Mû, j'ai péché

par Petite Dilly

De l'art de se confesser

 

« Mû… J'ai péché. »

Combien de fois le chevalier du Bélier avait-il entendu cette phrase, prononcée par un chevalier de la Vierge repentant qui l'avait pris comme seul et unique confesseur ? Oh non, il n'avait jamais fait confiance à personne d'autre que lui, Mû son seul ami sur cette terre, homme censé au milieu des fous, dernier rempart contre la médiocrité ambiante.

Cela avait commencé avant même qu'ils soient chevaliers à vrai dire. Mû se souvint de deux paupières bombées ourlées de longs cils noirs et d'une petite voix parlant anglais d'une manière approximative, qui l'avaient amené à l'écart, pour lui dire d'une façon charmante : « Moû, j'ai fait un grand faute. »

« Qu'est-ce que tu as fait, Shaka ? »

« J'ai marchais sur oune insecte quand j'ai sorti de la maison dé élèves cette mâtinée Moû. »

Et le petit Shaka s'était mis à pleurer en ouvrant la paume de sa main où il avait gardé le cadavre aplati du malchanceux perce-oreille.

 

« Mû… j'ai péché », lui avait encore ditun jeune garçon aux longs cheveux blonds deux ans plus tard,en faisant crisser mélancoliquement les pans de la ceinture de son costume d'entraînement.

« Qu'est-ce que tu as fait, Shaka ? »

« Ah… », avait soupiré Shaka. « J'ai eu de mauvaises pensées... Quand Milo s'est moqué du petit Jamian, je n'ai pu m'empêcher de rire et de le mépriser, moi aussi en esprit. »

Il avait alors braqué sur lui un visage d'une tristesse et d'un sérieux absolus, expression frappante qu'ont parfois les enfants de cet âge.

« Suis-je vraiment digne de devenir un bouddha Mû ? Les moines ne se sont-ils pas trompés ? Tout cela n'était peut-être qu'illusions… »

 

 

De tout ce dont il avait trop honte, Shaka ne parlait qu'à Mû. L'Indien rougissait d'exposer ses péchés au Bouddha, car il ressentait cela comme particulièrement indécent – faire émerger le limon personnel à la lumière d'un tel horizon de perfection.

« Mû, j'ai péché. »

À présent Shaka venait d'entrer dans l'adolescence et il se tenait droit comme un pic, majestueux dans son armure dorée aux délicats motifs floraux.

« Qu'as-tu donc fait, Shaka ? », lui demanda à nouveau Mû.

« J'ai menti au Grand Pope pour protéger le Lion. C'était pure folie de ma part, mais je me suis laissé emporter par la pitié. La pitié est chose dangereuse, si cette émotion trompeuse n'est pas soumise à un examen préalable. »

 

Et c'était toujours le même refrain, année après année… Shaka se mortifiait pour les pires peccadilles, des défauts qui auraient fait rire la plupart des gens, voire des actions que la majorité aurait approuvées comme héroïques. Cette dureté envers ses propres actes avait trouvé son paroxysme lorsqu'il avait atteint l'âge de dix-huit ans, et que la lèpre de l'orgueil avait fini par en faire une statue qui se vénérait elle-même comme un symbole vivant, si pur et parfait que la moindre tache devait en être immédiatement chassée, sous peine de s'incruster dans l'ivoire fin dont était constituée son âme.

« Mû, j'ai péché », avait alors à nouveau déclaré le jeune homme à la longue silhouette virginale, littéralement transfigurée et spiritualisée par la hauteur céleste et la morgue aristocratique des grands religieux.

« Qu'as-tu donc fait, Shaka ? »

« J'ai fait preuve de paresse et de négligence, tel le pire des démons. Souffrant, pendant une dizaine de jours, je me suis abstenu trois fois de faire ma prière, croyant que mon état de faiblesse suffisait à m'en dispenser. »

L'étrange ironie, vraiment ! Shaka voyait la négligence, mais non la fierté. Comme si son aptitude à distinguer les plus minuscules détails s'accompagnait d'une myopie qui l'empêchait de voir ses fautes trop flagrantes…

Mais la dernière fois qu'il avait entendu cette phrase dans sa bouche, son ami avait alors vingt-deux ans et rien dans son attitude ne dénotait la plus infime repentance. Auréolé de béatitude, il tenait dans sa main droite une grande fleur de lotus. Il la respira un instant, et une rougeur passagère vint colorer sa joue, ce qui donnait la plaisante impression que c'était de chaste pudeur que ses yeux étaient clos.

« Mû, j'ai péché... »

Une fois encore, le saint de la Vierge se repentait à coup sûr d'une faute sans gravité… Et une fois encore, Mû lui posa cette question :

« Qu'as-tu donc fait, Shaka ? »

Le moine-chevalier ouvrit les yeux, qu'il avait scintillants d'émotions et de langueur.

« Il me serait difficile de le dire à la face du monde, mais… »

Il s'approcha de Mû, de sa démarche si élégante et éthérée, plaça ses deux mains à l'entrée de son oreille et lui chuchota que…