L'aveu

par Cyrlight

Le repaire était silencieux lorsque la bande y pénétra. Donatello soutint April jusqu'au canapé, car même si elle avait insisté pour se remettre à marcher, elle manquait encore d'énergie pour tenir debout toute seule. Léo déposa Marianne, qu'il avait transportée entre ses bras, à côté d'elle.

- Mes enfants ! appela la voix de Splinter, tandis qu'il écartait la porte coulissante reliant le dojo à la grande salle. Je suis heureux que vous soyez enfin de retour.

- Maître... commença Léonardo. Ce... Ça n'est...

Le temps qu'il parvienne à trouver ses mots, le rat géant avait déjà constaté l'absence de Raphaël et de Marion. Il les interrogea à ce sujet pendant que Marianne l'examinait d'un œil scientifique, intriguée par ce nouveau spécimen de mutant qu'elle voyait.

- Même si notre mission en dimension X s'est avérée plus périlleuse que prévu, nous avons réussi à nous en sortir, révéla Donatello. C'est en revenant sur Terre que tout s'est gâté. Le clan des Foots nous a tendu une embuscade. Pendant que nous les combattions, Raph et Marion ont été capturés par Fishface. Le temps que Marianne nous avertisse, il était trop tard, et nous ne pouvons pas nous permettre de mener dans l'immédiat un combat contre les sbires de Shredder. Nous n'aurions aucune chance.

- En effet, vous m'avez tous l'air exténués, constata Splinter en lissant sa barbiche. Je crains que, pour le moment, le mieux que vous puissiez faire pour eux, c'est vous reposer et reprendre des forces pour aller les libérer.

- Il faut aussi mettre au point un plan, constata Léo.

- Pour ça, je ne peux que te conseiller de méditer. Un esprit calme et serein permet d'accéder plus facilement à la lumière.

- C'est ça, votre sensei ? murmura Marianne à l'oreille de Michelangelo. On dirait l'un de ces vieux sages que l'on voit dans les dessins animés, qui prononcent toujours des paroles qui n'ont aucun sens.

- Ouais, c'est vrai que moi non plus, je ne comprends pas toujours tout. Enfin, si c'est maître Splinter qui le dit, c'est qu'il a raison.

Marianne n'était pas convaincue. Ne connaissant le rat que depuis une minute à peine, elle ne parvenait pas encore à savoir s'il s'agissait vraiment d'un sage ou d'un mutant sénile. En tentant de se mouvoir, sa jambe blessée lui arracha un gémissement.

- Oh, j'avais presque oublié que tu étais blessée ! s'exclama Michelangelo. Ne bouge pas, grande sœur, je vais te chercher de la glace. Minette Glacée se fera une joie de t'en donner.

- Il va m'appeler grande sœur encore longtemps ? s'enquit Marianne à l'attention d'April. Et qui est Minette Glacée ?

- Un chat qui s'est transformé en crème glacée après avoir lapé du mutagène. C'est l'animal de compagnie de Mikey.

La jeune femme secoua la tête. Si elle acceptait volontiers de prendre au sérieux Léonardo, Donatello, Karai et même April, elle avait encore de grosses difficultés avec Casey et Michelangelo, dont elle peinait à supporter l'immaturité. Dire que le sort de Marion était entre leurs mains...

Où se trouvait sa cadette, en ce moment ? Et quelles tortures lui infligeait-on ? Ces questions ne quittèrent pas Marianne pendant qu'elle étendait sa jambe devant elle, dans la position qui serait la moins douloureuse.

***

- Bienvenue dans votre nouveau logis, les tourtereaux. J'espère que ça va vous plaire.

Marion commençait juste à émerger du brouillard qui étouffait son cerveau lorsqu'elle se retrouva projetée contre un sol dur et froid, vraisemblablement constitué de pierres. Ses bras amortirent sa chute, mais le choc fut tout de même assez brutal pour lui arracher un gémissement de douleur.

Un autre corps fut poussé face contre terre, à côté d'elle. La vision trouble, elle ne distingua d'abord rien d'autre qu'une masse verdâtre, avant que celle-ci gagne en netteté. Dès que l'adolescente reconnut Raphaël, elle rampa jusqu'à lui.

- Raph ! appela-t-elle. Raph !

Elle plaça ses deux mains sur sa carapace et le secoua aussi fort qu'elle put, mais elle fut détournée de ses gestes par le claquement d'une grille qui fut refermée dans son dos. Elle eut juste le temps de voir Fishface verrouiller la serrure de leur cellule à l'aide d'un trousseau contenant de nombreuses clés avant qu'il disparaisse.

- Aïe, ma tête ! gémit la tortue en battant faiblement des paupières.

Marion poussa un soupir de soulagement en constatant qu'il revenait à lui. Pour un peu, elle se serait presque jetée à son cou, mais sa situation, aussi désespérée soit-elle, ne lui interdisait pas de conserver un minimum de dignité.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? marmonna Raphaël en massant son crâne endolori.

- Fishface nous a capturés. Je suppose qu'il nous a conduits dans le repaire de Shredder.

Le ninja rouge se redressa sur un coude et Marion recula pour lui laisser plus d'espace. L'un comme l'autre, ils étudièrent leur geôle. Elle était sinistre, grisâtre et humide, dépourvue de fenêtre, et avec pour seul mobilier une litière de paille, pas suffisamment grande pour accueillir une personne.

- Ça ressemble bien à ses goûts en matière de déco, approuva Raph. Du moins, en ce qui concerne les pièces qu'ils réservent à ses ennemis.

- Qu'est-ce qu'il va nous faire, d'après toi ?

- Nous tuer, c'est exclu. Il préférera nous garder en vie pour appâter les autres. En revanche, il y a de fortes chances pour qu'ils nous malmènent, ses sbires et lui.

- Est-ce qu'il existe un moyen de sortir d'ici ? interrogea Marion, guère enchantée par les paroles de son interlocuteur.

- De la cellule ou du bâtiment ? De la cellule, ça peut être jouable, mais ça implique de se retrouver directement entre les griffes de Tiger Claw ou les lames de Shredder. Donc la réponse est non.

L'adolescente ne releva pas et Raphaël étouffa un gémissement au moment où il bougea la tête, pas assez cependant pour qu'elle l'ignore. Elle se tourna vers lui pour l'examiner.

- Je n'ai rien, grogna-t-il. C'est juste mes cervicales... Fishface a cogné fort.

- Tu veux que je te masse ? Ça calmera la douleur.

- Tu es sérieuse ? s'exclama Raph, qui peinait à le croire.

Marion haussa les épaules et, sans attendre d'approbation de la part de la tortue, elle se glissa dans son dos pour poser ses mains sur sa nuque. Il frémit lorsqu'elle agita ses doigts sur sa peau, mais il n'était pas certain que ce soit dû à ses courbatures. Soudain, alors qu'il ne s'y attendait, la jeune fille lui fit pivoter brutalement la tête.

- Aïe ! Tu es complètement folle ! s'époumona-t-il. J'aurais dû me douter qu'il y avait un piège ! Tu ne peux pas être sympa, tu ne sais même pas ce que ça veut dire.

- Et toi, tu ignores ce qu'est la reconnaissance, apparemment. L'une de tes vertèbres était démise. Je viens de te la remettre en place.

Raph passa sa patte sur l'arrière de son crâne. En effet, il ne sentait presque plus rien. Marion s'éloigna de lui et il songea à la remercier, mais c'était trop lui demander. Au lieu de cela, il s'enquit :

- Tu sais faire ça, toi ?

- Ma sœur et moi avions chacune notre spécialité. Elle, elle sait réparer les épaules. Ça nous a été plutôt utile, quand notre père ivre piquait ses colères. Un jour, il m'a poussée du haut des escaliers, et un autre, il a assommé Marianne avec une casserole. Elle avait laissé brûler le repas, parce qu'elle était occupée à me recoudre la main. Il s'en était servi pour casser une bouteille de bière.

Marion n'avait jamais évoqué son passé avec personne, à l'exception d'April, qui avait eu la délicatesse de garder ses révélations pour elle. Raphaël fut un instant choqué par ce qu'il venait d'entendre, avant de retrouver un visage impassible.

- Ça ne devait pas être chouette tous les jours, marmonna-t-il, à défaut de trouver mieux à dire.

- Non, en effet. Je ne regrette pas vraiment cette époque, sauf peut-être aujourd'hui. Je préfèrerais encore affronter mon père plutôt que d'être enfermée dans cette geôle sinistre. Pas toi ?

- J'aurais tort de me plaindre. En fait, quitte à être capturé avec quelqu'un, je suis content que ce soit avec toi. Parce que tu sais remettre des vertèbres en place, ajouta-t-il précipitamment. Et aussi parce que ça aurait pu être pire, du genre Michelangelo ou Karai.

- Ah bon ? J'ai toujours pensé que la pire, à tes yeux, c'était moi, répliqua Marion avec un sourire.

- Ne me fais pas regretter d'avoir modifié l'ordre de mon classement, sans quoi je reconsidèrerai l'idée de sortir de cette cellule et j'envisagerai de me servir de toi comme bélier.

Marion étouffa un petit rire. En dépit de tout ce que Raph pouvait dire ou faire, elle commençait à avoir la conviction qu'il ne la détestait pas autant qu'il voulait bien le laisser paraître. Il s'agissait d'une façade, identique à celle qu'elle-même affichait depuis qu'ils se connaissaient.

***

Marianne retira la poche de glace que Mikey lui avait apportée de sa jambe pour permettre à Donnie de l'examiner. Au début, elle s'était montrée un peu sceptique, mais même si la médecine ne semblait pas être sa discipline de prédilection, il avait indéniablement des connaissances.

- Il va falloir t'immobiliser jusqu'à ce que tes os se ressoudent. Je peux te fabriquer un plâtre et des béquilles, mais je dois t'avertir : nous sommes limités en antidouleurs.

- Maître Splinter, est-ce que l'un de vos mantras pourrait l'aider ? interrogea Léonardo.

- Je crains que non. Il en existe sûrement qui seraient en mesure de guérir ce genre de blessures, mais je n'en connais aucun. Je regrette.

Marianne dissimula son soulagement. Un mantra ? Très peu pour elle. Elle avait un esprit scientifique et rationnel. Avoir passé les derniers mois de son existence dans une dimension parallèle, à fuir des cerveaux à tentacules, c'était déjà beaucoup plus qu'elle ne pouvait en supporter.

- Tiens, avale ça, conseilla April en lui tendant un verre d'eau, accompagné par deux comprimés. Les réserves sont restreintes, c'est vrai, mais il faut rationner, pas se priver lorsque c'est nécessaire.

- Merci, mais ce n'est pas la peine. Je suis plutôt dure au mal.

- Est-ce que tu peux remonter un peu plus ton pantalon, pour que je mesure ta jambe, s'il te plaît ? demanda Donnie. Afin que je sache quelle quantité de résine je dois préparer.

Marianne obtempéra, pendant que la tortue prenait ses mesures avec un ruban souple. Il avait presque terminé quand son regard se posa au-dessus de son genou, où elle avait roulé son vêtement. Elle possédait une cicatrice large de quatre centimètres, et trois fois plus longues.

- C'est une blessure que tu as eu dans la dimension X ? s'enquit Donatello.

- Non, ça date de plusieurs années.

- Ça ressemble à une brûlure. Comment est-ce que tu as pu te faire ça ?

- Un coup de tisonnier chauffé à blanc, révéla Marianne.

- Quoi ?

- Donnie, tu n'as pas un plâtre à aller préparer ? l'interrompit April.

Connaissant le passif de Marion, la rouquine se doutait que la cicatrice de sa sœur était probablement due à une violente colère de leur père, et elle voulait lui épargner le désagrément d'avoir à aborder ce sujet, en particulier devant un public composé d'un individu aussi sensible et délicat que Casey Jones.

Donatello n'était pas parti depuis plus de cinq minutes quand Michelangelo revint de la cuisine avec un carton à pizza dans chaque main. D'ordinaire, les tortues se jetaient sur cette nourriture dès qu'ils en sentaient l'odeur, mais pour une fois, personne n'avait d'appétit. Mikey lui-même mordilla sa part sans entrain, pendant que Léonardo se dévouait pour en porter une à son frère, dans son laboratoire.

- C'est plus facile de réfléchir le ventre plein, argua April après que Marianne eut refusé le morceau qu'elle lui tendait. Et puis, tu vas avoir besoin d'être en bonne santé pour aider tes os à se réparer.

- Je vais surtout avoir besoin de calcium, et ce n'est pas dans la pizza que je vais en trouver.

- Nous avons du lait en poudre, mais ce n'est pas consistant. Commence par avaler ça, après j'irai t'en chercher. Si Marion était là, elle n'apprécierait pas que sa sœur se laisse mourir de faim.

- Si Marion était là, la question ne se poserait pas.

April ne releva pas. Même si elle essayait de réconforter Marianne du mieux possible, elle savait exactement ce qu'elle ressentait. Elle venait juste de retrouver sa sœur, or voici qu'elles étaient déjà de nouveau séparées. L'adolescente vivait exactement la même chose avec son père, qui était pour la seconde fois aux tentacules des Kraangs.

***

La cellule que partageaient Marion et Raphaël était pleine de courants d'air. L'adolescente avait du mal à garder les yeux ouverts, à cause de la fatigue, mais elle ne parvenait pas non plus à s'endormir. Plus que la peur d'être captive de Shredder, c'était le froid qui la tenait réveillée.

Elle s'était recroquevillée dans l'angle qui lui paraissait le moins humide, mais elle ne voyait guère la différence avec le reste de la geôle. Raphaël, qui était un reptile et qui possédait en plus sa carapace, ne souffrait pas du même désagrément, mais il ne dormait pas non plus.

- Comment veux-tu que j'y arrive ? grogna-t-il lorsqu'elle lui posa la question. Tu claques des dents sans arrêt.

- Je n'ai pas le sang froid, moi, rappela Marion.

- Personne ne t'interdit de grelotter, mais fais-le en silence.

- La dernière fois, quand je suis tombée à l'eau, tu m'as prise dans tes bras pour me réchauffer.

Raphaël, jusqu'à présent étendu sur le dos, se redressa. Seule la lumière de la lune, qui s'engouffrait par une petite lucarne, éclairait la pièce, mais c'était suffisant pour lui permettre de regarder Marion, qui l'observait également. En essayant de prendre le ton le plus sec possible, il accepta.

- D'accord. Viens-là, mais tu as intérêt à cesser de jouer des castagnettes avec tes mâchoires.

Marion voulut se lever pour traverser la cellule debout, mais ses jambes étaient fourbues et elle décida finalement de rejoindre Raphaël à quatre pattes. Quand elle fut à sa hauteur, il marqua une légère hésitation, mais passa tout de même ses bras autour de son buste. Il y avait mieux qu'une tortue pour lutter contre le froid, certes, mais elle s'en contenterait.

- C'est bon, ça te convient ? grogna-t-il en frictionnant son dos et ses épaules.

- Je crois, oui.

En plus de se réchauffer, Marion se sentait en sécurité auprès de Raphaël. Pour un peu, elle en oublierait presque qu'ils étaient prisonniers de celui que tous surnommaient le Destructeur. Mettant son orgueil de côté, elle blottit son visage contre le cou du ninja rouge.

- Tu sais... commença-t-elle dans un murmure. Moi aussi, je suis heureuse d'être enfermée ici avec toi.

Raphaël, surpris, ne sut que dire. Il chercha une phrase acerbe qu'il pourrait répliquer, mais il n'en trouva aucune. Il était à cours d'idées. Qui plus est, il n'était pas certain de vouloir être méchant. En fait, ce dont il avait envie était complètement différent.

Les prunelles brunes de Marion ne le lâchèrent pas lorsqu'il pencha sa tête vers la sienne et, plutôt que d'afficher une grimace dégoutée ou de tenter de reculer, sa bouche s'étira afin de former un sourire satisfait quand celle de la tortue vint se poser dessus pour l'embrasser.