Scène 1

par Tentenette

Chapitre 1

 

Dans le studio d'enregistrement, casque autour du cou et stylo à la main, Sho peaufinait avec ses musiciens les arrangements de leur prestation de ce soir sous l'œil bienveillant de son manager. Avec un sourire satisfait, Shoko observait son protégé travailler d'arrache-pied. Depuis l'incident avec Vie Ghoul, il avait retrouvé tous ses moyens et surtout sa combativité. Elle n'avait plus besoin de le réprimander aussi souvent pour le faire travailler, il quittait les studios plus tard qu'à son habitude, ne sortait que rarement le soir et il était beaucoup plus exigent avec ses musiciens, adoptant une attitude de professionnel qu'elle n'aurait jamais soupçonné. Les résultats de ces efforts ne se firent pas attendre, ses chansons passaient en boucle sur toutes les radios du pays, les studios de télévision se l'arrachaient, les producteurs se bousculaient pour produire ses clips. Sa place de numéro un, il la voulait et il ne laissera plus personne s'en emparer.

—OK les gars, on fait une pose, déclara Sho en posant son casque sur le pupitre à partition. Un soupir de soulagement parcourut l'assistance. Ils sortirent de la chambre d'enregistrement après avoir déposé leurs instruments, Sho clôturait la marche.

   Tu as faim ? Demanda Shoko avec un sourire.

   Je suis affamé, répondit Sho en se jetant sur un canapé.

   C'est bien, je vais parler aux assistants, tu as envi de quelque chose en particulier ?

Sho se jeta sur le canapé en grognant, Shoko comprit que du moment que c'était salé et comestible, peu lui importait.

En marchant dans les couloirs, la jeune manageuse ne put s'empêcher de soupirer. Bien que la soudaine détermination de Sho soit une formidable avancée dans son travail, savoir qu'elle n'y était pas pour grand-chose, si ce n'était rien, la rendait un peu triste.

Cet idiot avait beau le nier, elle n'était pas dupe. Si ça n'avait pas été l'intervention de cette fille, elle n'osait imaginer ce qu'il serait advenu de lui. Aurait-il trouvait le courage d'admettre sa peur, cette nouvelle chanson qu'il a écrit en un temps record, aurait-elle vu le jour et surtout, où serait-il allait chercher la force de relever le défi, sinon de provoquer les Vie Ghoul sur leur propre terrain. Tout cela, il le devait bien à Kyoko.

   Entendu Shoko-san, vos commandes seront là dans un quart d'heure, en attendant profitez-en pour vous reposer.

   Merci pour votre travail, Yuriko-san, répondit Shoko en s'inclinant légèrement.

En regagnant la salle de repos, un café à la main, elle repensait à Sho. Les mots qu'avaient prononcés Kyoko étaient exactement ceux qu'il avait besoin d'entendre. Shoko pensait que même si elle avait remarqué le mal-être de Sho, elle n'aurait jamais su être aussi convaincante. Mais en admettant qu'elle ait dit exactement les même paroles que Kyoko, aurait-elle eut le même impacte sur lui?

Tout cela l'amène à l'effrayante constatation que cette fille semblait indispensable à Sho. Elle eut un sourire blasé en pensant que cette abruti ne l'avait sans doute pas remarqué, Kyoko l'a aidé cette fois mais ce n'était qu'un heureux concours de circonstances, qu'arrivera-t-il la prochaine fois qu'il se retrouvera dans une situation délicate ?

Shoko poussa la porte de la salle de repos. Les autres étaient tous partis déjeuner, seul restait Sho, affalé sur son sofa, les pieds négligemment posés sur la table basse, les paupières closes.

Shoko évita de le déranger et parti s'assoir plus loin. En l'observant, elle se dit qu'avec l'orgueil et le caractère impétueux de Sho, ainsi que la profonde rancune, pour ne pas dire haine qu'entretenait Kyoko à son égard, un rapprochement était tout bonnement inenvisageable. Il faudrait un miracle…

Une sonnerie de téléphone retentit, c'était le numéro personnel de Shoko, elle s'en étonna, qui pouvait bien l'appelait à cette heure-ci ? Elle mit le téléphone sous silencieux et sortit répondre dans le couloir.

   Muraki Shoko j'écoute…oui, il est là, répondit-elle, surprise. Qui le demande ?

Quelques minutes plus tard, Shoko revint à la salle de repos, l'air hébété. Elle avançait vers Sho comme un automate et lui tendit le téléphone.

   Sho, c'est pour toi…tes parents veulent te parler.

 

                                                                       *****

 

     Coupez !

La tension se relâcha sur le plateau, on ralluma les lumières et le murmure des conversations reprit possession des lieux. Kyoko soupira de soulagement, la dernière scène avait été intense et le directeur Ogata ne fut satisfait de sa prestation qu'à la troisième prise, elle avait eu chaud mais tout allait bien maintenant.

     Très bien tout le monde, on a fini pour aujourd'hui, merci pour votre travail, à demain !

     A demain !

Les acteurs étaient les premiers à quitter le plateau. Kyoko, malgré sa mine fatiguée, salua chaleureusement ses collègues avant de s'éclipser d'un pas léger, elle était tellement heureuse qu'elle s'en retrouvait complètement immunisée contre la fatigue.

Depuis quelques temps, la jeune actrice flottait sur un petit nuage. Les audiences de Box'R se portaient à merveille, le personnage de Natsu était très populaire auprès des adolescentes qui suivaient la série en majorité. L'équipe de DarkMoon vivait ses derniers jours de tournage et l'ambiance sur le plateau était beaucoup plus détendue, le directeur Ogata prenait son temps avec ses acteurs, il semblait plus confient en ses capacités et ne se préoccupait plus que de donner le meilleur de lui-même pour DarkMoon. Kanae enchainait les tournages de publicités et a récemment confié à Kyoko qu'on l'avait contacté pour un second rôle dans un nouveau film. Enfin, comble du bonheur, il y avait de cela une semaine, on avait appris à Tsuruga Ren qu'il était nominé pour la 84éme cérémonie des Japanese Television Academy Awards dans trois catégories, dont celles du meilleur acteur dans une série dramatique, de la meilleure alchimie à l’écran avec Itsumi Momose, ainsi que du meilleur staff pour une série dramatique pour toute l’équipe de DarkMoon.

Des acteurs plus âgés et plus expérimentés que lui ont dû attendre longtemps avant de connaitre un tel privilège. Mais c'était de Ren Tsuruga dont on parlait, le futur numéro un du Japon, l'étoile montante du cinéma national, le comparer aux autres acteurs serait un sacrilège et en plus de trouvait cet honneur tout à fait mérité, Kyoko s'offusquerait presque qu'il n'ait pas déjà été nommé.

     C'est rare qu'un acteur aussi jeune soit appelé à recevoir une telle récompense, lui expliqua un jour Yashiro. C'est en quelque sorte une première consécration, comme si les professionnels du Showbiz le voyaient déjà comme un acteur à part.

Évidemment que c'était un acteur à part et ces idiots ne voyaient cela que maintenant, attendez un peu que Tsuruga devienne la star numéro un dans le cœur de toutes les japonaises, vous allez voir ce que vous allez prendre !

En parfait gentleman qu'il était, Tsuruga avait invité Kyoko à diner pour fêter l'événement, sauf qu'à la place du rendez-vous romantique que s'était imaginé l'acteur, la naïveté de Kyoko la laissa penser qu'il s'agissait d'un repas entre amis tout a fait anodin, elle avait cru voir Yashiro retenir un rire lorsqu'elle avait proposé d'inviter Moko, Shiori, le président et Maria , peut-être que c'était une idée de Yashiro-san pour forcer Tsuruga-san à manger un repas complet, Yashiro-san était vraiment un manager très consciencieux.

Même si il s'agissait d'un diner entre amis, Kyoko voulait se faire belle. Kanae l'attendait justement dans sa loge pour l'aider à se préparer. Chiori terminait son tournage un peu plus tard, il a été décidé qu'elle les retrouvera directement au restaurant.

     Pas trop tôt, grommela Kanae en la voyant pénétrer la loge.

La jeune femme s'était déjà habillé, elle portait une belle robe mauve surmontée d'une petite veste de même couleur et agrémentée d'escarpins noirs.

     Désolée, s'excusa Kyoko avec un sourire embarrassé, nous avons eu un peu de retard mais tout va bien maintenant…Mooooko-chan, tu es magnifique ! S'écria la jeune fille en sautant sur sa meilleure amie pour l'embrasser, cette dernière la stoppa d'un geste sec de la main.

     Non ça ne vas pas du tout, si j'en crois ma montrer, Tsuruga-san devrait arriver ici dans très exactement…en fait il est déjà là.

Kyoko n'aurait pas été plus paniquée si on lui avait annoncé son retard à son propre mariage. Elle courait partout en parlant beaucoup trop vite pour qu'une oreille humaine puisse capter quoique ce soit d'autre que « honte » « Tsuruga-san », « sempai » et « malédiction ».

     Arrête de courir partout comme ça, tu me donnes la migraine!

     Moooko-chan, gémit-elle, des torrents de larme dévalant ses joues. Kanae leva les yeux au ciel.

     Ça va, pas la peine de  pour ça, il faut d'abord t'habiller ensuite je m'occuperai de ton maquillage.

Kyoko s'exécuta et sortit sa robe. C'était la première fois de sa vie qu'elle s'achetait un vêtement aussi chic, elle se sentait à la fois fière et intimidée. Le buste était blanc et les jupons de plusieurs teintes de rose clair et foncé, les bretelles étaient croisées dans le dos et la longueur juste au-dessus du genou. En s'observant dans le miroir parée de sa nouvelle tenue, Kyoko se sentait presque aussi belle que les princesses des contes de fées de son enfance.

Lorsque Shoutaro l'avait abandonné, Kyoko avait cru qu'elle n'avait plus aucune raison d'exister, qu'elle n'avait aucune utilité. En se découvrant ce talent pour la comédie, elle s'était offerte une nouvelle vie, elle s'était prouvé qu'elle pouvait valoir aussi bien que toutes ces filles sexy, trop minces et trop maquillés qui faisaient fantasmer son abruti d'ex meilleur ami, et surement beaucoup mieux que lui. Elle savait maintenant qu'avec de beaux vêtements et un peu de rouge à lèvres, elle pouvait être tout aussi belle et désirable, au point d'en avoir troublé cet imbécile de Shoutaro lors du tournage de son clip.

     Voilà, c'est fini, déclara Kanae en appliquant une dernière touche de mascara. Et je t'interdis de pleurer, ne va pas massacrer mon œuvre.

Maquillée et coiffée ainsi, on aurait pu facilement la prendre pour la co-star d'une série en vogue en route pour assister à un Show télé, mais non, ce soir, elle était juste Kyoko Mogami sur le point d'aller diner avec Tsurugura-san et ses amis.

Cette pensée laissa un sourire rêveur sur ses lèvres, une légère rougeur colora ses joues et son cœur se mit à battre plus vite. Elle devait tellement à son sempai, grâce à lui, elle avait découvert sa vraie vocation, la raison pour laquelle elle était venu au monde, sa passion pour le jeu d’acteur, elle avait beaucoup appris à son contact. Tsuruga Ren était toujours là pour elle, qu’il s’agisse de répéter un rôle où de ses problèmes avec Shoutaro, elle trouvait en lui le réconfort et le soutien qui lui faisait tant défaut. Voilà donc la raison de toutes ces étranges sensations qui s’emparaient d’elle lorsqu’elle pensait à l’acteur…de la reconnaissance. C’est pourquoi Kyoko voulait se faire tellement belle ce soir, pour faire honneur à son sempai.

     C'est parfait Moko-chan, merci.

Oui, c'était parfait, sa vie depuis quelques mois avait atteint un sas de perfection insoupçonné. Elle avait une passion et des amis, autour d'elle, tout était enfin clair, comme si son monde ployait sous un soleil éternel qui rendait tout beaucoup plus beau et léger, ses anciens démons s'étaient tassés, les oiseaux chantaient, son ciel était limpide…

     Mogami-san ?

… aucun nuage ne viendra plus troubler cette quiétude…

     Mogami-san, on vous demande à l'accueil.

Son sourire s'élargit.

     Dites à Tsuruga-san que j'arrive tout de suite.

     Euh…il ne s'agit pas de Tsuruga-san, balbutia l'assistant.

…Oui, son monde était parfait. Ce bonheur elle le méritait, elle ne laissera rien ni personne détruire sa nouvelle vie …et surement pas la personne qui a bien failli faire de son existence un enfer.

     Qu'est-ce que tu fous ici, Shoutaro ?! Éclata-t-elle en sentant déjà ses joues devenir cramoisies de colère.

Sho ne répondit pas tout de suite. C’était la première fois qu’il voyait Kyoko aussi…et bien différente de la Kyoko qu’il avait toujours connu. Ce qu’il avait sous les yeux, ce n’était pas la beauté froide et inaccessible d’un ange déchu, ni l’aura sombre d’une jeune héritière avide de vengeance. Elle ne jouait aucun rôle et ce qu’elle portait n’était pas le costume d’un de ces personnages, c’était la vraie Kyoko, et Sho se surprit malgré lui à la détailler en pensant que cette robe lui allait à merveille.

Naturellement, il aurait préféré finir empalé sur un piquet et dévoré vif par des corbeaux en plein désert plutôt que de laisser Kyoko devinait ses pensées actuelles, il se dépêcha donc de masquer son trouble en reprenant son éternel air supérieur :

     C’est quoi ces fringues, où tu vas ? Demanda-t-il en croisant les bras, l'air soupçonneux.

Hein ? Il était venu jusqu’ici pour lui demander…ça !

     Ça ne te regarde pas ! Et peu importe ce que tu as à me dire, je n'ai pas envie de t'écouter ce soir, ni à aucun autre moment d’ailleurs, dégage !

Seulement quelques semaines de répit et il revenait de nouveau à la charge. C'était trop beau pour être vraie, elle aurait du s'en douter, il ne s'était pas montré parce qu'il préparait son prochain sale coup ! Il avait d'une façon ou d'une autre su qu'elle sortait ce soir avec Tsuruga-san et il était venu lui pourrir sa soirée. Elle sentait une trainée brulante dans son dos et sur ses épaules, là où ses démons s'étaient frayé un chemin jusqu'au monde des vivants, prêts à bondir sur Shoutaro pour en faire leur quatre-heures.

Elle s'apprêtait à lui claquer la porte de la loge au nez lorsqu'il la coinça avec son pied.

     Tu me croiras ou non, je préférerais me trouver n'importe où ailleurs qu'ici ! Lança-t-il en la forçant à rouvrir la porte. Il faut qu'on parle.

Pour Kanae, cette phrase était le signale qu’il était temps pour elle de prendre congé.

     Je pars devant, déclara-t-elle en prenant son sac. Tsuruga-san va s'inquiéter, je vais lui dire que tu ne vas pas tarder.

Kyoko regarda son amie avec des yeux ronds, mais qu'est-ce qu'il lui prenait de parler de Tsuruga comme ça devant l'autre abruti. De toute façon pourquoi aurait-elle besoin de le cacher, ça vie privée ne regardait qu'elle !

     Ah je vois, t'as rencard avec l'autre naze, maugréa Sho en croisant les bras, l'air ronchon.

Kyoko fulminait, quel enfoiré ! Non seulement il était en train de lui gâcher sa soirée, mais en plus il OSAIT insulter Tsuruga-san.

La température chuta d’un seule coup dans la loge et Shoutaro eut un frisson, il aurait juré avoir ressenti un vent glacial sur sa nuque, il éternua.

     Merde, on se les gèle, ici.

Si seulement il pouvait crever de froid, là, tout de suite, dans la seconde, sous ses yeux.

Kyoko ricana en imaginant une tempête de neige emportait Sho dans un tourbillon glacial et l’enfermait vivant dans un sarcophage de glace où il resterait coincé pour l’éternité. Sho l’observait, l’air blasé, qu’est-ce qui pouvait bien encore lui trottait dans la tête ?

     Tu voulais qu'on parle, parlons, vite ! fit-elle d’un ton impatient.

     Je te conseille de t'assoir, ça va pas te plaire.

Les lèvres de Kyoko se tordirent en un sourire ironique.

  Ne t’inquiète pas, grâce à ce que tu me fais subir, je suis devenu tellement forte que plus rien ne peut me choquer.

Sho ne sembla pas gouter l'humour, à vrai dire il était complètement ailleurs. Maintenant qu'elle pouvait l'observer de prés, sa peau lui semblait plus pal que d'ordinaire, il avait l'air fatigué et soucieux.

     Qu'est-ce qui se passe ? S'enquit-elle, le front plissé.

     C'est une catastrophe…les vieux arrivent à Tokyo dans une semaine.