La cène

par Petite Dilly

Précisions sur ce chapitre : un peu plus sérieux que le premier, à cause du changement de point de vue... Plus de Mû mais du Ikki, ainsi que la réaction des autres chevaliers d'or. D'ailleurs comme j'avais besoin de Deathmask et Aphrodite, et de temps aussi pour laisser évoluer les choses (bien que Shaka plane toujours autant ;p), ça se passe après Hadès, mais ne me demandez pas comment c'est possible, j'en sais rien (le massacre général des dieux par Athéna ? ou plus rationnellement l’utilisation des sept boules de cristal pour ressusciter tout le monde ??).


Ch. 2 : De l'art d'être agoraphobe

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Ikki n'avait jamais apprécié la foule.

La foule qui ne l'avait pas vu quand il avait fui, son frère dans les bras, après la grande guerre. La foule qui à l'orphelinat s'entendait si bien pour faire bloc et s'affirmer en se trouvant une victime commune, en l'occurrence le doux et calme Shun, souffre-douleur qu'ils s'amusaient à brutaliser au moindre prétexte. La foule si prompte à l'obéissance enfin, et qui cherchait dans le regard d'autrui l'occasion d'une paresse morale si rassurante, se raccrochant à de grands mots dont ils ne comprenaient pas qu'ils n'avaient de sens qu'au terme d'une longue et pénible réflexion, et suite d'épreuves, personnelles.

Et même la compagnie de ses frères d'armes, Seiya, Hyoga, Shiryu, il avait du mal à la supporter au-delà de quelques heures. Ils finissaient toujours par lui rappeler les traits trop humains qu'il abhorrait.

Ce soir-là, au dîner du Chrusios Sunagein auquel, en tant que membre de la garde rapprochée d'Athéna, il avait été convié, le phénix était ainsi de sombre humeur, et ne parlait presque pas. Shun ne cessait de le dévisager en souriant, ne parvenant pas à cacher son inquiétude. Ils étaient tous deux assis en bout de table. Hyoga, à sa gauche, conversait vivement avec son maître Camus. Le chevalier du Verseau était assis à la droite d'Aiolia, qui lui-même regardait Shaka manger comme s'il s'était agi d'un fait surnaturel. Les grands rires d'Aldébaran faisaient rire la Déesse, et le chevalier des Poissons, qui s'était installé à la droite de Shun en symbole de paix, s'amusait à piquer dans l'assiette de Deathmask pour le faire enrager.

L'alcool avait déridé tout le monde, même ceux qui n'en buvaient pas. Hyoga et Camus étaient partis dans des histoires russes, que Shun essayait de suivre tant bien que mal. Le sourire serein de Shaka avait tout du sourire de bien-être, et d'ivresse : il s'était mis à discuter avec Aiolia et Shura du bon vieux temps de l'adolescence rebelle léonine, quand le Fauve se teignait les cheveux en rouge et qu'ils avaient combattu ensemble les Titans. Même lui, le chevalier de la Vierge, qui de par sa religion et son idiosyncrasie était toujours demeuré à part, semblait s'être joint à la grande comédie de l'amour universel.

Seule figure immobile au milieu de ce brouhaha, Ikki, qui n'avait personne à qui parler, et qui n'exploitait guère les multiples tentatives de Shun pour lancer le dialogue, restait à regarder son verre vide, une ombre sur le front, le regard mystérieux.

« T t t », répliqua Shura en posant sa tête sur sa main, « moi je n'avais pas de femme de ménage pour nettoyer mon temple. »

« Je ne savais pas que cette enfant était ta bonne à tout faire, Aiolia », ironisa Shaka.

« Et toi, Shaka, tu la nettoyais comment, ta maison ? Elle était toujours impeccable quand je m'y rendais… »

« Ça, c'est mon secret. »

« Dis plutôt que tu avais débauché des serviteurs… », opina Aiolia en versant du vin ni vu ni connu dans le verre du bouddhiste. « Tu étais dans les petits papiers du pope, non ? »

« Ne déterrons pas les vieilles histoires », répliqua sagement Shaka. « Et mes serviteurs ont toujours été traités avec bonté », crut-il bon d'ajouter, quand le son d'une brusque expiration qui devait être un rire étouffé glissa près de son oreille.

« De la bonté, lui? Il a le cœur plus sec qu'un morceau de bois mort. »

Ikki, qui semblait avoir vaguement suivi leur discussion, avait prononcé ces paroles d'une voix confidentielle mais si posée que Shaka et ses deux amis l'avaient parfaitement entendu.

« Ikki ? Que viens-tu de dire ? », s'étonna l'Indien en se tournant vers lui, plus souriant que jamais.

Le Japonais jeta un regard atone sur Aiolia qui le dévisageait avec surprise et interrogation, puis fixa des yeux le visage paisible mais fermé de Shaka.

« Tu as très bien entendu ce que j'ai dit… Pourquoi veux-tu me le faire répéter ? »

« Tu as bu », répondit sèchement le bouddhiste pour mettre un terme à la discussion.

« Non. Contrairement à toi, le manque de lucidité n'a jamais été une de mes principales qualités. »

Shura baissa le tête et fit comme si cela ne le concernait plus. En revanche, Aphrodite et Deathmask avaient cessé de manger et suivaient l'échange, les sourcils froncés. Quant à Aiolia, il regardait alternativement les deux anciens adversaires, comme s'il se demandait s'il devait intervenir.

« Ikki », commença Shaka, toujours souriant, « ne préfères-tu pas que nous reprenions cette discussion plus tard ? »

« Pff, toujours ce souci de te montrer sous ton meilleur jour. Je ne savais pas que ton maître Bouddha cautionnait la vanité et l'orgueil... Mais tu es tellement imbu de toi-même que tu ne te rends même pas compte de ta propre obséquiosité. »

« Ikki… », murmura Shun en posant sa main sur son avant-bras.

Et tandis que devant tous, les railleries inexplicablement méchantes d'Ikki à l'encontre de l'ascète indien s'enchaînaient, le sourire permanent de ce dernier se fanait progressivement sous le regard avide de Deathmask et Aphrodite, qui ne perdaient pas une miette de la scène, se réjouissant comme les hyènes qui ont reniflé le sang.

« Tu sais bien que c'est faux », répondit calmement le chevalier de la Vierge. « Ikki… Tu sais à quel point je t'estime. Je ne t'ai jamais manqué de respect devant personne, alors pourquoi toi, tu me manques de respect en ce moment ? En présence d'Athéna et de mes collègues ? »

« Tu n'es qu'un hypocrite… », répondit Ikki avec amertume.

« Je ne comprend pas », murmura Shaka. « Nous avons si souvent conversé ensemble. Je croyais m'entendre avec toi... Ne t'avais-je d'ailleurs pas donné un de mes châles, en gage de mon amitié ? »

À ces mots, Deathmask leva brusquement la tête, puis jeta un regard sidéré à Aphrodite, un demi sourire d'incrédulité sur les lèvres. La grimace lui fut rendue par son comparse, dont les yeux mi-clos luisaient à présent d'une dérision contenue, et quelque peu apitoyée.

Ikki eut un petit rire.

« Tu peux le récupérer, ton châle… Je n'en veux plus. »

Le Japonais s'était levé et avait lancé l'étole en direction de son ancien propriétaire. Malheureusement celle-ci n'avait pas atteint sa cible et s'était arrêtée à mi-chemin, tombant sur la soupière. Ikki eut comme un mouvement d'hésitation en voyant la moitié du châle sombrer dans la vasque remplie de potage. Mais cette hésitation ne dura qu'une demi seconde – il quitta aussitôt la pièce, sous les yeux ébahis d'Athéna.

« Mais que se passe-t-il, chevaliers ? Pourquoi Ikki… »

Aiolia regarda le châle doré qui baignait dans la soupe, puis le chevalier de la Vierge qui ne disait ni ne faisait rien. L'étoffe délicate et translucide qui baignait au milieu du liquide rougeâtre et des légumes lui était un spectacle cruel : il lui semblait voir à travers ce châle indien son ami Shaka humilié. Comme personne ne réagissait face à cet objet gênant qui se dressait au milieu de la table comme un obstacle à l'oubli de la scène regrettable qui venait de se dérouler et conséquemment au retour de la bonne humeur générale, le chevalier du Lion retira lui-même l'écharpe de la soupe et alla l'essorer en cuisine.

Shaka avait conservé toute sa morgue et son impassibilité, mais celle-ci en était devenue presque ridicule. Aphrodite murmura quelque chose à l'oreille du Cancer, qui ricana en le regardant.