qu’il a soudain décidé de passer à l’action ?

- Peut-être parce que Léo leur a demandé, à lui aussi bien qu’à April ? suggéra Mikey. Notre maître est le seul capable de vaincre Shredder, et grâce à ses pouvoirs, April peut localiser Karai à distance. Il avait besoin d’eux, pas de nous.

Marion, assise sur la table de travail de Marianne, n’avait pas prononcé un mot depuis que Raph et elle avaient émis leur déduction. Elle savait exactement pourquoi Léonardo avait agi, et surtout pourquoi Splinter avait suivi, à cause des reproches formulés par le ninja rouge. Il n’y avait qu’à l’attitude d’April qu’elle ne trouvait aucune explication.

- Qu’est-ce que vous vous êtes dit, exactement ? demanda Donnie en se tournant vers Raph.

- Comment ça ?

- Quand vous vous êtes disputés. Qui sait ? Ça pourrait peut-être nous donner plus d’indications si...

- Je ne vois pas en quoi vous serez mieux avancés, coupa Raphaël d’un ton péremptoire. On sait déjà où ils sont partis, et pourquoi. La seule question qui doit se poser maintenant, c’est : qu’est-ce qu’on fait ?

- On va les chercher.

Marion sauta de son perchoir tandis que tous les regards convergeaient dans sa direction. Michelangelo entrouvrit la bouche, comme pour dire quelque chose, mais aucun son ne s’en échappa. Casey s’exprima à sa place :

- C’est de la folie ! L’autre jour, Shredder nous a mis en pièce alors qu’on était mieux organisés et plus nombreux. Là...

- Splinter peut vaincre Shredder, c’est du moins ce que j’ai toujours cru comprendre, mais Léo et April ne suffiront pas à venir à bout de ses lieutenants et du Clan des Foots. On doit les aider. Vous êtes tous venus quand j’étais prisonnière, et il n’est pas question qu’on laisse nos amis se débrouiller seuls alors qu’ils ont besoin de nous.

- D’accord, mais... Comment on les retrouve ? fit remarquer Mikey. On a aucune idée de l’endroit où ils sont partis chercher Karai.

Pour toute réponse, la jeune fille jeta un regard par-dessus son épaule à sa sœur, qui hocha la tête de haut en bas.

- Je dois pouvoir géolocaliser leurs téléphones depuis le laboratoire et vous communiquer leur emplacement, mais ça risque de prendre un moment, surtout s’ils se déplacent.

- Préviens-nous dès que tu auras une piste, exigea Marion. On va se préparer.

- Holà, doucement, ma jolie, intervint Casey. Depuis quand est-ce que tu donnes les ordres ?

- Depuis que Splinter et Léo ont disparu, ça te répond ? Il faut bien que quelqu’un prenne les choses en main.

En réalité, Marion agissait surtout par culpabilité. Elle savait très bien que rien de tout cela ne serait arrivé si Léonardo ne les avait pas surpris, Raph et elle, dans le dojo. Elle était responsable de la situation et devait tout faire pour réparer son erreur.

- Si tu ne veux pas venir, personne ne te force, d’autant que tu es encore convalescent, ajouta-t-elle d’un ton plus doux. D’ailleurs, aucun de vous n’est obligé de me suivre, mais moi, j’y vais.

- Je n’ai aucune envie de me retrouver à nouveau face à Shredder, avoua Mikey, mais tu sais très bien que je te suivrais jusqu’au bout du monde, même là où il n’y aurait pas de pizza.

- Statistiquement parlant, plus nous serons nombreux et plus nos chances seront élevées, approuva Donnie. J’en suis aussi.

- Je... commença Raph, que Marion interrompit aussitôt en plaquant un doigt sur ses lèvres.

- Il n’en est pas question, tu restes avec Marianne.

- Ne me fais pas regretter de ne pas vous suivre sur le terrain, marmonna l’intéressée, qui avait déjà commencé à pianoter sur le clavier de l’ordinateur portable d’April.

Raphaël se renfrogna et croisa les bras, tout en s’adossant au mur. Marion recula d’un pas pour se tourner vers Casey, qui remuait nerveusement la jambe d’avant en arrière, tête basse. Lorsqu’il la releva, ce fut pour lâcher :

- Je sais très bien que vous êtes perdus sans moi, alors ce n’est pas comme si j’avais vraiment le choix. Si vous comptez vous en sortir, vous aurez besoin d’un type aussi génial que moi.

Marion sourit et, pour la première fois, même Donnie ne s’agaça pas de la prétention de l’adolescent. Ils quittèrent ensuite tous le dojo, à l’exception de Marianne, afin d’aller s’équiper en vue de leur mission.

***

- Tu perçois quelque chose ?

- Léo, ça suffit ! C’est la quarantième fois que tu me poses cette question en l’espace de dix minutes. Même si Karai était dans les environs, comment veux-tu que je réussisse à me concentrer si tu m’interromps toutes les quinze secondes?

- Je... Désolé.

Assise sur le toit de l’un des plus hauts immeubles du secteur, April porta ses mains à ses tempes et ferma les yeux, laissant son pouvoir se déployer dans les environs. Elle éprouva un pincement au cœur en songeant à cette ville, jadis si vivante et aujourd’hui si déserte, dans laquelle elle ne percevait que des appartements à l’abandon.

- Non, il n’y a rien ici non plus, avoua-t-elle, penaude. Si ça se trouve, Shredder a quitté la ville, et...

- Ça m’étonnerait. C’est nous qu’il veut, en particulier Splinter. Je suppose qu’il s’attend à nous voir quadriller toute la ville pour retrouver Karai et qu’il espère en profiter pour nous tendre un piège.

- Si c’est effectivement le cas, qu’est-ce qui va nous empêcher de tomber les deux pieds dedans ? Je n’aurais vraiment pas dû accepter qu’on s’embarque dans cette histoire, j’ai le pressentiment que tout ça va mal finir. Il n’est pas encore trop tard pour...

- Hors de question, coupa Léo. On ne fait pas demi-tour. Maintenant qu’on est là, on continue.

Il sauta sur ses pattes et tendit la main à April pour l’aider à se remettre debout. Elle la saisit, quoique sans conviction, quand elle ressentit au même moment une sensation légère, familière. Portant deux doigts à sa tempe, elle réactiva ses dons.

- Quoi ? demanda la tortue, ce qui lui valut une pression de l’épaule, pour l’obliger à se taire.

Il y avait quelqu’un, non loin d’eux, mais ce n’était ni un ennemi, ni un inconnu. Cette empreinte qu’April percevait, elle la connaissait bien. Tutélaire et bienveillante, c’était celle de maître Splinter.

- Tu veux dire qu’il nous a suivis jusqu’ici ? s’étonna Léo. Pourquoi ?

- Je ne pense pas, sans quoi il nous aurait déjà rattrapés. Les autres ont sûrement remarqué notre disparition et il n’a pas dû être compliqué pour eux de déduire où nous sommes partis. Ils ont peut-être pensé que seul Splinter parviendrait à te raisonner et ils l’ont envoyé nous chercher.

- Dans ce cas, il vaut mieux nous éloigner. Malgré le respect que j’ai pour mon sensei, même lui ne pourra m’empêcher de retrouver Karai.

- Léo...

- Est-ce que tu es avec moi, oui ou non ? insista-t-il.

April hésita. Sans elle, il n’aurait aucune chance de localiser la kunoichi, et par conséquent de tomber entre les griffes de Shredder. Elle aurait tout aussi bien pu l’abandonner ici et rentrer au repaire, mais elle se ravisa en songeant qu’elle n’avait aucune envie de retourner là-bas. Elle ne tenait à revoir ni Marion, ni Raph, ni Donnie dans l’immédiat.

- On continue, lâcha-t-elle dans un souffle.

***

Parvenu à un carrefour, Splinter s’arrêta et scruta les alentours, bien qu’il sache pertinemment que cela ne servait à rien. Il n’était pas April. Malgré son instinct à moitié animal, il ne possédait pas de facultés extrasensorielles lui permettant de deviner à distance l’endroit où Shredder retenait sa fille.

Après avoir marqué une brève hésitation, il s’engagea dans la rue à sa droite. Elles se ressemblaient presque toutes, désormais. Grisâtres, abandonnées... Comme Splinter ne connaissait pas la ville aussi bien que ses fils, il lui était par moments difficile de se repérer.

Il n’avait pas l’intention de baisser les bras pour autant. Les paroles de Raph continuaient à résonner dans sa tête, sans qu’il réussisse à les faire taire. C’était sa faute si Shredder détenait Karai, tout comme c’était sa faute si le Destructeur avait pris les tortues pour cible. Parce que Saki le haïssait, il avait décidé de se venger sur tous ceux qui étaient chers à Hamato Yoshi.

Il se mit à quatre pattes afin de progresser plus vite. Le seul avantage qu’il y avait à retirer de cette ville désaffectée, c’était qu’il serait sûrement plus simple de repérer un endroit habité. L’ancienne base de Shredder était vaste et, comme il aimait faire dans la démesure, aucun doute que la nouvelle le serait tout autant. Par conséquent, elle ne devrait pas passer inaperçue.

***

Marion tira sa rapière de son fourreau et passa une pierre à aiguiser sur la lame, non sans jeter régulièrement des coups d’œil à la couche vide d’April. Elle aurait aimé savoir ce qui avait pu traverser l’esprit de son amie pour qu’elle se lance dans une entreprise aussi insensée. L’amour que Léo portait à Karai lui avait-il inspiré de la pitié ?

Son arme ayant recouvré son tranchant habituel, Marion exécuta quelques mouvements. L’épée fendit l’air en émettant un sifflement à la fois familier et réconfortant. Elle s’apprêtait à la nouer autour de sa taille quand deux coups furent frappés par la porte de sa chambre.

- Oui ?

Le battant pivota sur Raphaël, qui ne franchit pas le seuil. Il attendit, hésitant, que l’adolescente lui fasse signe d’entrer. Quand cela fut le cas, il avança d’un pas prudent, comme mal à l’aise.

- Je n’ai pas l’habitude de dire aux autres à quel point je m’inquiète pour eux, mais... Tu as conscience de ce à quoi tu t’exposes si tu retournes là-bas ?

- Eh bien... J’ai eu un aperçu de la cruauté de Shredder durant ma captivité, mais ce n’est pas ça qui va me décourager. Il faut que je le fasse, Raph, et tu sais très bien pourquoi.

- Non, justement. Tout ça, c’est ma faute bien plus que la tienne. J’ai poussé les autres à venir te chercher et je me suis montré odieux avec Léo tout à l’heure, sans parler de ce que j’ai dit sur maître Splinter. Tu n’as pas à risquer ta vie pour...

- Si. Comme j’ai essayais de le dire à ton frère cette nuit, bien qu’il n’ait rien voulu entendre, entre amis, on se serre les coudes. C’est vrai, j’y vais parce que j’ai mauvaise conscience, mais même si ce n’était pas le cas, je n’agirais pas autrement. Mikey, Donnie et Casey me suivent pas parce qu’ils ont des remords, mais parce que trois des nôtres sont en danger. Tu es revenu me chercher avec le groupe dans les geôles de Shredder, en effet, mais dans le fond, tu sais très bien que tu aurais agi comme ça pour n’importe lequel d’entre nous.

- Sauf Karai, grogna Raphaël.

- Sauf Karai, répéta Marion avec un sourire.

La tortue la rejoignit au centre de la pièce et lui prit son fourreau des mains pour attacher la ceinture de cuir autour de sa taille. Cela fait, il souleva le menton de l’adolescente avec son pouce et son index, et la regarda dans les yeux.

- Si tu ne rentres pas indemne, j’en tiendrai Mikey pour responsable.

Marion posa sa main sur son poignet et l’obligea à la lâcher, avant de le serrer dans ses bras. Leur étreinte dura un peu moins d’une minute, après quoi elle recula d’un pas, ses doigts serrés autour de ceux du ninja.

- Je reviendrai saine et sauve, assura-t-elle, si tu me promets de ne pas commettre d’actions irréfléchies en mon absence, comme monter à la surface pour t’incruster au dernier moment.

- S’il le faut vraiment...

- Jure-le-moi. Et aussi d’être gentil avec ma sœur.

- Très bien. Je te jure que je ne commettrai pas d’actions irréfléchies en ton absence.

- Et ?

- C’est déjà pas mal.

- Je m’en contenterai, soupira Marion.

Tenant toujours la main de Raph, elle l’entraîna à sa suite dans le couloir de l’étage et ne le lâcha qu’aux abords des escaliers. Mikey sortit de la cuisine au moment où ils s’apprêtaient à rejoindre le laboratoire, pour voir si Marianne avait fini par localiser les téléphones de Léo et April.

- Il faut prendre des forces avant la bataille, déclara-t-il en désignant le bol de crème glacée dont il avalait le contenu goulûment.

- Si tu te gaves, tout ce que tu risques, c’est d’avoir mal au ventre, fit remarquer Marion.

- Possible. Tu en veux ?

Il lui tendit sa cuillère, que l’adolescente refusa poliment. Elle avait l’estomac trop noué à la vue de ce qui les attendait pour songer à avaler quoi que ce soit. Mikey était le seul à être assez insouciant pour se repaître avant une mission aussi périlleuse.

- Tu ne crois pas qu’on devrait demander à Leatherhead et compagnie de nous aider ? suggéra-t-il.

- On n’a pas de temps à perdre. La dernière fois, vous avez pu vous organiser parce que vous saviez très bien que Shredder se servirait de Raph et moi comme appâts. Là, il n’hésitera pas une seconde à éliminer Splinter et Léo. Il sait pertinemment que ce sont nos fers de lance. Sans parler d’April... Il l’a déjà remise entre les tentacules de Kraangs une fois, il peut très bien recommencer.

Un frisson parcourut l’échine de Michelangelo à cette pensée. Raph fut le premier à atteindre le laboratoire, dont il tint la porte ouverte de son bras valide pour les deux autres. Casey et Donnie étaient déjà là. Ils se tenaient de part et d’autre de Marianne, dont les doigts voletaient si vite sur le clavier qu’ils paraissaient presque flous.

- Tu les as trouvés ? demanda Marion.

- Dans un rayon approximatif de cinquante mètres, mais ils se déplacent. Pour le moment, ils se dirigent vers le nord de Manhattan. Il va falloir qu’on reste en contact si tu veux que je continue à vous guider.

- Aucun problème.

La jeune fille vérifia le niveau de batterie de son téléphone, imitée par ses amis. Ils échangèrent ensuite un regard qui en disait long sur le fond de leur pensée : tous savaient que le moment était venu d’y aller.

- Tâchez de ne pas vous entretuer, pendant notre absence, conseilla Marion, son regard passant alternativement de sa sœur à Raphaël.

- Ouais, parce que déjà qu’on n’est pas sûr de revenir vivant...

Le commentaire de Mikey lui valut un coup de coude dans la carapace de la part de Casey, qui lui intima de ne pas leur porter malheur. Marion, pour une fois, ne put qu’être d’accord, à la vue des périls auxquels ils étaient sur le point de s’exposer s’ils ne rattrapaient pas les autres avant qu’ils localisent Shredder.

- Bon... lâcha-t-elle d’une voix qu’elle espérait ferme. En avant.