Invictus

par Linksys

Le labeur dura jusqu'au milieu de l'après-midi, et laissa éreintés les deux jeunes gens. Mihawk, lui, était totalement satisfait du travail effectué. Mais une ombre subsistait toujours au-dessus de son contentement. Il ne pouvait s'empêcher, nerveusement, de regarder par-dessus son épaule. Le vent semblait lui apporter de sombres nouvelles.

- Allez, les enfants, ordonna le corsaire. On rentre au chaud. Il va faire un sale temps, cette nuit.

- J'espère pas ! S'exclama Zoro, qui n'avait pas compris la métaphore.

Perona, elle, se doutait de quelque chose, mais quoi ? Le vent charriait de vagues relents de haine et de peur, et cela lui rappelait sa vie de pirate. Était-elle toujours la même Perona qui avait mis le pied sur Thriller Bark, sept ans plus tôt ?

Durant le repas, Mihawk se montra fort taciturne, lui qui d'ordinaire prisait ce genre d'occasions pour conter telle aventure à ses locataires. Zoro, pour sa part, n'était plus qu'une seule pensée, tournée vers les secrets de Perona.

- À ta place, mon cher Zoro, je penserais à affûter mes lames, plutôt qu'à ce que je compte faire sous la couette, déclara Mihawk, en découpant sa viande.

Le bretteur recracha sa bouchée dans son assiette, et prit la pigmentation de son verre de rouge.

- Tu penses tellement fort que même les Humandrilles doivent avoir entendu, déclara le Corsaire en se levant de table tout soudain, l'air pressé.

Perona avait préférer passer outre l'allusion, et se renseigna.

- Où allez vous ?

- Protéger mon domaine. Et, par la même occasion, vous permettre de vivre assez longtemps pour faire des enfants.

Sur ces mots, il s'éloigna à grandes foulées. C'était au tour de Perona de rougir. Zoro, lui, ne fit pas attention et se leva.

- Qu'est-ce qu'il se passe, putain ? S'enquit fortement le bretteur.

- Il se passe que nous sommes attaqués ! Rétorqua Mihawk, trois tons plus fort. Tu ne l'as pas entendu ? Leurs voix suintent de haine depuis plusieurs jours, même ton capitaine s'en serait rendu compte ! Je t'ai moi-même enseigné comment déceler une présence, comment observer avec le Fluide !

Cette tirade laissa le bretteur sans voix. Alors, il souffla profondément, ferma les yeux, et ouvrit ses secondes oreilles, comme Mihawk le lui avait appris autrefois. Il y a une éternité. Tant de choses s'étaient produites depuis ... Un silence lourd planait des deux côtés. Mais, subitement, comme si on venait de mettre le commutateur sur "marche", un son surpuissant assaillit les oreilles de Zoro. Cela ressemblait à des cris animaux, mêlés du parler rauque et guttural des Humandrilles. Un son strident, semblable à celui d'ongles sur un tableau noir, faisait l'arrière-plan sonore. Tout cela à la fois. Ils étaient là, tout autour du château. Par réflexe, il se couvrit les oreilles, dans le dessein d'atténuer le bruit. Mais le silence externe n'était troublé que par le souffle tendu des convives.

- Alors, ça y est, tu les entends ? Railla sarcastiquement le Corsaire, en attachant soigneusement son baudrier dans son dos.

- Oui ... Souffla le bretteur, alors qu'il rouvrait ses oreilles au bruit environnant.

- Pour tout te dire, la situation est critique depuis plusieurs mois déjà, et les visites d'Illjoe n'ont rien arrangé. Mais cette fois, on dirait que nos amis parlants n'ont pas pu calmer les esprits. Tant pis. Ce qui est mort ne saurait se rebeller. Allez, suis-moi, ça te fera un bon entraînement.

Zoro courut à la chambre, renversant sa chaise. Il en revint avec sa ceinture ventrale et ses sabres, qu'il passa rapidement dans la ceinture. Perona assista à ce spectacle bouche bée, la fourchette à mi-distance entre bouche et assiette.

- Je ... Commença-t-elle.

- Tu restes ici ! Commanda Zoro, d'un ton qui ne souffrait ni refus ni discussion.

Or donc, alors que Perona avait été de bonne humeur et bien disposée toute la journée, l'ordre du bretteur la rendit comme folle.

- Je ne reçois d'ordre de per-sonne ! Hurla-t-elle, en distinguant les syllabes du dernier mot.

Elle s'approcha de Zoro, jusqu'à pouvoir lui enfoncer un index rageur dans le torse. Cette scène avait une désagréable sensation de déjà-vu, pour les deux jeunes gens.

- Mais ... Je disais ça parce que je veux pas te mettre en danger ... Avoua Zoro, baissant les yeux de honte.

- Si je reste, alors tu restes avec moi. Mais si tu y vas, alors j'y vais. Je suis une femme, certes, mais une femme qui vaut plus que toi sur ton avis de recherche, monsieur !

La remarque toucha Zoro en plein amour-propre. Il eut envie de rétorquer quelque chose de méchant, mais la motivation l'en quitta bien vite. Répondre ainsi n'aurait servi qu'à embourber la situation et à stériliser le débat.

- Il ne voulait pas te blesser, intervint Mihawk. Seulement te protéger. Restons calmes.

Sans attendre, il prit la tête du convoi, et distança de cinq bons mètres ses locataire.


Morinohito se leva finalement, et d'un revers de main, dévoila des gravats le reste de la plaque. Un long texte y était gravé, sous le nom du défunt. Après une brève goulée de saké, le docteur inspira longuement, et commença de déclamer, à haute voix, les lais gravés sous ses yeux. Mais il avait un peu trop bu ...


Dans les ténèbres qui m'enserrent,

Noires comme celles d'un puits où l'on se noie

Je rends grâce aux dieux, quels qu'ils soient

Pour mon âme invincible et fière.


Dans de cruelles circonstances,

Je n'ai ni gémi ni pleuré

Meurtri par cette existence,

Je suis debout bien que blessé.


En ce lieu de colère et de pleurs,

Se profile l'ombre de la mort,

Et je ne sais ce que me réserve le sort,

Mais je suis et resterai sans peur.


Aussi étroit soit le chemin,

Nombreux les châtiments infâmes,

Je suis le maître de mon destin,

Je suis le capitaine de mon âme.


En réalité, pour contenir tant de texte, la stèle sortait des dimensions standard. Vers la fin de la lecture, Morinohito faillit verser une larme. Il se releva alors que le bruit d'une armée se levait tout autour. De nombreux Humandrilles guerriers traversaient toute la forêt, convergeant en un seul et unique point. Au même endroit que le docteur. On lui grogna après, maintenant fermement que la guerre n'était pas pour les vieillards.

- J'avais déjà un âge à trois chiffres que vous n'étiez pas même des idées dans la tête de vos parents, alors respect, et faites silence ! Tonitrua le docteur en langue humaine, exaspéré par ce raffût.

Mais aucun ne l'écouta. La grogne s'intensifia, alors que les Humandrilles, ligués comme un seul homme, encerclaient avec rapidité la croix.

- Fuyez, pauvres fous ! Vous courez à votre perte !

Toujours aucune autre réponse que la haine de ses semblables.

- Je suppose que vous n'écouterez pas plus Maar ou Eissen que moi. Soit. Il ne me reste plus qu'à espérer que ce soit arel-mähr et pas mormegil qui vienne nous rendre visite. Nous aurons moins de morts.


Mihawk s'arrêta à l'orée du bois, aux aguets, comme pour humer l'air. La neige crissait sous ses bottes et celles de Zoro, mais Perona avançait silencieusement, quelques centimètres au-dessus du sol.

- Je vais aller à la grande croix, déclara le Corsaire, avec un ton important. Zoro, fais le tour de l'île, pour voir où est le gros de leur peuple. N'attaque jamais le premier. Perona, va avec lui. Vole au-dessus de lui pour l'aider à se repérer. Même encordé à un circuit balisé, il pourrait se perdre, alors ne le quitte pas une seconde des yeux.

N'attendant aucune réponse de ses locataires, Mihawk disparut dans la pénombre du sous-bois, l'immense lame Noire battant son dos. Sur une dizaine de mètres, on entendit encore le bruit de sa progression, mais bientôt, un silence lourd et compact s'installa. Pas rassurée pour deux sous, Perona se rapprocha de Zoro. Elle ouvrit la bouche pour lui demander de ...

... Une immense chouette prit son essor sur une branche proche, importunée par ce vacarme soudain, et jaillit des frondaisons telle un boulet de canon emplumé. Elle disparut dans la nuit aussi discrètement qu'elle était apparue, dans un bruit d'ailes feutré. Perona avait sursauté à l'apparition de l'oiseau de nuit, et ses mains s'étaient d'elles-mêmes nichées dans celles de Zoro.

- T'as peur ? S'enquit ce dernier, un demi-sourire aux lèvres.

- Pas vraiment, mais ... minauda Perona. Ça surprend, quoi.

Cependant, contrairement à ses dires, les doigts de la jeune femme étreignirent plus fermement encore ceux du bretteur. Lequel émit un petit rire de nez.

- Qu'est-ce qui te fait rire ? Se vexa aussitôt Perona, en comprimant les doigts du bretteur.

À peine s'il avait senti. Il expliqua :

- Voir quelqu'un ayant passé un tiers de sa vie dans un endroit tout aussi sombre et humide que celui-ci - quoique moins glauque, surtout après avoir souhaité y venir, effrayé de la sorte ... Je trouve ça drôle.

Perona tenta de lui décocher un regard furieux, ce qui ne fit qu'agrandir le sourire du bretteur. La jeune femme capitula.

- Oui, bon, j'ai été surprise, et alors ? Ça ne t'arrive jamais d'être surpris, étonné, parfois ?

- Oui, mais pas pour une chouette, répondit Zoro avec un sourire franc.

Perona capitula. La perspective de se promener dans une forêt rendue périlleuse par la présence d'êtres hostiles ne l'enchantait pas plus que de devoir se rendre à la Marine, mais il y avait Zoro. Non pas qu'elle fût heureuse de sa présence pour qu'il la protégeât. Ça, elle savait très bien le faire elle-même - sauf en cas d'invasion de cafards. La présence écrasante du bretteur la rassérénait quelque peu, et elle se sentait plus courageuse.

"Il peut venir cent mille cafards, tant que je serre sa main ... La peur ne me connaît pas." Pensa bravement Perona, au terme de ses réflexions.

À leur tour, ils s'enfoncèrent dans la forêt, hardiment.


Mihawk savait très pertinemment que les Humandrilles seraient tous massés à l'entour de la grande croix de bois. S'il avait envoyé Zoro et Perona vadrouiller dans le reste de l'île, c'était pour les tenir à l'écart de tout cela. Ils n'avaient aucune raison de savoir pourquoi la situation avait-elle autant empiré. Non seulement en tant que principal fautif, mais également en tant qu'héritier légitime, c'était son devoir à lui seul de régler le conflit.

Comme attendu, la foule simiesque s'entassait entre les ruines qui tapissaient la clairière. Presque un mille hurlant et gesticulant de singes lui crachant haine et fureur à la face, dès alors qu'il quittât dans un mouvement discret la pénombre du couvert des arbres. De nombreux Humandrilles tentèrent de se saisir de l'intrus sans ménagement, mais l'intrus en question n'avait pas même besoin de tirer l'acier au clair pour se débarrasser des gêneurs : un simple geste de bras suffisait. La horde de primates, jusqu'alors aussi compacte qu'un bloc de terre glaise, se fendit autour du Corsaire, comme un banc de maquereaux autour d'un prédateur. Les crocs se dévoilèrent dans une dernière tentative d'intimidation.

- Où est votre chef ? Où est Boral Al Am ? Clama Mihawk, de tout ses poumons.

Un lourd silence plana tout autour. Sans doute aucun de ses auditeurs n'avait compris sa phrase, aussi la répéta-t-il, mais dans leur idiome rauque. Jeune, au château, il en avait appris les rudiments, sous la férule impitoyable de Maar, le navigateur.

Aussitôt, quelques-uns des plus braves se mirent à proférer injures et menaces, tant contre le Corsaire que - cela étonna fortement Mihawk - contre Boral lui-même, pourtant chef de la tribu. Mais un brave parmi les braves s'avança d'entre ses congénères, qui le laissèrent passer de grand cœur. Il était de l'âge moyen de l'assemblée réunie ici bas, et ses traits ne se distinguaient pas de ceux de la masse. Il avait au poing une longue lame courbe, qu'il planta solidement en terre, après s'être avancé de plusieurs pas dans le no man's land qui séparait Mihawk des Humandrilles.

- Boral pas là. Lui non chef. Lui traître. Moi chef. (Boral n'est pas là. Il n'est plus chef. C'est un traître. Je suis le chef.)

- Et pourquoi n'est-il plus le chef de la tribu ? S'enquit le Corsaire, fort surpris, non seulement de la nouvelle, mais aussi du langage hasardeux en langue commune de son interlocuteur.

- Boral traître, répéta le nouveau chef. Lui ami humain. Boral traître. (Boral est un traître. Il a des amis humains. Boral est un traître.

Mihawk soupira.

- Votre ancien chef est un traître, et vous vous massez autour de la sépulture d'un autre traître. Qu'avez-vous avec les traîtres ?

- Nous ne les aimons pas, affirma le chef.

Il prononça difficilement sa phrase, butant sur presque toutes les syllabes.

- Peut-être. Mais tout cela n'explique en rien ce que vous avez l'intention de faire. Je ne tolérerai pas qu'on s'en prenne aux deux jeunes gens qui résident actuellement au château, avec moi.

- Eux problème. Toi problème aussi. (C'est eux le problème. Toi aussi, tu est un problème.

- Laisse-moi deviner ... Vous craignez la renaissance du royaume d'Obscuria.

- Pas vraiment ... Abruti croit ça. Vérité, peur plus humain ici. (Pas vraiment. Seuls les abrutis croient ça. À la vérité, nous avons peur de voir plus d'humains, ici.)

- Toujours la même rengaine affligeante de simplicité, se lamenta Mihawk.

- Vert-cheveux et Longues-boucles être paire accouplée, maintint l'Humandrille. Avoir portée. (Vert-cheveux et Longues-boucles se sont accouplés. Ils auront une descendance.)

- La stupidité qui caractérise la plupart s'entre vous, toi y compris, n'aura de cesse de m'étonner. Allez, dis-le franchement. C'est Illjoe qui vous a enfoncé ça entre les deux oreilles ?


Loin de là, ni Zoro et encore moins Perona ne se doutaient qu'il était encore question de progéniture, ce qui à vrai dire était bénéfique. Ils déambulaient au hasard des sentiers, côte à côte depuis plus d'une demi-heure, sans autre événement que, de temps à autre, l'essor d'un oiseau. La vue lointaine de l'immense sépulture, parfois visible depuis les clairières, rappela une interrogation à la jeune femme.

- Tu as déjà lu la stèle au pied de la grande croix ? S'enquit Perona de but en blanc. Tu sais, celle avec le poème !

- Oui, affirma le bretteur, sans quitter le chemin des yeux. Le titre est Invictus. C'est le mot de l'ancienne langue pour invaincu. C'est devenu mon poème préféré.

- Depuis que je suis ici, je me demande à qui il est dédié, et pourquoi ...

Il y eut quelques secondes d'un encombrant silence de réflexion.

- J'ai juste entendu parler de ce poème ... Déclara Perona peu après.

Puis, en s'efforçant de faire la moue qui ferait fondre le bretteur en une seconde, elle demanda :

- Tu dois le connaître par cœur, non ?

- Exact.

- Tu voudrais bien le dire, pour moi ?

S'attendant à ce piège, Zoro souffla, puis reprit inspiration. Il ouvrit la bouche, chercha un court instant le début de la phrase, et se lança.