Les yeux de l'amitié

par Petite Dilly

Précisions sur ce chapitre : La scène se passe entre le Sanctuaire et Asgard, quand les cinq chevaliers de Bronze sont en convalescence, mais il y a aussi quelques clins d'œil au Mû du manga, ainsi qu’à la Side Story 3 de Yoshiyuki Suga (dont je suis une grande fan, on se demande pourquoi…).

Pour ce qui est des voix, nous faisons allusion à celles de la première vo, et non aux voix françaises bien sûr !


Chapitre 1 : De l'art d'être aveugle

 

 

- Mû… Mû du Bélier ? Tu es là ?

La bataille des douze maisons s'était achevée il y a quelques jours. Non loin du sanatorium à l’intérieur duquel les chevaliers de bronze se trouvaient en convalescence, Saori Kido et Mû conversaient sous une tholos, tandis que chevalier d'or de la Vierge venait vers eux, les yeux fermés, égal à lui-même… ou plutôt supérieur à lui-même.

La plupart des gens ne s'en seraient pourtant pas aperçu. Cela ne tenait en effet pas à grand chose. On aurait juste dit que le Shaka coutumier s'était « amplifié ». L'angle entre la pointe de son menton et la ligne de son cou, habituellement important, s'était accentué de quelques degrés supplémentaires. Quant au petit sourire qui ornait toujours ses lèvres, mélange de condescendance bienveillante, de sérénité et de contentement, il était imperceptiblement plus long, d'un rien, je-ne-sais-quoi qui en changeait cependant complètement le sens.

Et de fait, si l'on ajoutait ces modifications à la singularité de ses yeux clos, à ce moment-là le bouddha de naguère ressemblait plus à une sorte d'illuminé s'en allant prêcher auprès des pauvres.

Mû sentit la différence dans son aura quand l'Indien aux longs cheveux sable les rejoignit et salua comme leur rang l'exigeait. La cosmo-énergie du chevalier de la Vierge était habituellement puissante et douce à la fois, pareille à un océan au printemps (ndla : nous citons Shiryu !). Elle était toujours tout cela – mais de manière plus prononcée encore. À un tel degré la sérénité s'éloignait du calme pour s'approcher de la béatitude... L'auréole de rayons qui entourait son visage d'icône avait d'ailleurs quelque chose de si intense qu'on aurait dit qu'elle le tirait vers le haut.

- Tu as l'air de bonne humeur Shaka, déclara Saori le visage accueillant, comme si elle lui offrait des fleurs.

La voix grave de la jeune fille était si expressive et mélodieuse que chaque parole semblait un don offert avec amour.

- Je vous remercie, déesse Athéna, répondit Shaka. Il est vrai que le mental se réjouit toujours de l'élévation à venir d'un prochain méritant.

- Un prochain méritant ?, demanda Mû.

- Oui, le chevalier Phénix, répondit Shaka en se tournant vers lui. Je m'entretiens souvent avec lui en ce moment, et il me semble posséder un potentiel spirituel tout à fait prometteur.

- Cela ne m'étonne pas, confirma Mû. Il n'est rien de moins que la première personne de toute l'histoire à avoir réussi à revêtir l'armure du phénix.

- Oui. Et nous savons que ce n'est pas son seul exploit, ni le plus grand.

Mû ne put s'empêcher de sourire. Shaka faisait bien sûr allusion au fait qu'il avait réussi à le vaincre... À présent, son amour-propre semblait lui intimer de récupérer les points perdus en faisant la promotion de ce jeune Japonais qui l'avait battu, ainsi qu'en nourrissant un sentiment de culpabilité excessif à son égard.

Mais Shaka baissa le tête et son sourire se défit. Il ressemblait brusquement à l'enfant que Mû avait connu, qui ne souriait jamais, avait plutôt l'air triste et boudeur, et ne connaissait pas l'orgueil.

- C'est étrange… Plus je connais ce garçon, plus je le respecte et l'estime. Il n'est pas comme tous ces vers de terre qui se débattent à l'intérieur d'une existence boueuse. Sa grande fierté n'a d'égale que son courage, et sa ténacité. Il est le seul chevalier immortel… Et il sait lire dans les âmes. J'admire sa grande finesse d'esprit, qui s'exprime dans sa voix et son cosmos. J'admire sa voix pure et transparente comme l'eau du torrent au dégel, mélancolique et douce, mais aussi dure, celle de quelqu'un qui ne pleure plus. Une âme d'exception.

Saori l'écoutait avec ravissement, les mains jointes.

- Oui, il n'y rien chez Ikki que je n'admire, réalisa Shaka l'air réflexif, mais à nouveau souriant. C'est donc cela… Moi qui n'avais pourtant jamais réussi à comprendre le concept d'« amitié »… Je ne connaissais que l'estime portée à un collègue… (il fit un signe de tête vers Mû) Sans que cette estime soit en rien teintée d'affectivité, et vise l'idée, plutôt que l'homme individuel.

- C'est merveilleux Shaka !, s'exclama Saori. Je suis heureuse que tu puisses connaître l'amitié aux côtés d'Ikki !

Mû se racla la gorge. Non pas qu'il fût vexé d'être considéré par Shaka comme une pure et simple idée abstraite. Mais suite à la mort de l'ancien grand pope, le Bélier avait reçu l'enseignement du Vieux Maître, et il était inéluctablement devenu le plus « moraliste » de tous les chevaliers d'or. Le complexe labyrinthe de l'âme humaine, l'infinie nuance des passions, ses recoins obscurs, les paravents que l'esprit se dresse souvent à lui-même, toutes ces choses ne connaissaient guère plus de secrets pour le sage Mû, et chacun de ses aphorismes sur la psychologie des jeunes filles ou des psychopathes était attentivement mémorisé par Shiryu.

- L'amitié, Athéna…, soupira Shaka. J'ai si longtemps ignoré ce sentiment, pourtant si noble. Peut-être n'étais-je encore pas assez avancé dans mon chemin vers l'Eveil pour pouvoir accueillir cette admiration sans attachement qui seule sait allumer dans ma poitrine un feu d'une grande douceur. …Mû, tu as attrapé froid ?

- Non, non… Mais toi Shaka, tu es sûr que tu n'es pas malade ?

- Si j'étais malade, je serais le premier à le savoir, répondit froidement le bouddhiste. À moins que tu ne me contamines de cette toux étrange.

Le sourcil droit de l'Indien s'était dressé. Cela acheva de convaincre le chevalier du Bélier : si Shaka se vexait, c'était fort mauvais signe…

Cela signifiait qu'il avait confusément honte de ses émotions, et que c'était en partie pour cela qu'il était venu se justifier ainsi devant eux. Quelque chose disait à Mû que cette confession n'était que la première d'une longue série…