Oratorio

par Linksys

Main dans la main, ils quittèrent la cuisine une fois leurs obligations terminées. Comme s'il s'était agi d'une promenade romantique au clair de lune, ils marchaient lentement. Et, comme de fait, la lune perçait de ses rayons les nuages qui couvraient l'île. La lumière lunaire décalquait sur les murs les contours des fenêtres du salon. Une vague réminiscence effleura Perona, et elle revit les reflets de l'eau danser au plafond de la grotte du cénote, sept ans plus tôt. Mais l'homme qui lui tenait la main était différent. Et elle aussi. Du temps s'était écoulé entre deux. N'eût été son apparence physique, il aurait été impossible de croire que la Perona qui était descendue au fond du cénote et celle qui arpentait un château presque entièrement abandonné n'étaient en fait qu'une seule et même personne. Sans être passée par le feu et par la mort, elle avait tant changé qu'elle-même ne se serait pas reconnue.

Une fois arrivés dans la chambre, elle aussi plongée dans la pénombre, ils prirent place au bord du lit. Assis stoïquement, ils attendaient que l'autre fasse quelque chose. Mis à part leurs doigts qui, doucement, se poursuivaient et se fuyaient, ils était quasiment immobiles. Ne pouvant plus résister à la pression qu'elle sentait croître sur ses épaules, Perona se leva d'un bond.

- Je ne t'ai pas donné tout tes cadeaux, encore, dit-elle d'un ton joyeux.

Comme il faisait tout de même assez sombre, elle se dirigea à tâtons vers la coiffeuse, où se trouvaient théoriquement une petite bougie et un briquet à silex.

Les rayons lunaires éclairaient le dos de Perona, et accentuaient ses courbes de telle façon que Zoro n'en pouvait détacher les yeux. Chaque mouvement des longues boucles roses le captivait comme le mouvement d'une queue maternelle aurait captivé un chaton. Puis de se lever et de s'approcher de la jeune femme.

- Ah, j'ai la bougie ! S'exclama triomphalement celle-ci.

Au même moment, les mains de Zoro se posaient sous son nombril, et juste après, le reste du bretteur vint se coller contre elle. Enfouissant son nez dans la chevelure cascadante - il ne se lassait pas du parfum qui en émanait, il lâcha dans un soupir :

- C'est toi, mon cadeau ...

Cette simple phrase répandit une chaleur nouvelle dans les veines de Perona, qui sentit son rythme cardiaque s'intensifier plus encore. Par vagues, des frissons la parcoururent. Stoïque, elle resta droite, et laissa les mains de Zoro errer sur son ventre. Pourquoi aimait-il tant caresser son ventre ? Cette interrogation lui vint subitement, et elle commençait d'y réfléchir quand les doigts du bretteur s'infiltrèrent sous le débardeur, et tatônnèrent à la recherche de la cicatrice. Pourquoi aimait-il tant caresser sa cicatrice ? Se corrigea-t-elle. La course des doigts sur sa peau la rendait presque folle, d'autant plus que Zoro la gâtait de baisers au creux du cou.

- Arrête ...

Cela lui déplaisait de refroidir deux fois de suite le bretteur dans ses ardeurs, mais il y avait encore à faire avant de pouvoir s'adonner à ce type de réjouissances.

Zoro, pour sa part, commençait à croire que c'était peine perdue, qu'il ne convaincrait pas Perona de faire un câlin. Dépité, il se recula et se laissa tomber assis sur le lit, tandis que sa chérie maniait le briquet. Il y eu plusieurs étincelles avant que ne prenne une vraie flamme sur la mèche de la bougie, mais celle-ci répandait partout dans la pièce une chaude lumière orangée, qui courait sur les murs. Ainsi éclairée, Perona reprit la recherche du cadeau. Bien sûr, elle n'avait pas oublié où elle l'avait entreposé, mais c'était beaucoup plus facile à trouver avec un peu de lumière. Elle ouvrit l'armoire, y fouilla quelques instants. Puis, avec une expression ravie qui transperça la tête du bretteur, tendit la main vers quelque objet, caché par la porte du meuble.

- Ferme les yeux, s'il te plaît, dit-elle sans se retourner.

Un bref instant, Zoro s'imagina que lorsqu'il les rouvrirait, elle serait nue devant lui, puis se blâma de cette perversité subite. Docilement, il ferma les yeux, et garda son calme.

- Tu peux les rouvrir, murmura Perona, dont la voix s'était fortement rapprochée.

Immédiatement, Zoro s'exécuta. Perona était campée devant lui, et lui tendait quelque chose de sombre. Le peu de lumière ambiante n'aidant guère, il dut plisser les yeux : il s'agissait là d'un perfecto de cuir noir, doté de nombreuses poches. Par-dessus l'épaule droite de l'habit, il pouvait voir le visage de Perona, qui, toute rouge, attendait le verdict. Zoro saisit une manche et la palpa. Le cuir était tout à fait véritable, et d'excellent facture. Doucement, il le prit des mains de Perona, et l'observa minutieusement. Au niveau des épaules, le cuir cédait à du daim sombre brodé de motifs floraux plus sombres encore. Pour finir, il lut l'étiquette, et s'étouffa dans sa salive.

- C'est un Highman en cuir ! Ça vaut, au bas mot, quarante mille berries, pour les premiers prix ! S'exclama-t-il dans un premier temps, estomaqué.

Avant de reprendre, presque en protestant:

- Je mérite pas un tel cadeau, Perona !

- Si ! Rétorqua la jeune femme vivement. Parce que c'est moi qui te l'ai acheté, et pour toi. Si tu veux savoir, il m'a coûté soixante-quatre mille berries, soit presque toutes mes économies ...

Hormis l'argent que Mihawk leur donnait généreusement lors des sorties, Perona avait vendu tout ce qu'elle avait pu emporter sur elle du trésor des Mugiwara, avant de rencontrer Kuma, ce qui avait tout de même fortement garni son enveloppe. Tout cela dans un dessein non encore défini : s'installer définitivement quelque part avec quelqu'un, financer de nouvelles activités de piraterie, joindre ledit pécule au trésor des Mugiwara après les avoir rejoint ?

- Fallait pas ... Grogna Zoro, en se levant.

Il se saisit d'un cintre dans l'armoire et remit le cadeau à pendre. Puis il rejoignit Perona sur le lit.

Assis côte à côte, ils restèrent ainsi, leurs souffles bruissant l'un dans le silence de l'autre, pendant de longues minutes, attendant que l'autre ne prenne l'initiative. Et ils auraient pu rester ainsi encore longtemps. Jusqu'à ce qu'un geste malencontreux ne fasse se rencontrer les doigts de l'un et de l'autre, dont les mains étaient en appui sur le matelas. Partant de ce contact, ils se rapprochèrent de plus en plus, jusqu'à, enlacés, basculés à la renverse, sans rompre le contact de leurs lèvres. Surpris tout les deux par leur propre audace, ils s'interrompirent le temps de s'interroger du regard. Après cette question muette, ils repartirent de plus belle. Zoro posa une main sur le flanc de Perona, pour remonter hardiment sur la poitrine, dont le contact l'enivra. Puis, prenant peur, il fit rapidement machine arrière. Mais Perona ne devait pas l'entendre de cette oreille, car elle saisit la main par le poignet et la bloqua entre ses seins. Au comble de la gêne, Zoro bafouilla un borborygme incompréhensible pour tenter de formuler son immense confusion. Toutefois, le contact était très plaisant, et il ne fit rien pour retirer sa main.

- Commence à me déshabiller, dit Perona dans un soupir.

Abasourdi, Zoro la regarda en plissant des yeux.

- Pardon ? Te déshabiller ?

Espiègle, la jeune femme répondit du tac-au-tac, avec l'espièglerie qui la prenait assez souvent.

- Après tout, si je suis ton cadeau, à toi de me déballer ... Enfin, de me déshabiller !

Zoro ragea intérieurement en réalisant à quel point ses propos s'étaient retournés contre lui. Mais, toutefois, pouvoir admirer jusqu'à plus soif l'être aimé, c'était trop tentant ...