Rencontre avec Sanji

par Resha Tsubaki

Epica – Delirium : http://www.youtube.com/watch?v=ZEcpl11FBsE


La journée était déjà bien avancée, tous avaient déjeuné depuis un bon moment, aussi les restaurateurs s'accordaient-ils une pause bien méritée en mangeant à leur tour un morceau. Ils n'attendaient aucun client pour les prochaines heures, en clair jusqu'au dîner. Même le Baratie, l'un des restaurants les plus côtés de la capitale, était vide à ce moment précis.

Le Baratie était totalement unique dans son genre. Au lieu d'être un simple restaurant dans l'une des rues de Paris, il s'agissait en réalité d'un bateau. C'était ce côté particulier qui lui valait une grande popularité. Nombreux étaient ceux qui avaient tenté de l'égaler, or nul n'était parvenu à lui arriver à la cheville, que ce fût au niveau de la qualité de la nourriture ou bien du mérite du bateau en lui-même.

Le Baratie appareillait là où il pouvait dans la capitale puis attendait d'être plein avant de filer le long de la Seine. Ils naviguaient jusqu'à ce que tous eussent fini de manger puis ramenaient les gens à la terre ferme. C'était pour cela qu'ils faisaient rarement plus de deux services par repas. Cela ne les empêchait toutefois pas de rouler un tant soit peu sur l'or.

En plus d'être plutôt luxueux, les clients pouvaient être certains d'être en sécurité sur ce navire et en mesure de manger tranquillement sans avoir à craindre qu'un quelconque criminel tentât de voler la caisse. En effet, certains avaient tenté de les cambrioler lorsqu'ils avaient ouvert, néanmoins ce fut à ce moment-là qu'on découvrit l'autre facette des cuisiniers qui géraient eux-mêmes tout le restaurant, sans serveurs. La plupart d'entre eux possédaient déjà un casier.

Cette perspective aurait dû les empêcher de trouver un travail dans un endroit aussi riche, toutefois le chef du restaurant, Zeff le Rouge, ne prêtait pas grande attention au passé de ses employés. Pour lui, seules les compétences comptaient. Ce qu'ils avaient bien pu commettre avant d'être embauchés ici ne l'intéressait pas.

Ce fut ainsi que d'anciens délinquants, tels que Carne ou Patty, purent cuisiner dans ce restaurant de haute gamme sans la moindre difficulté et ainsi exercer la profession qu'ils aimaient. Ce n'était pas de tout repos, néanmoins ils préféraient ce rythme de vie-là plutôt que d'errer dans les rues comme avant, à la recherche d'adversaires. Là, ils travaillaient pour un salaire et dans une bonne ambiance. Il s'agissait d'une vie plutôt normale.

Alors que les deux anciens délinquants nettoyaient le sol, Sanji, lui, lisait attentivement le journal où on annonçait les dernières actions du Chat Pardeur ainsi que des mouvements de protestation en Égypte, en fumant sa cigarette. Lorsque les clients n'étaient pas là, nul ne se plaignait lorsqu'il en fumait une, dans la mesure où cela ne les dérangeait pas, même s'ils étaient toujours à la recherche d'une excuse pour prendre le dessus.

Malgré l'ambiance quelque peu familiale régnant au sein des cuisiniers, ces derniers ne parlaient pas toujours de leur passé. Par conséquent, de nombreuses questions tournaient autour du blond qui ne disait absolument jamais rien sur lui-même, posant plusieurs mystères. On le disait fils de Zeff le Rouge, or nul ne notait la moindre similitude physique, ne serait-ce pour leurs coups de pied exceptionnels ainsi que les cheveux blonds. Aussi, lorsqu'aucun des deux ne se trouvait à proximité, ils murmuraient qu'il était en réalité adopté.

Ce que Carne et Patty autant que les autres n'avaient jamais compris, c'était la raison pour laquelle Sanji cachait perpétuellement son œil gauche. Personne ne l'avait jamais vu. Lorsque ce sujet était abordé, il tentait par tous les moyens de le détourner sous peine de se prendre un coup de pied. Si Zeff se trouvait dans les parages, il les intimait du regard de se taire.

De cette façon, le mystère n'avait jamais été résolu, et les cuisiniers avaient fini par abandonner. Ils n'avaient pas envie de perdre la vie tout de suite, ils avaient encore beaucoup de choses à accomplir, ou plutôt à cuisiner.

Le Baratie possédait au sous-sol des cabines où dormait toujours quelqu'un la nuit, afin de surveiller le restaurant. Ainsi, ils se relayaient chacun leur tour et gardaient un œil ouvert tout au long de la nuit de manière à éviter tout cambriolage. Tous savaient à quel point Zeff tenait à ce bateau, presque plus qu'à sa propre vie. De même, chaque cuisinier refusait d'imaginer la fermeture de cet endroit, sans lequel ils se retrouveraient à la rue.

Alors que les employés étaient occupés à nettoyer, manger ou se reposer, Zeff sortit de la cuisine puis posa le regard sur Sanji en fronçant les sourcils. Tous dans la salle, à l'exception du blond, sentirent que leur chef n'allait pas tarder à faire une scène et qu'il allait y avoir une sacrée ambiance. Ils ne s'ennuyaient jamais ici.

« Sale cornichon, je t'ai dit mille fois de ne pas fumer ici !

- La ferme, vieux chnoque ! C'est pas toi qui vas me donner des ordres ! »

Carne soupira. Zeff était parfois étrange : à certains moments, il ne disait rien lorsque son fils fumait, et à d'autres il lui hurlait dessus. Quoiqu'en y réfléchissant bien, à chaque fois qu'il y était autorisé, il avait toujours l'air différent, dévasté... Encore un autre secret planant autour du fils du chef, cependant nul ne poserait la moindre question à ce sujet, s'ils tenaient à la vie.

L'autre raison qui poussait les employés à douter du lien de parenté des deux meilleurs cuisiniers du Baratie était le fait qu'ils n'avaient jamais entendu Sanji l'appeler « papa ». Ce n'était jamais arrivé. Au contraire, il était « vieux chnoque » ou bien quelque chose s'y apparentant. Ils ne paraissaient pas proches du tout et passaient leur temps à se hurler dessus. Si Sanji parlait mal à Zeff, ce dernier le lui rendait bien. Il s'agissait d'un rapport de force perpétuel, à croire que le blond n'avait jamais fait sa crise d'adolescent.

S'engagea une dispute entre le père et le fils à laquelle les autres employés ne prêtèrent pas la moindre attention. Si cela pouvait surprendre les nouveaux venus, les plus vieux y étaient parfaitement habitués et ne s'en souciaient plus. Patty supportait mal le côté violent de Sanji. Lorsqu'un voyou tentait de leur dérober quelque chose, celui-ci était toujours le premier à lui coller une bonne raclée sans la moindre retenue.

À chaque fois qu'il le voyait se battre, il avait l'impression qu'il cachait une profonde colère au fond de lui-même et ne pouvait se retenir une fois le combat engagé. La violence de ses coups ainsi que son expression sur son visage à ce moment-là le prouvait. Il avait parlé de sa théorie à Carne qui avait haussé les épaules, affirmant qu'il ne l'avait jamais remarqué et n'y faisait de toute manière pas attention. Patty n'en avait alors plus parlé, même s'il n'en pensait pas moins.

Dehors, des voix retentirent au loin, or nul ne s'en soucia guère jusqu'à ce que la vitrine se brisa au passage d'une personne propulsée qui roula quelques mètres plus loin. La dispute entre le père et le fils s'arrêta, tous regardèrent les yeux écarquillés la scène qui s'était produite sous leurs yeux avant de les poser sur l'être qui était parvenu à passer au travers du verre.

Sanji posa son journal sur la table puis se leva, ayant aperçu le nouveau venu. Il donna un coup de pied à Patty qui lui bloquait le chemin sans lésiner sur les injures puis s'agenouilla devant la personne encore à plat ventre par-terre. Celle-ci portait un chapeau de paille ainsi qu'une chemise rouge et un bermuda tout simple avec des sandales. Quelle idée de s'habiller aussi légèrement alors que l'automne s'imposait de plus en plus.

« Vous n'êtes pas blessée, mademoiselle ? »

A sa question, l'intéressée leva la tête et s'assit. Son détecteur de femmes ne le trahissait jamais. Quand bien même cette jeune fille avait les cheveux courts, s'habillait comme un garçon et n'avait pas de poitrine, il savait reconnaître une femme lorsqu'il en voyait une. Celle-ci le regardait d'un air béa tout comme les autres cuisiniers qui se demandaient comment cet inconnu pouvait être une fille.

Ignorant la stupéfaction des personnes autour, Sanji tendit une main vers la jeune demoiselle afin de l'aider à se relever, un sourire charmeur aux lèvres. Être galant et se comporter en prince charmant devant tous les êtres de sexe féminin était tout-à-fait naturel chez lui, aussi les cuisiniers avaient-ils arrêté de lui hurler dessus à chaque fois qu'il offrait un verre de vin supplémentaire aux clientes. La rumeur s'était d'ailleurs propagée et beaucoup venaient juste pour cela.

La jeune femme ignora cependant la main de Sanji et fixa les assiettes encore plutôt pleines sur les tables et poussa un cri de joie en se relevant à toute vitesse, comme si la vue de cette nourriture lui avait donné une force jusqu'alors cachée.

« De la viande !! Je savais bien que ça sentait super bon ici ! »

Les cuisiniers, déjà assez étonnés par cette entrée quelque peu surprenante ne purent cacher leur stupéfaction face à son comportement. Quel genre de jeune fille était-ce ? Elle ressemblait en tout point à un garçon. Elle était assez rude pour avoir ignoré Sanji à ce point. En général, les jeunes femmes souriaient ou bien rougissaient devant ses compliments et son charme. Alors que celui-ci, l'œil en cœur, lui proposa de manger tout ce qu'elle souhaitait, des voix retentirent plus loin.

« Luffy !! Tu vas bien ?

- Quel idiot, on ne peut pas être tranquille deux minutes avec lui ! »

Encore des fauteurs de troubles ? Patty se craqua les doigts, prêt à engager la bataille, lorsqu'il aperçut les nouveaux arrivants : un garçon au long nez ainsi qu'un jeune homme aux cheveux verts. Ce qui lui donna des sueurs froides fut néanmoins les trois sabres accrochés à sa ceinture. Ce type était dangereux, surtout qu'il semblait assez énervé. Il entra dans le restaurant d'un pas assuré alors que l'autre se cachait derrière lui, tremblant. Il ne paraissait pas rassuré en compagnie de ces cuisiniers menaçants.

« Zoro ! Usopp ! La nourriture est super bonne ici ! »

La bouche pleine, la jeune fille les regardait d'un air rieur. En plus d'être rude, elle n'avait aucune bonne manière. Pourquoi Sanji était-il aussi gentil avec toutes les filles, aussi horribles fussent-elles ? Ses deux amis avancèrent jusqu'à elle. Celui aux cheveux verts lui lançait des éclairs qu'elle ne remarquait pas, trop passionnée par les plats de viande devant elle que le blond lui avait donnés. Elle s'arrêta cependant dans sa lancée, quelques gouttes de sueur sur le front, lorsqu'elle entendit Zoro qui commençait à sortir son sabre.

« Je vais t'apprendre à te contrôler lorsque tu as faim. »

Alors qu'il était sur le point de sortir entièrement son katana, une jambe lui barra le chemin. Énervé, il remarqua qu'un type blond, une clope au bec, le regardait d'un air assassin. Génial, quoi encore ?

« Eh, l'algue verte, il ne faut pas déranger une demoiselle qui mange.

- Une... Demoiselle ? »

Zoro et Usopp se regardèrent, confus, avant de poser leur regard sur Luffy, toujours en train de manger, puis d'éclater de rire. C'était la meilleure ! On ne leur avait jamais fait ce coup-là encore. Ils ne purent s'empêcher de se tordre de rire tellement ils ne s'étaient pas attendu à cette situation. Sanji, de son côté, les regardait d'un air perdu, ne comprenant pas leur réaction. Pourquoi riaient-ils ainsi à gorge déployée ? Il ne voyait pas ce qu'il avait dit de si drôle.

Alors qu'ils commençaient à se calmer, ils repartirent de plus belle dans un fou rire, causant l'incompréhension au sein des cuisiniers. L'homme aux trois katanas avait semblé si effrayant à son arrivée, or il paraissait tout-à-fait normal à présent. La situation était pour le moins étrange et des explications étaient nécessaires pour leur permettre de comprendre, et seules ces trois personnes pouvaient les leur fournir. L’Africain fut le premier à parvenir à se calmer et à prendre la parole, bien qu'essoufflé.

« Ne me... Dis pas... Que tu croyais que Luffy était une fille ? »

A ces mots, il coula à nouveau un regard vers Zoro et ils pouffèrent tous les deux une fois de plus. Sanji, de son côté, ne parvenait à dire mot. Ce... N'était pas une fille ? Comment était-ce possible ? Son radar ne l'avait encore jamais trahi. C'était impossible. Elle ressemblait certes à un garçon, pourtant... Son instinct lui assurait qu'il s'agissait d'une fille. Il ne pouvait pas se tromper. Mais... Et si c'était le cas ?

L'air sombre, Sanji fut tiré de ses pensées par un cri de joie du fameux « Luffy » qui venait d'engloutir à lui seul une vingtaine d'assiettes qui se trouvaient sur la table. Comment pouvait-il manger autant ?

« C'était super bon ! C'est décidé, tu vas faire partie de mon équipage !

- Oh non, pas encore... »

Avant qu'il pût ajouter quoi que ce fût, Patty s'avança vers eux un faux sourire aux lèvres qui n'annonçait rien de bon. Sanji, encore trop choqué par son erreur, n'avait même pas fait attention aux paroles du chapeau de paille qu'il n'aurait de toute façon pas comprises.

« Bien bien, chères pourritures, en ce qui concerne la facture pour la vitre et la nourriture... »

Zoro et Usopp écarquillèrent les yeux puis, après s'être échangé un regard, se mirent à courir vers la sortie après avoir chacun attrapé un poignet de Luffy qui, par chance, ne s'était pas étiré. Tant mieux, ils n'avaient pas besoin d'ajouter encore plus de problèmes à leur pile. S'ils découvraient qu'ils se trouvaient en compagnie d'un utilisateur de fruit du démon qui avait cassé la vitrine du restaurant et mangé plusieurs kilos de viande, les ennuis ne feraient qu'empirer. Mieux valait fuir.

Les cuisiniers, révoltés, tentèrent de les arrêter, en vain. L'un était un spécialiste de la fuite et l'autre les intimidait trop. Le troisième, lui, se laissait faire, le ventre encore plein. Lorsqu'ils disparurent de leur champ de vision, ils ne purent que revenir, vaincus, au Baratie où Zeff n'avait pas bougé d'un pouce, appuyé contre un mur, tout comme Sanji, encore en état de choc.

« Chef Zeff, pourquoi vous ne les avez pas retenus ? Vous auriez pu, avec votre force ! »

L'interpellé ne leur répondit pas et sourit. C'était... Intéressant. Dès leur arrivée, il avait senti l'aura de l'homme aux cheveux verts. Il n'en avait encore jamais ressenti de pareille. Elle était puissante, menaçante. Coulant un regard vers son fils, il ne pouvait s'empêcher d'être amusé par son désarroi. Il ne s'était pas rendu compte de l'aura de cet homme. Il ne savait pas pourquoi, mais il sentait qu'il possédait ce qu'il cherchait.

Son instinct lui disait que cela ne servirait à rien de leur courir après, car ils finiraient forcément par revenir. D'ailleurs, le jeune garçon au chapeau de paille avait parlé de faire partie d'un équipage, ce qui signifiait qu'il attendait quelque chose de Sanji. Il ignorait quoi, dans la mesure où il ne savait ce qu'un équipage comme il l'entendait voulait vraiment dire. S'il souhaitait obtenir quelque chose du blond, il lui faudrait revenir.

« Bande d'idiots, nettoyez-moi ce chantier, on a des clients ce soir ! »


L'atmosphère était lourde depuis la veille. Pour Sanji, en tout cas. Depuis qu'il avait fait une erreur, il avait l'impression de tout faire n'importe comment. Il voyait des femmes partout et en même temps il n'en voyait pas. C'était une sensation étrange, qu'il détestait d'ailleurs. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi perdu. Frustré, il sortit fumer une cigarette à l'extérieur. Ils avaient terminé le deuxième service du soir et se préparaient à fermer.

« Ah, enfin je te retrouve ! Ça sent tellement bon que j'ai pu retrouver le restaurant ! »

Cette voix. Pris de court, Sanji lâcha son briquet qui tomba au sol. Lentement, il tourna la tête puis aperçut l'objet de ses hantises. La fausse fille. Qui souriait à pleines dents, soit dit en passant. Les yeux écarquillés, il ne parvint ni à bouger ni à articuler le moindre mot. Qu'il avait l'air malin dans cette situation. Le garçon au chapeau de paille, qui ne paraissait pas avoir froid malgré son accoutrement, s'approcha du blond encore paralysé.

« J'ai besoin d'un cuisinier dans mon équipage ! Et d'un musicien aussi. Mais tu cuisines super bien, alors je veux que tu fasses partie de mon équipage ! »

Sanji se sentait mal à l'aise autour de cet adolescent. Il ne cessait de le voir comme une fille alors qu'on lui avait dit qu'il s'agissait d'un garçon. Tout dans sa gestuelle lui faisait penser à une fille. Sa voix, son visage, son corps étaient ceux d'une femme, il en aurait pourtant mis sa main à couper. Comment avait-il pu se tromper ?

Il se demanda alors ce que ce Luffy entendait par « équipage ». Lui et ses amis n'avaient pas l'air d'être des marins ou quelque chose s'y apparentant. Le cuisinier ne répondit cependant pas et tira une bouffée de sa cigarette. Il fallait qu'il se ressaisisse. Il ne pouvait pas se laisser intimider par cette demi-portion. Il avait l'air frêle, il ne ferait assurément pas long feu s'ils se battaient.

Luffy pencha la tête sur le côté, attendant une réponse. Pourquoi personne ne comprenait-il le terme équipage ni n'appréciait le mot « pirate » ? Le village lui avait dit que les pirates étaient des utilisateurs de fruit du démon qui étaient possédés par ce dernier. Pourtant, elle n'avait pas l'impression d'être contrôlée par quoi que ce fût et ne comprenait pas pourquoi ces gens étaient appelées « pirates ». Sa grand-mère lui avait raconté autre chose.

Elle se demanda pendant quelques instants comment celle-ci avait pris son départ. Elle avait dû s'y attendre, bien entendu. Mais avait-elle prévu sa transformation en garçon ? Son grand-père allait la tuer si jamais il la retrouvait. Ace aussi, d'ailleurs... Luffy préférait ne pas y songer, c'était bien trop traumatisant. Elle préférait profiter de la vie tant qu'ils ne l'avaient pas tuée.

Le jeune pirate soupira, déçu de ne pas avoir de réaction de la part du jeune homme. Il avait été le seul à remarquer qu'elle était une fille. Sur le coup, cela l'avait vraiment surprise, or la vue de la nourriture lui avait fait oublier ce petit détail. Toutefois, pour arriver à son objectif, il lui fallait garder sa véritable identité secrète. Une fois sa mission accomplie, elle dévoilerait tout à ses amis. Pour le moment, elle refusait de prendre des risques.

« Pourquoi personne ne comprend quand je leur demande d'être un pirate avec moi ? »

A ces mots, le choc de Sanji empira. Pétrifié, presque tremblant, les yeux écarquillés, il respira de manière saccadée. Il n'avait pas dit ce qu'il pensait, n'est-ce pas ? Il n'avait pas parlé de pirates. C'était impossible. Qui était réellement cette fausse fille ? Était-il... Un pirate ? À cette pensée, il ne put réprimer une boule naissante dans son ventre. Il n'avait pas croisé de pirate depuis ce fameux jour et n'avait pas pensé avoir à faire face à un autre dans sa vie.

Le jeune séducteur ne se rendit plus compte du monde autour de lui. Il était terrifié. Il ressentait aussi une certaine colère, néanmoins la terreur l'emportait. Il n'aurait jamais pensé se retrouver dans cette situation. Dès qu'il entendait le mot « pirate », il réagissait toujours de manière inattendue. Qui était ce garçon au chapeau de paille ? Que lui voulait-il ? Avait-il un lien avec cet homme ? Zeff lui avait pourtant assuré qu'il l'avait tué.

Jamais il ne pourrait pardonner à ces pirates. À cause d'eux, ses parents avaient... Il n'avait pas été assez fort pour les protéger, ni lui-même. Par leur faute, à présent il était...

« Eh, tu te sens bien ? »

Sanji sursauta et leva une main en signe de défense en regardant Luffy. Quel genre d'intention maléfique mijotait-il ? Il s'en voulait de paraître aussi vulnérable, cependant cette rencontre avec un pirate après tant d'années l'avait totalement pris au dépourvu. Il ne savait pas comment interpréter cette rencontre. Ce type semblait complètement inoffensif, or il avait appris au fil du temps à se méfier des apparences. Sous un sourire pouvait se cacher le plus cruel des monstres.

« Va-t-en, s'il te plaît... »

Le cuistot ne savait pas où il avait trouvé la force de prononcer ces paroles, même si sa voix était basse. Le brun, surpris par ces paroles, sembla le regarder. Sanji voulait juste qu'il s'en aille, sa présence le mettait mal à l'aise. Plus que cela, même, il avait peur. Les pirates l'effrayaient. Il aurait souhaité affronter sa crainte plus facilement, or c'était plus facile à dire qu'à faire. Il ne s'était pas du tout attendu du tout à cette rencontre qui faisait ressurgir les démons du passé.

Il sentit par chance que le pirate n'insista pas et s'éclipsa. S'il s'agissait d'un piège pour le poignarder dans le dos, il ne se doutait de rien. Le fait qu'il ne se trouvât plus autour de lui le soulageait. Il sentait qu'il pouvait à nouveau respirer tranquillement, sans crainte. Cela ne chassa toutefois pas les tremblements qui l'habitaient et refusaient de partir. Sa cigarette tomba de sa bouche et il s'empressa d'en allumer une autre. Fumer était un moyen qu'il avait trouvé pour calmer la douleur physique et mentale. Il ne pouvait pas se permettre de s'en passer.

Un vent frais ébouriffa ses cheveux, manquant de soulever sa mèche. À toute allure, il posa une main dessus afin de la maintenir en place. Il n'avait pas besoin de cela en plus. Il ne voulait pas montrer au monde ce qu'il cachait sous cette touffe de cheveux. Pourquoi avait-il aussi peu de chance ? N'était-ce pas permis de vivre normalement ? Quoique dans sa situation, c'était totalement impossible.

Carne l'appela pour lui dire qu'ils allaient fermer le Baratie et qu'il ferait bien de venir récupérer ses affaires. Sans s'en rendre compte, ses pieds le menèrent jusqu'au restaurant où les cuisiniers remarquèrent ses tremblements ainsi que la peur qui se lisait sur son visage. Nombre d'entre eux tentèrent de lui soutirer des réponses, or, il ne les entendait même pas. Il restait focalisé sur ses affaires, désireux de s'en aller le plus vite possible de cet endroit. Zeff, de son côté, le regardait d'un air sombre.


La situation ne s'était pas améliorée depuis leur rencontre. Le lendemain, alors que le bateau naviguait le long de la Seine durant le premier service, Sanji sortit des cuisines afin de prendre des commandes. N'ayant pas de serveurs, ils devaient tout faire eux-mêmes. C'était Zeff qui souhaitait qu'il n'y eût que des cuisiniers, même si tous ignoraient pourquoi.

Un sourire aux lèvres qui cachait son état d'esprit, le fumeur se dirigea vers les tables dont il s'occupait habituellement. Aujourd'hui, en venant travailler, aucun employé n'avait parlé de son comportement la veille au soir lors de la fermeture, ce dont il leur était reconnaissant. Il conservait à la place un sourire qui les dissuadait de poser la moindre question si l'idée leur traversait l'esprit. Il voulait juste oublier ces démons du passé qui le hantaient.

« Je maintiens le fait que c'est une mauvaise idée de venir ici... Et je suis trop pauvre pour manger cette nourriture de luxe !

- T'en fais pas, Usopp ! Je paierai !

- Luffy ? Toi, payer ? Parce que tu as de quoi t'offrir ce genre de repas ? »

Cette voix. Son sang se glaça, il s'arrêta dans sa marche. S'il avait une cigarette, elle serait tombée par-terre. Durant plusieurs instants, le monde se figea autour de lui. Il ne voyait plus que la personne au chapeau de paille se trouvant dos à lui. À ses côtés se tenait le type aux cheveux verts ainsi que l'Africain. Pourquoi étaient-ils là ? Était-il revenu avec des renforts pour le tourmenter encore plus ?

Incapable de se mouvoir, il n'annonça pas non plus sa présence. Ce fut l'algue verte qui l'aperçut du coin de l'œil et esquissa un sourire moqueur. Ce que cet épéiste pouvait bien penser était le cadet de ses soucis, il était trop absorbé par le garçon au chapeau de paille qui ne l'avait pas encore remarqué.

« Tiens tiens, mais qui voilà ? Luffy, ma chérie, voilà ton prince charmant. »

Usopp se put se retenir de rire en entendant les paroles de Zoro, attirant l'attention des autres clients peu contents de ce remue-ménage. Luffy, de son côté, se retourna et sourit à pleines dents en apercevant le jeune cuistot qu'elle convoitait. Sans se préoccuper des autres personnes présentes dans le restaurant, elle agita les bras pour lui faire signe qu'ils étaient là, comme s'il ne s'en était pas déjà rendu compte. Sanji continuait pourtant de les fixer sans parvenir à bouger ni parler et commençait à trembler, ce qui ne passa pas inaperçu aux yeux de Zoro.

« Bordel, Luffy, pourquoi tu effraies toujours tous ceux que tu croises ? Tu peux pas être plus précis quand tu parles de pirates ? Regarde, tu as effrayé le prince.

- Qui est-ce que tu appelles prince, l'algue verte ? »

Sans comprendre comment ni pourquoi, Sanji avait réagi aux moqueries de l'épéiste. Il avait quand même une certaine fierté et ne comptait pas laisser un idiot de cette trempe le tourner en ridicule. Ses tremblements étaient partis, il se sentait tout d'un coup confiant. Il ne pouvait malheureusement pas les chasser du restaurant étant donné qu'ils avaient levé l'ancre et se devait de les considérer comme des clients normaux. Ou presque.

Alors que Luffy avait terminé à la vitesse de l'éclair tout le pain se trouvant sur la table, elle leva à nouveau les yeux vers le blond. Maintenant qu'elle y pensait, elle ne connaissait même pas son nom. S'il faisait partie de son équipage, il lui faudrait savoir comment l'appeler. La bouche pleine, elle lui posa la question, manquant de lui recracher des miettes dessus. Il avait l'air terrorisé la veille lorsqu'elle avait prononcé le mot pirate. Même Usopp n'avait pas réagi de manière aussi extrême.

Néanmoins, l'utilisatrice de fruit du démon insistait. Elle voulait qu'il fasse partie de son équipage, alors il le rejoindrait. Il n'y avait pas d'autre possibilité. Il cuisinait divinement et elle voulait manger ce genre de nourriture à chaque repas, soit cinq fois par jour. Ce n'était pas trop demander. Elle viendrait le voir tous les jours s'il le fallait de manière à parvenir à ses fins. Elle tenait à avoir les compagnons parfaits pour devenir le seigneur des pirates.

Sanji, de son côté, examinait les trois énergumènes alors qu'on venait de lui demander son prénom. D'après ce qu'ils avaient dit, la fausse fille se nommait Luffy, l'Africain Usopp et la tête d'algues Zoro. Maintenant qu'il y songeait, il avait fréquemment entendu des clients parler d'un chasseur de pirates qui se battait avec trois sabres qu'il portait toujours sur lui. Quelle idiotie. Comment se battait-il avec trois sabres ? Il n'en mettait pas un dans sa bouche, si ? Il pouffa légèrement à cette pensée. Quel imbécile ferait ce genre de chose ?

Comme quoi, travailler dans un restaurant avait ses avantages ; il était au courant de toutes les rumeurs. Ce n'était pas tous les jours qu'il croisait un homme avec une épée, encore moins avec trois. Cet homme aux cheveux verts était-il le fameux chasseur de pirates ? Si c'était le cas, alors que faisait-il en compagnie de Luffy, le supposé pirate, d'après ce qu'il avait cru comprendre la veille ? Maintenant qu'il y songeait, ses paroles étaient plutôt étranges. Il lui avait demandé d'être un pirate avec lui.

S'il se fiait à ce qu'il avait dit, il serait vraisemblablement en possession de fruits du démon qu'il distribuerait à certaines personnes. Était-ce la raison pour laquelle le chasseur de pirates si craint se trouvait à ses côtés ? Avait-il mangé, probablement contre son gré, un fruit du démon ? En y pensant, ce Zoro dégageait une aura quelque peu maléfique. Il ne serait pas étonné s'il abritait en lui un démon, comme il était dit.

Pourtant, en regardant les deux autres, il était impossible de déceler une once de malice en eux. Usopp avait l'air d'être un trouillard et l'autre un idiot naïf. Ou bien les démons étaient-ils en quelque sorte comme les humains, gentils ou méchants ? Non, impossible. Tous les démons étaient les pires êtres qu'il fût. Il en avait fait l'expérience neuf ans plus tôt. Ces êtres dotés de pouvoirs ne pouvaient pas connaître la bonté ou un sentiment s'en rapprochant. Sinon, sa vie ne serait pas telle qu'elle était aujourd'hui.

Le cuisinier reporta soudain son attention sur Luffy qui le regardait avec des yeux remplis d'excitation et d'innocence. Cette vue le choqua : pourquoi avait-il peur de lui ? Ce n'était qu'un gamin. Le fruit qu'il avait mangé contenait sans doute un bébé démon (à supposer que cela existait), ce qui pourrait expliquer son comportement. Tant qu'il ne baissait pas sa garde, il devrait pouvoir s'en sortir sain et sauf.

Plus jamais Sanji ne voulait revivre la même expérience. Cette fois, il protégerait ses proches. Il ne laisserait pas les cuistots du Baratie subir le même sort que ses parents et lui-même. Il s'en voulait d'avoir eu peur de cette fausse fille au chapeau de paille – d'ailleurs, pourquoi le portait-elle à l'intérieur ? Les pirates le terrifiaient, certes, néanmoins il entendait bien se reprendre en main. Il serait le seul à choisir sa destinée. Ces démons ne la lui imposeraient plus. Il se débarrasserait d'eux, jusqu'au dernier.

Que disait-on, déjà ? Ah oui. Il faut rester proche de ses amis, mais encore plus de ses ennemis. Il sympathiserait avec eux, tout en veillant à ne pas manger un fruit du démon. Il ne voulait pas devenir lui aussi l'un de ces monstres qu'il haïssait plus que tout. Ce serait vraiment ironique. De même, cela l'empêcherait d'accomplir sa mission et il s'estimait suffisamment fort pour se battre. Luffy et Usopp n'avaient pas l'air très forts, néanmoins il se méfiait de l'épéiste. Il lui faudrait user de la ruse pour les abattre tous les trois et les faire payer pour leurs crimes.

Ce ne serait pas facile, toutefois Sanji entendait bien réussir. Cette fois, il protégerait sa famille, même s'ils n'avaient jamais l'air de bien s'entendre. Esquissant un léger sourire en songeant à son plan qu'il comptait mener à bien, il décida de répondre à la question que Luffy lui avait posée.

« Sanji. »