Un fragment d'histoire [1]

par Linksys

L'autre côté du couloir ressemblait à un champ de ruines. Un demi-centimètre de poussière recouvrait par endroit le sol, et chacun de ses pas soulevait un petit nuage. Sous la poussière, cependant, le sol était encore intact. C'était un riche carrelage aux motifs complexes, comme il était possible de voir un peu partout dans la partie rénovée. D'épaisses toiles d'araignées (Zoro n'imaginait pas combien d'années il avait fallu pour atteindre une telle épaisseur) tapissaient les angles. Par endroit, une chaise, ou meuble quelconque, drapé d'un voile blanc chargé de poussière, agrémentait le couloir. L'ensemble paraissait bien glauque, et Zoro se rappela qu'une fois, Mihawk lui avait fortement déconseillé de s'aventurer dans la partie abandonnée. Trop tard, il y était, et ne comptait pas en ressortir avant le retour du châtelain.

Comme il n'y avait pas d'éclairage dans la partie abandonnée, Zoro retourna chercher en hâte une grande chandelle dans un tiroir de la cuisine (la prudence lui fit emporter un peu de nourriture, aussi), l'alluma maladroitement, et reprit son exploration. La plupart du temps, les fenêtres (pour peur qu'elles ne soient pas trop encrassées ou même obstruées) fournissaient une lumière certes faible, mais suffisante pour se déplacer dans le couloir sans heurter d'obstacles.

N'ayant pas de but particulier, il se contenta de progresser le long du couloir, et d'explorer ce qui se trouvait derrière les portes qu'il rencontrait. Débarassas, remises, placards à balais, chambres de bonnes, il se trouvait de toute évidence dans la partie du château où s'entassaient les domestiques, jadis. Les murs pauvres en ornements corroboraient cette hypothèse.

Au bout du couloir, il y avait un escalier. Large, doté de faibles degrés, et bordé de chaque côté par une imposante rampe en fer forgé et une main-courante en bois noble. Un tapis recouvrait les marches. Pouvant monter ou descendre, Zoro fit un choix. Il s'engagea dans les marches et s'aventura vers les étages inférieurs.

Les quatre premières heures d'exploration furent monotones. Couloir, porte, chambre, couloir, porte, remise. À croire que le château répétait ce schéma à l'infini. Mais, même si l'aile réservée aux domestiques était plutôt grande, Zoro n'avait pas pris en compte le fait qu'avec son inénarrable sens de l'orentation, il lui arrivait fréquemment de passer plusieurs fois au même endroit.

Quand son estomac sonna l'heure du déjeuner, il trouva fort riche l'idée d'avoir pris avec lui un sandwich. Il l'engloutit entièrement en quelques bouchées, et y retourna.


Des ampoules aux pieds et une soif lancinante harcelaient Zoro quand celui-ci se retrouva devant une large porte de fer à moitié rouillée, et pendant à demi, hors de ses gonds. Il se trouvait dans ce qui avait dû être la caserne, autrefois. Sans doute était-ce la porte qui menait aux geôles. Il avait été conduit ici par un réseau d'empreintes nettes et assez récentes dans l'épaisse couche de poussière qui recouvrait le carrelage, et qu'il soupçonnaient être le fait de Mihawk. Il tira légèrement le panneau métallique, lequel s'effondra au sol dans un immense vacarme, qui résonna longtemps avant de s'estomper totalement. Il espéra que le bruit n'ait pas réveillé quelque ennui plus gros que lui, et s'engouffra dans le trou qui béait au mur. Une courte volée de marches, affaissées par l'usage, le conduisit dans un tunnel creusé à même la roche. Le sol était cependant plat, et des torches (éteintes depuis longtemps, bien sûr) étaient accrochées à la paroi à intervalles réguliers. Il en saisit une et en ôta la poussière, puis s'efforca de l'allumer. Son bout de bougie avait presque fini de brûler, et il ne tenait pas à finir dans le noir. Le tissu fut réticent à prendre feu, mais quand de belles flammes oranges s'élevèrent vers la voûte en jetant autour d'elles une lumière chaude et dansante, Zoro se sentit supérieur. Avec un sentiment de suffisance, il posa une main sur ses sabres et avança.

Chaque porte qu'il rencontrait s'ouvrait sur une oubliette humide et sale. Il s'enfonça toujours plus loin dans les entrailles du château.

Et, dans le couloir le plus profond, il rencontra la porte la plus profonde de l'édifice. Et aussi une des plus entretenues. Le bois n'était pas vermoulu, le fer n'avait pas rouillé. Il posa la main sur la poignée, et entra. La pièce qu'il découvrit aurait pû être son paradis. Des dizaines de lames étaient accrochées aux murs sur de somptueux présentoirs collectifs en bois travaillé. Katana, épées à double tranchant, cimeterres, flamberges, rapières ... Et beaucoup d'autres qui lui étaient inconnues. L'une d'elles avait une lame courbe, en forme de croissant de lune, un peu comme une faucille géante.

Sur le mur du fond, quelques pitons métalliques dépassant du mur soutenaient une lame glissée dans son fourreau opalescent, couleur de lune. Zoro eut l'impression que Shûsui s'agitait dans son propre fourreau. Cette lame lui était familière, alors qu'il ne l'avait jamais vue avant. Attiré par l'arme comme une mouche par une lampe dans la nuit, il s'avança et la toucha. Le fourreau était fait d'une matière similaire au nacre, mais avec moins d'irisations. Délicatement, il tira la lame de quelques centimètres. L'acier était pale et froid comme une nuit d'hiver. Le motif de trempe, très discret, ressemblait beaucoup à celui de Shûsui, mais de petites tâches sombres, quasiment indétectables, assombrissaient le corps de la lame. Et, juste au-dessus de la garde, il y avait un minuscule caractère poinçonné avec précision. Zoro força la vue et l'examina. Cela représentait un V et un A partageant un trait latéral, formant presque un W. Exactement comme sur Shûsui. Le V et le A étaient les initiales des forgerons, Vivaldi et Arcimboldo. W, c'était le type d'acier utilisé : l'acier de Wa. L'un des meilleurs métaux pour la confection d'armes, mais paradoxalement l'un des moins utilisés, surtout à cause du prix et de la difficulté à le façonner.

La garde, circulaire, était ciselée de manière à ressembler à un flocon de neige. Zoro en était quasiment sûr, il s'agissait de Fuyutsuki, l'un des Quatre Sabres Saisonniers, tout comme Haruyama ou Shûsui. Il y avait un autre présentoir vide au-dessous, mais le bretteur ignorait quel sabre pouvait y avoir été exposé.

Du reste, la salle était pauvrement meublée. Un tapis terne couvrait des dalles de pierre qui transpiraient de vieillesse, une table et deux chaises avec dessus une bouteille d'alcool fort et un verre. Fatigué, Zoro tira une chaise et s'y assit, quand un mystère parvint à lui : comment une pièce sans chandelles pouvait-elle être lumineuse ? La solution était simple : plusieurs blocs de matière luminescente, d'environ un mètre de côté, étaient encastrés à raison d'un par mur, sauf celui de la porte. Zoro en avait entendu parler, c'était de la roche de lumière. Le seul gisement exploité se trouvait sur une des îles célestes, et il était si dur de s'en procurer que son existence relevait plus du mythe.

Sur la table, Zoro remarqua la présence d'un livre. L'ouvrage était épais, et ouvert à peu près au milieu. L'écriture qui s'étalait sur les pages était fine et serrée, mais en plissant les yeux, il parvint à lire quelques mots. C'était l'ancienne langue commune, encore parlée il y a un siècle encore. En substance, celle qui se pratiquait aujourd'hui à peu près partout dans le monde était très similaire, car elle en descendant directement. Cependant, pour qui n'y était pas un minimum initié, il était très difficile d'appréhender le sens des mots, des tournures de phrases, des figures de style. Zoro en avait accumulé quelques notions pour se lancer dans la lecture, mais la simple vue des innombrables lignes lui hérissaient le poil. Il souleva la couverture de cuir, et ses doutes furent confirmés. Histoire d'Obscuria, de la période ancienne du jusqu'à nos jours. Voilà ce que ça donnait, sommairement traduit. À sa connaissance, c'était le seul ouvrage traitant d'une autre histoire que celle des armes et du combat, présent au château. C'est ainsi qu'il en vint à penser à Perona. Fille d'écrivain, elle devait avoir lu pas mal de livres historiques.


"Pourquoi je l'aime ?" Songea-t-il.

"C'est comme ça." Répondit-il.

Pour Zoro, l'amour ne signifiait plus grand-chose depuis la disparition de Kuina. Durant toute son adolescence, il avait gardé une attitude unilatéralement désintéressée sur la question du sentiment, et il avait ignoré les rares filles qui avaient fait preuve d'un semblant d'intérêt à son égard. Seul l'intéressait son objectif : être le meilleur.

Et puis il y avait eu Tashigi. La première fois qu'il l'avait vue, il s'était cru alcoolisé, alors qu'il n'avait pas excessivement bu. La ressemblance était tellement évidente, c'était clair comme de l'eau de roche. Même visage, même manière. Mais il avait assisté aux funérailles de Kuina. Qu'elle ait atteint l'âge adulte ne se pouvait pas. D'un autre côté, une petite partie de lui voulait y croire. À l'époque, Kuina avait été la seule à le faire rêver, et la voir apparaître comme ça, plus de dix ans après, lui avait fait comme un électrochoc. D'autant plus qu'elle était devenue charmante, il ne pouvait que le reconnaître. Véritablement, Tashigi était la deuxième à avoir provoqué chez lui quelque chose de semblable à un sentiment bienveillant. Il l'avait physiquement désirée de nombreuses fois.

Et Perona était arrivée. Comme un ouragan, elle avait tout emporté sur son passage, ne laissant rien qu'un terrain en friche derrière elle. Avant de l'avoir rencontrée, il n'aurait jamais imaginé que le sentiment amoureux pouvait être aussi grisant. À condition de mettre de côté ses caprices encore fréquents, une des rares choses que Zoro n'aimait pas chez elle, elle était pour lui parfaite, comme une orchidée immaculée au milieu de fleurs communes. S'il n'y avait pas eu la promesse faite quelques mois plus tôt à Luffy, à savoir se retrouver aux îles Sabaody, il serait de bon cœur resté avec Perona.

Il continua encore longtemps dans cette direction, immobile, assis à la table, dans les entrailles d'un château tombant en ruines, sur une île quasiment déserte, quelque part sur Grand Line. Et Perona était loin de lui.


Le tic-tac d'une horloge proche retint son attention. La pendule en question était accrochée au mur, et indiquait environ cinq heures de l'après-midi. Il y avait presque sept heures qu'il était là. Il aurait d'ailleurs donné cher pour ne serait-ce qu'un verre d'eau. Tout en se promettant de revenir feuilleter le traité d'histoire plus tard, il se leva, jeta un dernier regard presque nostalgique, et s'empara de sa torche, qu'il avait posée sur un piton du mur. Mais la flamme était presque éteinte, et il ne souhaitait pas rebrousser chemin dans le noir. Aussi prit-il la bouteille d'alcool, et en versa un peu sur le brandon. Heureusement, il tenait la torche plutôt éloignée de lui, car il en résultat une flamme impressionnante. Ravivé, le feu repartit de plus belle, et Zoro emprunta la sortie, laissant derrière lui une puissante odeur de whisky. Mais, pas plus de trois pas plus loin, il s'immobilisa. Les souterrains du château constituaient un simple enchaînement de couloirs dans lesquels il était difficile de se perdre, mais le reste de la bâtisse était un vrai labyrinthe. Il n'avait pas mémorisé le chemin. Il n'arrivait pas à croire que c'était possible d'être aussi abruti que lui. Mais, résolut, il reprit sa route : peut-être qu'il atteindrait la lumière avant de mourir de faim, ou de soif. Et puis il avait hâte de retrouver Perona. Elle lui avait manqué toute la journée. À l'entraînement, ça n'était pas vraiment problématique, vu qu'il pensait à autre chose. Mais, n'ayant rien fait de valable de sa journée, il n'avait pas cessé de la garder à l'esprit. Et une interrogation n'avait eu de cesse de l'intriguer. Que ferait-elle après la séparation, dans un an et demi ? Une partie de lui ne voulait pas de séparation. Rester au château quelques années avec Perona, puis partir avec elle, loin, sur une île ensoleillée. Et ne jamais plus se séparer. C'était une idée qui lui plaisait, mais il était tenu par l'honneur à l'engagement pris auprès de ses camarades. Et l'honneur n'était pas un vain mot pour lui.


Perona était chargée de sac lorsqu'elle arriva au port, à l'heure convenue par Mihawk pour le retour. Le corsaire était assis à la terrasse d'un café, et lisait le journal local en buvant du café.

"Même un pirate comme lui peut avoir des activités ordinaires." S'étonna la jeune femme, sans se douter que ce raisonnement s'appliquait aussi bien pour elle. Le Corsaire l'aperçu. Il se leva, laissa quelques piécettes sur la table en guise d'addition, et récupéra son épée, posée près de là.

- C'est bon, tu as fini ?

- Oui, et puis vous aviez donné une heure pour le départ. Je ne tiens pas à être abandonnée sur une île inconnue ! Protesta Perona.

Il était environ dix-sept heures, et les conditions climatiques étaient tout à fait clémentes. Le retour serait peut-être plus rapide que l'aller.

Et, en effet, ils furent de retour plus tôt que prévu. Une fois en vue des côtes de l'île, Mihawk affaissa la voile et manœuvra à la rame jusqu'à la petite crique où il laissait habituellement sa barque. Il l'amarra à un rocher, puis descendit d'un saut sur la terre ferme. Perona le suivit, mais sans toucher le sol.

Perona rougit comme une petite fille surprise en train de voler des bonbons.

Mihawk avait raison. Déjà, avant de quitter la maison familiale, elle n'avait jamais manqué de rien, et lorsqu'elle souhaitait quelque chose, il était rare qu'elle ne l'obtienne pas. Puis, une fois arrivée à Thriller Bark, elle pouvait se servir à volonté dans l'immense trésor amassé au fil des années par Moria, sans compter que la plupart des bateaux qui avaient eu le malheur de croiser la route du Corsaire transportaient des richesses, dont héritait Perona pour une grande partie (voire souvent, la totalité). Ce goût pour l'or et les choses brillantes lui était d'une origine inconnue, sans doute due au confort absolu de ses appartements, dans lequel elle s'était reposée pendant trop longtemps. Et, depuis qu'elle avait été forcée d'emménager au château (d'après elle), il fallait faire comme avant. Plus de serviteurs dévoués pour lui apporter du chocolat chaud le matin (quoique, il y avait bien Zoro, mais il n'était pas du genre à se plier aux caprices de quelqu'un), plus de Kumacy à rabrouer dès qu'il parlait, plus de trésors à entasser et de peluches à collectionner. La vie au château était bien triste et austère, comparé au faste qu'elle avait connu auparavant. Plus d'une fois, elle avait voulu faire ses valises et s'envoler par-dessus l'océan, pour partir à la recherche de son chez-elle, Thriller Bark. Mais, une remarque très bien placée de Mihawk à cette époque-là avait inversé la vapeur : "Un pirate n'a pas de chez-lui. Et, même si Moria est encore en vie, je serais surpris d'apprendre qu'il est retourné à Thriller Bark. M'est avis que que son rafiot dérive, sans personne à bord pour le contrôler."

Depuis cet instant, Perona n'avait plus songé à mettre les voiles. Et puis, si Zoro restait, elle resterait elle aussi.

Les portes du château se faisaient de plus en plus proche. Perona, pour la sixième fois depuis qu'elle était descendue de l'embarcation, se demandait si le cadeau qu'elle avait acheté à Zoro lui plairait. Mais le Corsaire, qui marchait trois pas devant, n'avait pas l'air de songer à des choses aussi joyeuses.

- Cet abruti a précisément fait ce qu'il ne devait pas faire, s'exclama-t-il lorsqu'il eu confirmation de ses doutes.

Il accéléra le pas, et se jeta dans les escaliers. Perona allongea la foulée pour le rattraper, sans penser à léviter pour éviter de se fatiguer.

- Quoi ? Demanda-t-elle, une fois qu'elle eut rattrapé le corsaire.

- Il est entré dans la partie désaffectée du château. Un vrai labyrinthe. Pour une truffe comme lui, en sortir seul relèverait du miracle. Et il est descendu jusqu'aux geôles. Tout au fond.

Il ouvrit grand les battants de chêne et entra dans la bâtisse.

- On va le chercher. J'aimerais autant que possible qu'il ne découvre pas certaines choses que je garde dans les sous-sols. Et puis, ça ne m'arrangerait pas qu'il meure de soif ou de faim, comme un rat, dans un bâtiment abandonné.

Ces quelques paroles eurent l'effet de donner des sueurs froides à la jeune femme. Perdre Zoro ? Jamais !

- Toi non plus, ça ne te plairait pas, termina le Corsaire.

"Bien sûr que non, ça me plairait pas !" S'emporta-t-elle mentalement.

Aussitôt, elle décolla et vola jusqu'au salon. Une nuée de fantômes se détachèrent d'elle dans son sillage, et traversèrent aussitôt les murs. Mihawk accourut à son tour, l'air sombre.

- J'entends sa voix, mais elle est plutôt éloignée, marmonna le Corsaire en s'engouffrant par la porte ouverte qui menait aux ruines. Ah, et si tu le trouves avant moi, frappe-le de ma part.