Un fragment d'histoire [2]

par Linksys

Cette fois, ce fut Perona qui protesta. Non pas qu'elle n'aimât pas les caresses du bretteur, mais cette situation pouvait à tout moment dégénérer. Parfois, elle voulait que cela arrive, mais en l'occurrence, elle ne voulait pas. Quand elle se demandait pourquoi, elle ne trouvait aucune justification à ce lunatisme soudain. Et puis, Zoro aussi y prenait part. Quand elle voulait plus d'affection, il était réticent à lui en donner, et quand il voulait lui en donner, elle n'en désirait pas tant. Voilà qui résumait approximativement le jeu de chat perpétuel qui s'opérait entre eux.

Sentant l'imminente rebuffade de Perona, Zoro se défendit, avec un demi-sourire :

- Tu m'as donné l'autorisation, je te rappelle.

C'était vrai, elle l'avait oublié un court instant. Mais elle aurait tout de même préféré que ce soit à d'autres parties de son corps, comme par exemple sa poitrine ou sa bouche, que le bretteur s'intéresse. Pas ses fesses. Et puis, par moment, elle le sentait s'aventurer trop loin. À contrecœur, elle lui demanda de cesser. Il obtempéra docilement, et noua ses mains par-dessus le dos de la jeune femme. Laquelle le récompensa d'un baiser. Elle se doutait qu'aimer une fille aussi capricieuse qu'elle ne devait pas être si facile.

Il fallut attendre encore longtemps pour qu'ils ne sortent de la chambre, encore une fois à l'initiative de Zoro (Perona avait voulu le garder pour elle dans la chambre, toute la journée). Et, quand ils en sortirent, Mihawk n'était pas là, aucune trace. Pas même de mot sur la table pour les informer, ce qu'il faisait ordinairement lorsqu'il devait subitement s'absenter pour quelque affaire. Cela inquiétait Zoro quelque peu, et il voulut partir à la recherche du corsaire. Mais Perona ne voulait pas. Elle voulait garder son Zoro avec elle. Pas question de le laisser fuir !

Finalement, elle réussit à convaincre définitivement le bretteur de ne pas gâcher cette journée commune en partant battre les sentiers de la forêt, à grands renforts d'expressions tristes et de vues plongeantes. D'un point de vue subjectif, elle méprisait ce genre de procédés avilissants, mais quand il s'agissait de Zoro, cela ne lui posait pas autant de problèmes de conscience.


Bohr plaça avec une attention toute particulière le canon sur le lit de caoutchouc-mousse. C'était la dernière pièce de l'arme. Toutes les autres étaient soigneusement disposées à leur emplacement : crosse et mécanisme de tir, sabot, lunette, magasin, canon, munitions. Cérémonieusement, il rabattit le couvercle de la valise, faite dans un seul bloc d'acier noir. Après avoir vérifié plusieurs fois les fermetures, Bohr souleva la valise par la poignée, et souffla : il y avait du poids. Il se dirigea vers la sortie de son atelier, ramena la porte coulissante en métal qu'il verrouilla à clef, et s'éloigna de "sa" maison. En réalité, c'était une bâtisse abandonnée qu'il s'était appropriée et avait sommairement réhabilitée. Légalement, l'endroit ne lui appartenait pas, et ne représentait, de toutes façons, rien pour lui. Tout en sifflotant un petit mouvement de musique classique, il descendit la pente de la colline, tout en réfléchissant à la singularité de la situation.

"Un ancien de la Marine devenu tueur à gages sélectif, et qui part travailler avec un équipage de pirates pour détruire d'autres pirates, c'est original." Songea-t-il.


Toute la journée, et ce, même avec les tentatives de distraction offertes par Perona, Zoro ne cessa de s'interroger, ouvertement ou non, sur la localisation éventuelle du corsaire. Il ne pouvait que se perdre en conjectures sur l'endroit. Par moments, il oubliait tout cela et répondait à l'attention que lui manifestait Perona. Après tout, il était en train de gâcher leur journée commune.

Au déjeuner, il advint à Zoro une bien agréable surprise. Au moment d'entrer dans la cuisine pour aider au transport des plats, un fumet suave lui emplit les narines. Cela émanait des deux bols que Perona disposait sur un plateau de bois.

- Va t'assoir, je me débrouille, déclara fermement la jeune femme en soulevant le plateau.

Le bretteur fit ainsi, et avec une certaine curiosité, prit place. Quelques secondes plus tard surgit Perona. Elle déposa son chargement sur la table, et planta une paire de baguettes dans chaque bol. Tout s'éclaira pour Zoro quand il avisa le bouillon brunâtre dans lequel baignaient pêle-mêle nouilles, émincés de légumes et de viande, et même un narutomaki pour chaque bol. Il s'agissait de râmen, la spécialité incontestable de Shimotsuki, son pays natal. C'était, et de loin, le plat préféré du jeune homme, qui en avait consommé plus dans toute sa vie que n'importe quel autre aliment.

- Quoi, tu n'aimes pas ? S'informa Perona, devant l'immobilité de Zoro.

- Oh si, c'est ... Mon plat préféré.

- Vraiment ?

- J'en mangerai même sur la tête du blondinet.

Perona, pour qui cette expression ne voulait pas dire grand-chose, s'assit à son tour et attrapa les baguettes. Zoro, lui, porta conscienscieusement le bol à ses lèvres, et goûta le bouillon. C'était plutôt pas mal. Bien luné, il continua. En tant qu'authentique expert en la matière, il inspecta méthodiquement chaque critère qui constituait la réussite d'un bol de râmen.

- T'en fais souvent ? S'enquit-il, en dardant sur la jeune femme un regard inquisiteur.

- C'est la deuxième ou troisième fois, je crois, avoua Perona en baissant les yeux timidement.

Zoro continua ses tests quelques instants, avant de reprendre :

- Tu veux mon avis, de manière franche ?

- Oui !

- C'est vraiment pas mal. Le bouillon est sympa, mais ça manque de goût. Pareil, les ingrédients secondaires sont trop communs, y'a aucune diversité. La viande, sans plus. Mais les nouilles sont parfaites, à mon sens. Il est difficile de dire en quoi une nouille est bonne, c'est quelque chose qui se ressent, subjectivement, genre je le sais quand je le vois.

Abasourdie par ce traité gastronomique de deuxième main, Perona garda le silence. Il y avait quelques réserves, mais dans l'ensemble, la critique était bonne. Elle n'aurait jamais pensé toucher ce genre de point sensible, d'ailleurs. Elle se promit de faire mieux la prochaine fois quand, subitement, Zoro souleva le bol. Il le porta à sa bouche, et bascula la tête en arrière. Il y eu un grand bruit de succion long de quelques secondes, un mouvement effréné des baguettes, et quand le bretteur reposa le bol sur la table, il l'avait entièrement vidé. Plus une nouille, plus un légume. Une goutte de bouillon lui coulait sur le menton. Après un rot sonore, il se laissa aller contre sa chaise. Encore plus estomaquée, Perona abandonna un instant son propre bol. Jamais elle n'avait vu quelqu'un ingurgiter autant de nourriture en une seule fois. Et puis, elle ne savait pas comment le prendre. Elle aurait préféré que Zoro prenne son temps, se délecte tout en enchaînant les compliments. Au lieu de ça, il avait siphonné en une seconde le résultat d'une heure de travail. Décontenancée, Perona termina lentement son bol.


Alors que Zoro digérait lentement son repas, avachi dans un fauteuil du salon, Perona s'approcha de lui à pas feutrés et dit :

- T'as entendu quelque chose ?

- Ouais, je crois, marmonna le bretteur en ouvrant les yeux.

Il se redressa et se leva. Ses doigts frôlèrent les hanches de la jeune femme.

En effet, les bruits de pas caractéristiques résonnaient de plus en plus fort. Sans surprise, ce fut Mihawk qui entra. Il avait l'air fatigué, et une courte barbe inégale lui assombrissait les mâchoires.

- Vous étiez passé où ? Demanda immédiatement Zoro.

- Chez les Humandrilles. Il y a failli avoir un soulèvement. Ils commencent à oublier qui est le maître ici, j'ai donc jugé bon d'aller le leur rappeler. Et puis, Morinohito avait à m'entretenir de nombreux détails.

Il déposa l'Épée Noire sur la table, et se laissa choir dans un fauteuil.

- D'ailleurs ... Reprit-il. Il se pourrait que les événements ne m'en laissent pas l'occasion, alors ... J'ai décidé de vous conter l'histoire d'Obscuria, tout de suite.

Interdit, Zoro resta figé. Mais Perona sentait sa curiosité être furieusement sollicitée. Le bretteur se laissa peu à peu convaincre.

- Eh bien, allez-y.

- Ça risque de durer longtemps.

- Pas grave, dit Perona.

Elle aurait voulu échanger entre temps un ou deux câlins avec Zoro, mais l'envie d'apprendre était plus forte.

- Bon, par où commencer ...?

Mihawk réfléchit de longues secondes, avant qu'une idée d'introduction ne lui parvienne.

- Vous savez tous les deux, du moins je l'espère, comment l'ordre mondial actuel s'est formé ?

Perona s'exclama aussitôt :

- C'est l'alliance des premiers Dragons Célestes ! Ils se sont rassemblés à Marie-Joie, et ont regroupés leurs nations d'origine sous l'appellation "Gouvernement Mondial". Aujourd'hui, il y a cent soixante-dix nations et royaumes qui en font partie.

Perona se félicita d'avoir suivi avec attention le cours géopolitique à l'école supérieure. Tout cela, elle l'avait appris pendant son adolescence. Zoro, lui, était subitement épaté par ce savoir.

- Je vois que tu penses savoir dans quel monde tu vis, déclara Mihawk.

Le Corsaire prit une pause, comme pour chercher ses mots.

- Jusqu'à il y a peu, à l'échelle humaine, il existait encore cinq "nations dissidentes" qui n'ont jamais adhéré au régime du Gouvernement Mondiale - ceci dit, la dernière est toujours libre. Vous les connaissez ?

Les deux jeunes gens firent non de la tête.

- Les trois premières ne sont plus un problème : Ohara, la première nation dissidente, a été détruite il y a vingt-trois ans. Et le pays de Wa, la deuxième nation dissidente, est actuellement sous le contrôle strict de la Marine, depuis que Ryûma, le dernier Protecteur, est mort. L'île d'Erbaf et le royaume des géants sont dans la même situation - il s'agit de la troisième nation. Ils ont un semblant d'indépendance, mais sont tout de même sous égide militaire, et doivent un tribut de jeunes gens pour garnir les rangs de la Marine.

Une espèce de lueur de fierté brilla dans les yeux de Mihawk quand il reprit :

- Et la quatrième nation dissidente ... Nous y sommes en ce moment. Obscuria. En réalité, c'était plus un concurrent direct du Gouvernement Mondial qu'un irréductible. Le royaume a été fondé il y a plus de mille ans, c'est-à-dire bien avant la coupure de cent ans. Pendant longtemps, la colonie d'origine s'est cantonné à cette île et aux îles proches, tout en cohabitant pacifiquement avec l'immense royaume qui couvrait à l'époque deux tiers du globe. Le fameux royaume qui fut la première victime du Gouvernement Mondial. Quand le royaume a commencé à péricliter, Obscuria a put augmenter son influence, et s'est dotée d'une famille royale. Au moment fatidique où le Gouvernement a réussi à défaire l'ancien royaume, le Royaume d'Obscuria et ses possessions s'étendait des confins de North Blue jusqu'à Grand Line. Mais, de la même manière que précédemment, le Gouvernement a longtemps œuvré à la ruine du royaume. Ils y sont parvenus il y a sept ans, avec la guerre civile.

- Vous voulez dire que la guerre civile était une manigance du Gouvernement ? S'étonna Perona, qui, bien qu'allergique à l'autorité mondiale, n'imaginait pas cette instance recourir à de si bas procédés.

- Oui, j'y reviendrais. Je n'ai pas fini. J'ai parlé de quatre nations, pour le moment, sans évoquer la cinquième. La dernière nation dissidente libre, enfin, si l'on peut parler de nation, est composée des neuf îles célestes habitées. Jamais aucun soldat de la Marine ou représentant du Gouvernement Mondial ne s'est aventuré si haut dans le ciel. Bref, pour en revenir à l'histoire de l'île ... C'est bel et bien le Gouvernement Mondial, l'instigateur de la guerre civile. À l'époque où ça s'est produit, j'étais déjà Corsaire, et notre ordre avait encore voix au chapitre dans les rencontres au sommet. Mais, même en étant parfaitement au courant de mon ascendance royale et de mes droits aux trône, ils ont décidé d'éradiquer le problème à la racine. Je n'ai que très peu été impliqué par cette guerre. À vrai dire, je l'ai suivie dans les journaux. À cette époque, le semblant de famille que j'avais fondée passait avant même les obligations de mon titre et de mon ascendance. Ainsi, le Gouvernement pensait être parvenu à éliminer son dernier ennemi. Mais il y a toujours un problème. Obscuria n'est pas morte. Le Gouvernement Mondial me craint, de la même manière qu'il craint Dragon et son fils. C'est pour cela, d'ailleurs, qu'ils m'ont proposé le titre de Corsaire, il y a vingt ans. "Tiens tes amis près de toi, mais tes ennemis encore plus". Cela marche pour eux comme pour moi. C'est la grande ronde de la vie. Vie qui d'ailleurs est courte : profitez-en le plus possible.

Un court silence s'installa.

- Je croyais que vous vouliez attendre Clansey pour nous apprendre l'histoire du royaume ? S'enquit Zoro, qui s'était rappelé des dires du corsaire.

- Il se pourrait bien que la tournure des événements ne nous laisse guère le choix, répéta sombrement Mihawk. La situation est pire que je ne le croyais. La révolte gronde sous nos pieds, et nombre d'Humandrilles voudraient voir nos têtes rouler au sol.

Perona, dans sa tête, protesta. Elle ne tolérerait pas un seul instant qu'on vienne troubler son idylle, de quelque manière que ce soit, singes, soldats voire même rivale.


Une grande partie de la soirée, Zoro se montra pensif. Il portait un regard nouveau sur l'ordre mondial, et Mihawk semblait avoir gardé sous couvert quelques informations à ce propos. Et puis, les Humandrilles semblaient prêts à en découdre. Si on l'agressait, il se défendrait. Si on agressait Perona, il la défendrait (bien qu'en réalité il n'y en aie pas besoin). Il se promit de lire le traité d'histoire avant que cela n'arrive.

Perona, elle, était résolument plus positive. Bien qu'elle aie elle aussi considéré longuement les éléments apportés par Mihawk, elle avait rapidement tout oublié au profit d'une chose incommensurablement plus importante à ses yeux. C'était le dimanche soir, autrement dit le dernier de la pause de deux jours. Après cela, il faudrait patienter toute une semaine pour profiter du bretteur ... Et le plaisir qu'elle pouvait obtenir par elle-même avait arrêté de la satisfaire. C'était maintenant à Zoro de s'en charger.