Mauvaise blague

par Linksys

Un silence lourd s'ensuivit, et Zoro, dont le cœur allait lâcher, se pencha en avant, en quête d'indices sur le visage de sa dulcinée. Elle dormait paisiblement, et n'avait absolument rien entendu de la déclaration qu'on venait de lui faire. Zoro en fut choqué, outré, scandalisé, humilié, et toute cette sorte de choses. Il avait ravalé tout son honneur et sa fierté pour dire ces quelques mots, qui lui avaient d'ailleurs écorché la langue. Un gigantesque effort de concentration avait été nécessaire, et voilà le retour qu'il en avait. La colère l'envahit, et faillit se lever brusquement. Mais Perona risquerait d'être réveillée en sursaut, et cela risquait d'énerver encore plus la jeune femme. Comme s'il tirait avec force la queue d'un tigre endormi. Il s'apaisa lentement, et reprit son calme. Rien ne servait de s'énerver. Fatigué, il sombra lui aussi. Il était bien.

La lumière déclinait déjà quand ils se réveillèrent. Ils avaient dormi quasiment tout l'après-midi, sans se soucier de quoi que ce soit. Ils étaient cependant parfaitement reposés, et Zoro se sentait d'attaque pour faire le tour de l'île sur les mains. Il se releva en soutenant Perona, encore somnolente. Une fois qu'elle eût totalement émergé, Zoro la serra dans ses bras, assez longtemps. Il aurait donné cher pour mettre fin à toute cette mascarade, mais le moment n'était pas encore venu. Et puis, il avait d'autres objectifs, presque aussi importants.

- Rentre au château avec moi, supplia Perona.

- Non, je ... Ne peux pas. Je dois m'entraîner. Allez, encore huit jours et ça sera fini.

Ce moment resta à jamais gravé dans l'esprit de Zoro, car ce fut la toute première fois qu'il vit Perona s'énerver autant.

La jeune femme sentit la moutarde lui monter au nez. Elle en avait assez entendu. Elle se précipita sur Zoro, qui s'éloignait déjà, et le saisit par le bras droit, pour le regarder dans les yeux.

- L'entraînement, l'entraînement, et encore l'entraînement ! C'est toujours la même chose avec toi ! Hurla Perona, dont les joues se marbraient de rouge sous le coup de la colère. Tu peux pas te contenter de passer du temps avec moi, ou même simplement penser à autre chose qu'à l'entraînement ?

- Ça suffit, ordonna Zoro, qui commençait presque à en avoir mal aux oreilles.

Mais Perona continua sa diatribe, imperturbable.

- Tu préfères t'entourer de singes parlants et d'escrimeurs asociaux, c'est ça ? Et passer ta vie à la risquer dans des duels absurdes, sans oublier d'aller te saouler dans une taverne ?

- Arrête.

Zoro commençait à en avoir assez, et essaya de se libérer de la poigne robuste de Perona.

- Tu préfères ça plutôt que d'être avec moi ?

C'en fut trop pour le bretteur. Il ne tolérerait pas plus longtemps qu'on remette en cause ses choix de cette manière.

- ÇA SUFFIT ! LA FERME ! Hurla Zoro d'une voix de stentor, hors de lui en saisissant Perona par les épaules et en la secouant presque.

Choquée, la jeune femme recula. Toute colère la quitta, elle commença à pleurer. Instinctivement, sa main droite déchira l'air, et s'écrasa avec un claquement sec sur la joue de Zoro. Celui-ci, sous la puissance de la gifle, fit quasiment un quart de tour sur lui-même. Il se massa douloureusement la région endolorie, et regarda d'un mauvais œil s'éloigner la jeune femme, à grandes foulées. Il l'entendait sangloter bruyamment.

L'ordre des priorités de Perona avait changé. Son premier but n'était plus Zoro, mais s'éloigner le plus rapidement possible de lui. Sa main droite la picotait encore de la puissance de la gifle qu'elle avait administrée au bretteur, et elle pleurait. Elle marchait vite, et sentait le regard brûlant du jeune homme dans son dos. Quand il y eut une quinzaine de mètres entre eux, elle s'envola et fila droit vers le château.

Zoro, quant à lui, resta sur place de longues minutes, totalement abasourdi. Les derniers instants en compagnie de Perona lui paraissaient totalement irréels. Il se massait toujours la joue, bêtement, alors qu'il n'avait plus mal. Et il brûlait de l'intérieur. Il s'étonnait d'ailleurs de ne pas avoir encore pris feu. Jamais il n'avait tant été amoureux qu'à cet instant. Il ne remit d'ailleurs pas une seule seconde en cause sa culpabilité dans l'affaire. Il fallait maintenant trouver de quoi s'excuser platement auprès de la jeune femme. Peut-être que quelques preuves d'affection ...

Un grondement sauvage le tira de ses considérations. Boral sortit souplement d'entre deux arbres, toutes dents dehors, le poil hérissé. Par réflexe, Zoro porta la main là où se trouvaient ses sabres, mais il avait oublié que les katana en question étaient entreposés depuis le début de l'entraînement dans la hutte du singe-médecin, et qu'il ne s'en était pas servi depuis.

- Morinohito veut toi, grogna le singe géant.

Intrigué le bretteur obtempéra, et se laissa guider à travers la forêt, jusqu'au repère de l'éperon rocheux.

Tout un contingent d'Humandrilles l'y attendait, les trois parlants y compris. Morinohito semblait assez contrarié, mais les deux autres, eux, montraient déjà un ennui ferme.

- Pourquoi tu nous embringues toujours dans tes histoires ? Maugréa l'un d'entre eux.

C'était le seul des trois que Zoro n'avait pas encore vu, et par une déduction logique aisée, il devina qu'il s'agissait là de Maar, le navigateur. Un détail le frappa : l'Humandrille portait des lunettes. Il avait un poil gris-bleu court, et un faciès pacifique, par opposition à Eissen, dont les traits labourés lui conféraient quelque air diabolique. Dernier détail, Maar n'avait pas, enfin plus d'oreille droite.

- Oh, mais voici le jeune homme que tu veux absolument entraîner, railla le forgeron.

- Suffit, répondit le médecin.

- Je peux savoir ce qu' ... Commença Zoro.

Mais, sans lui prêter la moindre attention, Morinohito et les autres Humandrilles commencèrent à discuter de manière féroce, dans leur dialecte sec et abrupt. L'air tremblait encore de la tension qui avait dû régner au même endroit, quelques heures plus tôt. Puis, quand le silence fut de retour dans la clairière, Morinohito se tourna vers le bretteur, et s'approcha de lui.

- Tu as négligé ton entraînement, dit-il de but-en-blanc. N'essaye pas de mentir.

- Oui, avoua Zoro, en le fixant dans le blanc des yeux. Et ?

- Cet entraînement physique ne dure que cinq jours ! Tu crois y arriver si tu te permets de buller toute une journée avec ta femelle ? Chaque exercice est capital ! C'est l'esprit et la matière !

Morinohito marqua une pause.

- Tu me déçois, Roronoa. Tu es un homme de volonté, n'est-ce pas ? Alors fais honneur à cette volonté, et progresse. Tu comprends ce que je dis ?

- Oui, je ne suis pas encore aliéné, répondit un Zoro agacé.

Qu'on lui fasse des remontrances quant à sa perte d'assiduité, oui, mais il ne tolérerait pas une seule seconde qu'on lui dicte sa conduite.

- J'ai pu discuter avec Mihawk, et nous nous sommes accordés. Tu ne verras pas la fille-fantôme avant la fin de ton séjour.

Zoro essaya de se montrer indifférent mais, au fond, la nouvelle l'attristait quelque peu. Lui et Perona avaient déjà planifié quelques rencontres pour les jours à venir.


Quand Mihawk annonça à Perona, avec difficulté, qu'il lui interdisait de sortir pour aller voir Zoro, elle répliqua avec force :

- Tant mieux ! J'ai eu ma dose d'escrimeurs pour la semaine !

Avant de s'enfermer dans la chambre en veillant à claquer bruyamment la porte derrière elle. Intrigué, le corsaire était resté en position quelques minutes. S'était-il produit quelque événement regrettable entre ses protégés ? Il le redoutait. Toutefois, il espérait encore ne pas avoir à agir lui-même pour rétablir un semblant d'entente.

Une fois enfermée, Perona se laissa aller sur le lit. Tout cela avait donc servi à rien ? Elle refusait d'y croire. Et puis, son coup de sang la mettait mal à l'aise. Elle s'estimait dans son bon droit d'avoir réagi de la sorte, mais sans doute avait-elle été trop brutale et directe. Et puis, tout ce qu'elle avait bâti avec Zoro ne pouvait pas s'effondrer comme ça. Il en faudrait beaucoup plus. Quand le bretteur serait de retour, ils se tourneraient encore autour quelques jours, avant qu'il ne se décide à avouer ses sentiments. Ils consommeraient leur union la nuit-même, puis passeraient leur temps ensemble, faisant l'amour tout les soirs. Ils ne se sépareraient plus jamais, quitteraient l'île dans quelques années, se trouveraient une petite maison confortable, se marieraient, deviendraient ensemble parents de trois enfants, puis vieilliraient, et mourraient. Voilà ce que Perona voulait qu'il se passe, idéalement. Mais dans l'immédiat, elle voulait aussi que Zoro comprenne qu'il ne restait qu'un an et demi, pas qu'il restait encore un an et demi. À l'échelle humaine, c'était assez court. Mais Zoro n'en avait sans doute pas les mêmes notions, et cela risquait de poser un certain problème, au moment tant redouté de la séparation.

Fatiguée par toutes ces considérations négatives, Perona se déshabilla lentement, enfila sa chemise de nuit, et se glissa sous les couvertures. Le lit était encore froid. Elle tâcha de s'y faire une place tiède et confortable, puis s'endormit. Juste avant, elle espéra ne se réveiller que dans huit jours, au moment du retour de Zoro.


Les deux derniers jours d'entraînement physique du bretteur furent parmi les pires de sa vie. Levé une heure avant le ponant, couché une heure après le couchant, il n'avait que quelques heures de sommeil. Il courait en tractant des pierres (non pas en les portant), escaladait les arbres jusqu'à leur cime à la seule force des bras, devait nager à contre-courant dans les rivières, et beaucoup d'autres exercices terribles. Quand il ne se tuait pas à la tâche, il mangeait, pensait à Perona, ou bien dormait. Il avait élu domicile dans un grand arbre noueux dont il ne sut identifier l'essence, proche du "campement" des Humandrilles. L'une des branches basses était assez large pour qu'il s'y allonge sans trop de risque, et sa forme courbe, à défaut d'être confortable, le préservait des courbatures en tout genre. Les huttes sommaires de ses hôtes, en branchages et feuillages, ne lui inspirait guère confiance, surtout du point de vue de la solidité.

Le matin du sixième jour, on le laissa dormir jusqu'à midi, et encore, il fallut qu'il tombe presque de son perchoir pour émerger. Une fois parfaitement éveillé, il s'étira méthodiquement, et se regarda sous toutes les coutures, à la faveur de la lumière du jour. Le calvaire était fini (ou du moins, c'était son avis), mais il n'avait pas l'impression d'avoir gagné ne serait-ce qu'un gramme de masse musculaire.

- Si tu es déçu, sache que même avec un programme des plus efficaces et une détermination à toute épreuve, cinq jours ne suffiront jamais à t'étoffer, dit Morinohito, sortant d'un fourré. Tu as progressé, mais pas en force physique. Bienvenue dans le monde réel.

Absolument pas surpris par cette introduction subite, Zoro fixa l'Humandrille dans les yeux.

- J'ai failli devenir fou, avec cet entraînement de dégénéré, et on vient me dire noir sur blanc que ça a abouti à rien.

- Je n'ai jamais dit que l'entraînement avait servi à rien ! Rétorqua Morinohito, agacé. Est-tu plus bête que tu ne laisse imaginer ? Tu as failli devenir fou. Mais tu ne l'es pas devenu. C'est ton esprit qui a progressé, Roronoa. Pas ton corps. Pourquoi crois-tu qu'on t'a fait courir en traînant des pièces de métal ? Qu'on a essayé de te faire remonter une rivière à la nage, alors que c'est impossible ? Hein ?

Vu sous cet angle, la chose devenait totalement différente. C'est vrai qu'en y repensant, les exercices n'étaient pas tant porté sur le physique que sur le psyché.

- Bref. Maintenant, il est temps de commencer l'entraînement à l'épée. Je te le répète. Oublie tout ce que tu sais.

Le tout premier exercice, qui eu lieu l'après-midi même, fut une des expériences les plus humiliantes que Zoro connut. On l'opposa en combat singulier à Boral. Il avait déjà défait le chef des Humandrilles, et rien ne l'empêchait de recommencer. Mais une règle, stipulée par Morinohito, handicapait sérieusement le bretteur : un seul sabre par combattant. Étant ambidextre, il n'avait que l'embarras du choix entre Shûsui et le Troisième Kitetsu. Mais Morinohito choisit à sa place : il lui tendit le fourreau immaculé de Wadô Ichimonji. Le sabre de Kuina. Il ne s'en était quasiment jamais servi en main propre, puisque c'était celui qu'il serrait toujours entre les dents. L'équilibre de la lame était totalement différent de celui de ses autres sabres. Plus lourd, mieux équilibré, mais différent. Pour ce qui était de le prendre en main, il y était autant habitué qu'un fermier à une baliste. Et aucune de ses bottes, ou mêmes tactiques de combat, n'étaient calibrés pour une arme à laquelle il n'était pas assez accoutumé. Boral, quand à lui, maîtrisait à la perfection son épée courbe.

Le premier assaut fut assez bref, et Zoro mordit la poussière un grand nombre de fois au court de cette première séance d'entraînement. Le soir venu, c'est tout contusionné et peu pressé d'y retourner qu'il regagna sa branche.


Chaque jour ressemblait au précédent, mais Zoro se voyait redevenir le jeune apprenti qu'il avait été, il y a plus de dix ans. Chaque coup qu'on lui portait lui était inconnu, et il s'empressait de le mémoriser pour répliquer à son adversaire. Il apprit à s'adapter rapidement à de nombreux quel type de lames, cimeterres, épées traditionnelles, wakizashi, naginata ... Et même au bâton. On lui montra aussi les rudiments de quelques styles de combat anciens et parfois oubliés, qui étaient encore répandus à l'époque où Obscuria était au faîte de sa gloire, ou bien d'autres styles savant qui étaient répandus sur Grand Line. Au final, les cinq jours d'entraînement à l'escrime furent moins éprouvants physiquement que ce qu'il avait subi à l'entraînement de renforcement. Mais chaque jour le remettait en cause, lui et son amour-propre. Au terme de la période, il avait du mal à toujours se considérer comme talentueux. Il avait ferraillé avec quasiment tout les Humandrilles guerriers, et chacun d'entre eux avait réussi à le mettre à terre au moins une fois. Rien que cela valait, à ses yeux, les longues heures de souffrance.

Et finalement, les deux derniers jours de méditation, furent longs comme dix. Zoro ne tenait plus en place. La seule idée qu'il allait enfin retrouver Perona, dans quelques dizaines d'heures, le mettaient en ébullition. Cela lui compliqua grandement la tâche, car il devait rester tout à fait immobile, assis sur une souche de la forêt, et effacer sa présence, devenir une partie de la souche. Quelques oiseaux peu méfiants vinrent voleter autour de lui, certains, plus téméraires que leurs semblables, allèrent même jusqu'à se poser quelques instants sur le bretteur. Mais il n'arrivait pas à faire oublier sa condition d'humain, et les animaux finissaient toujours par le fuir. Morinohito, qui observait pour comprendre, avait une idée très précise sur le sujet. Le Fluide. Voilà ce qui expliquait, en partie, pourquoi Zoro et Perona étaient restés introuvables, le temps de leurs courtes retrouvailles. Encore quelque chose dont il faudrait parler à Mihawk.


Perona passa toute la semaine dans un état proche de la léthargie, et il lui arrivait souvent de sauter un repas, généralement le déjeuner. Mais, le treizième jour, elle se leva en toute hâte, comme possédée. C'était le jour où Zoro était censé revenir. Pour la première fois depuis plusieurs jours, elle se montra joyeuse. Après presque une heure de préparation, d'hésitation et encore un peu de préparation, elle accourut à l'entrée du château, espérant y voir quelque tignasse verte qui grimperait les marches. Mais il était à peine huit heures, et Zoro n'était pas là. Déçue, elle retourna au salon en traînant du pied.


- Tout vient à point à qui sait attendre, confessa Mihawk, qui s'amusait presque du manège de la jeune femme (elle faisait les cent pas dans le salon, et dès qu'elle entendait le moindre bruit qui provenait de l'entrée du château, elle s'y précipitait en courant).

Laquelle lui répondit par une grimace, avant de s'assoir, presque à contrecœur, sur une chaise.


Lentement, Zoro rebroussa chemin à travers les sentiers de la forêt. On l'avait vêtu de nouveaux habits. Enfin, pour être exact, on lui avait rapporté des affaires depuis le château. Tout les vêtements qu'il avait emportés avaient été sacrifiés sur l'autel l'entraînement. Il s'était longuement baigné, le matin, dans la source claire où il méditait, et se sentait plus propre que jamais. Il posait avec confiance une main sur la poignée de ses sabres, passés à sa ceinture.

Et enfin, il sortit de la forêt. Devant lui s'étendait l'immense parcelle défrichée, couverte d'une herbe sombre et rase, large d'un jet de flèche, qui faisait tout le tour du château. Le bâtiment, fier et sombre, se découpait nettement : il n'y avait quasiment pas de brume. Le cœur de Zoro s'emplit d'une joie indéfinissable, et il vit, sur sa droite, l'immense croix de bois. Il hocha la tête, comme pour remercier la sépulture de sa bénédiction, et s'avança d'un pas conquérant.

Un lourd bruit de bottes commença de résonner dans le château. Perona, sur le qui-vive depuis son réveil, se précipita vers l'entrée, hâtive de savoir si c'était encore une fausse alerte. Son ouïe ne l'avait pas abusée. Au milieu des marches, Zoro progressait lentement. Elle ouvrit la bouche.


Alors qu'il montait lentement dans l'escalier, Zoro entendit la grande porte de bois pivoter dans un grincement assourdissant. Perona apparut soudain dans son champ de vision. Et il la trouva magnifique. Au début, elle se montra surprise, mais un large sourire remplaça bientôt l'expression précédente.

- Tu m'as manqué, dirent-ils, presque simultanément.