L'esprit et la matière

par Linksys

Zoro repoussa une branche basse qui menaçait de lui fouetter le visage, et continua sa progression à travers la forêt. Voilà dix minutes qu'il avait quitté le château, et il était déjà perdu. Enfin, plus exactement, Morinohito lui avait faussé compagnie de manière sournoise, sans doute pour mettre à l'épreuve le "sens de l'orientation". Mais l'Humandrille ne s'était pas douté un seul instant que le bretteur en serait totalement dépourvu. Je t'attends au gros éperon rocheux où tu m'as trouvé la première fois, avait dit le médecin. Mais c'était il y a longtemps (selon Zoro), et il fallut un gros effort de mémoire au jeune homme pour se rappeler quelle direction il avait prise. Une fois lancé, il commença à se repérer aux arbres et à la forme du sentier, sauvage et irrégulier. On eût dit un aveugle qui tâtonnerait dans le noir à la recherche de son bâton de marche.

Le soleil était déjà levé, inondant l'île d'une lumière rendue grisâtre par les épaisseurs nuageuses qui encombraient le ciel, quand Zoro parvint enfin à destination. C'était la première fois, à sa connaissance, qu'il se perdait et retrouvait la voie lui-même. Morinohito était là, accompagné d'un singe géant qui n'était autre que Boral Al Ǟm, et d'une escorte d'Humandrilles guerriers.

- Eh bien, arel-märh, heureusement que nous t'attendions, dit le médecin.

- Retard. Pas bien. Tous sait arel-märh se perdre facile. (Tu est en retard, c'est pas bien. On sait tous que tu te perd facilement.)

Étonné, Zoro regarda autour de lui, cherchant le propriétaire de la voix grave qui venait de s'exprimer.

- Boral Al Ǟm parler petit peu, (Je sais parler un peu.) dit le géant.

Le bretteur eut une expression de surprise totale, comme s'il avait vu une deuxième lune dans le ciel.

- J'ai appris quelques mots de vocabulaire aux meilleurs de nos guerriers, informa Morinohito. Juste de quoi se comprendre. En plus de nous trois, les "parlants", une demi-douzaine des nôtres ont des notions de votre langage. Nous apprenons de l'homme ce qu'il sait, ses manières comme ses paroles.


Perona se retourna une énième fois sous les couvertures, cherchant une place fraîche. Elle commençait à avoir chaud, mais sa seule envie était de rester terrée au lit le plus longtemps possible. Il fallut un pressant besoin pour la tirer du lit, mais elle retourna aussitôt d'où elle venait. Douze journées. Elle avait déjà prévu de confectionner un petit calendrier où elle compterait les jours avant le retour du bretteur.

Ne rien faire la faisait réfléchir. Roulée en position fœtale sous les couettes, elle prit du recul par rapport aux derniers mois. L'absence forcée de Zoro lui fit se rendre compte à quel point il comptait pour elle. Il y avait à peine plus de six ou sept mois qu'ils se côtoyaient jour après jour. Et puis ... Dans moins d'un an et demi, Zoro la laisserait pour toujours, et irait retrouver ses camarades de piraterie, pour vivre tant et plus de nouvelles aventures. Comme si leur relation n'avait été qu'un rêve heureux qui s'était trop prolongé, et que la dure réalité avait impitoyablement emporté, comme un torrent de montagne balayerait un fétus de paille. Cette simple idée la fit fondre en larmes. Jamais elle ne tolérerait que son Zoro, le seul qu'elle aie jamais autant aimé, ne l'abandonne de la sorte. Comment se marier et fonder une famille, après ça ? Mais, après quelques secondes de désespoir, une idée folle lui vint : si elle intégrait l'équipage de Luffy, l'inverse se produirait : plus jamais elle et Zoro ne seraient séparés. Oui, cela lui paraissait une bonne idée, bien que totalement absurde.


Zoro s'affaissa contre un arbre, essoufflé. Il venait de finir son quatrième tour consécutif de l'île en footing. Il leva les yeux au ciel. Avant même d'avoir pu ressentir la fatigue qui lui grignotait les jambes, il repensa à Perona, et à ce qu'elle lui avait dit.

"Moi aussi, je t'aime." Pensait-il souvent.

Mais il voulait offrir une réponse plus travaillée que ça, et mûrissait une ou deux idées, depuis quelques heures. Il fallait se rendre à l'évidence, il était aussi doué pour révéler ses sentiments que pour coudre une chaussette.

"J'ai encore un an et demi à passer sur cette île, je suis pas à quelques semaines près ..." Se dit-il, sans se douter que Perona pensait le contraire. "Et puis, rien ne m'oblige à être pirate toute ma vie."

Il ne donna pas suite immédiatement à cette dernière idée, mais la garda dans un coin de sa tête. Il se releva et retourna au trot. En fait, loin d'être frais et dispos, il souhaitait simplement penser à autre chose.


Il se passa ainsi trois jours. Zoro passait dix-sept heures sur vingt-quatre à s'entraîner intensément, mais cela le lassait. Il multipliait les entraînements physiques éreintants, tels que déraciner à mains nues un jeune arbre (le tout premier exercice, il avait misérablement échoué, malgré tout ses efforts) ou encore nager plusieurs longueurs avec des pierres attachées au bras. Quand il parla à Morinohito de l'inhumanité de ces travaux, le médecin lui répondit, en rigolant :

- Nous sommes des singes, je te rappelle, Roronoa ! Pas des humains.

Le bretteur avait fait volte-face aussi tôt.

Perona, pour sa part, passait vingt-quatre heures sur vingt-quatre à déprimer dans le lit, serrant contre sa poitrine le sac Kumacy que lui avait offert Zoro et observant sous toutes les coutures la bague à l'améthyste, se prenant parfois à espérer que c'eût été une bague de fiançailles. À peine se levait-elle pour manger, se laver et utiliser les toilettes. L'absence de Zoro avait mis en lumière de nombreux détails quant à leur "couple". Par exemple, il n'y avait pas de photos d'eux ensemble, ce que la jeune femme aurait fort aimé contempler à longueur de temps. Elle ajouta à sa liste de choses à faire avec Zoro "faire une photo ensemble". La fameuse liste était bien sûr très remplie.

Le matin du quatrième jour, Perona se leva avec un indicible sentiment de joie. "La nuit porte conseil" : elle avait fait un court rêve qui lui avait donné une merveilleuse idée, et elle se blâmait de n'y avoir pensé plus tôt, malgré l'évidence de la chose. À sa connaissance, rien ne l'empêchait de rendre visite à Zoro ! Elle courut à la cuisine, avala à toute vitesse deux tartines vaguement beurrées, et retourna à la chambre. Elle y récupéra des habits, ne comptant pas sortir en chemise de nuit, et alla en toute hâte à la salle de bain. Autant elle avait été brève pour le déjeuner, autant la préparation lui prit un temps beaucoup plus long. Elle réarrangea trois fois sa coiffure, malgré le fait qu'elle n'aie à chaque fois changé que les détails (nombre et aspect des couettes, petites tresses, etc ...), et hésita longuement avant d'enfiler les habits qu'elle s'était choisis. Rendaient-ils justice à ses formes si féminines ? Plairaient-ils à Zoro ? Résisteraient-ils à une escapade en forêt ? Telles étaient quelques questions parmi la multitude qui tournaient autour de Perona, un peu comme une nuée d'insectes tapageurs. Cependant, une fois prête de pied en cap, elle quitta le château en coup de vent, bien déterminée à ne pas tergiverser plus longtemps. Mihawk, qui la croisa dans le salon, n'eut même pas le temps de la questionner sur ses intentions.

Par malchance, elle avait oublié son ombrelle dans la chambre, et dût faire demi-tour, perdant un temps précieux. Le châtelain obtint d'elle une indication vague quant à sa destination, mais comprit tout de suite son but.

- Veille à ne pas trop distraire Zoro pendant l'entraînement, dit-il, sur le ton d'un père protecteur.

- Mgngngn, grommela Perona avec une expression contrariée pour toute réponse.

Elle s'éloigna en marmonnant. Une fois sortie, elle oublia cette recommandation, et se prit à sourire bêtement en imaginant la réaction de Zoro en la voyant arriver. Heureux, intrigué, nerveux, ennuyé ? Rien ne lui permettait de le deviner.

Bien entendu, contrairement au bretteur, elle savait s'orienter, et connaissait quasiment par coeur les sentiers qui serpentaient entre les arbres. Mais, par opposition, elle ne connaissait absolument pas le territoire des Humandrilles, qui couvrait presque un quart de l'île. Il lui faudrait procéder à l'oreille pour localiser sa cible, voire même signaler sa présence à haute-voix. Cette dernière idée lui déplaisait, car nombre d'Humandrilles étaient hostiles à son égard.

Heureusement, elle trouva facilement Zoro, en survolant la forêt à faible allure. Elle le repéra par le fort bruit de respiration qu'il émettait à l'entour, et par l'impressionnant tintamarre métallique qu'il produisait. Il courait le long d'un sentier large et droit, mais assez couvert par le feuillage. De fait, impossible de déterminer clairement la nature de l'entraînement. Perona commença à descendre, mais, avant d'arriver au faîte des arbres, elle changea d'avis, et réfléchit à une entrée plus travaillée. Il lui fallut quelques mètres de vol sur le dos avant d'avoir une idée, qu'elle mit aussitôt à exécution. Elle fila vers un arbre qui bordait le chemin, un épais chêne, et vint s'assoir sur une branche basse, bien en vue depuis le chemin, ouvrit son ombrelle et la posa sur son épaule, puis elle attendit.

Zoro courait depuis l'aube, et il ne savait pas quelle heure il était. Sans doute pas loin de midi. Il devait enchaîner jusqu'à l'épuisement les tours de l'île au pas de course, avec une pierre sur le dos et un ensemble de pièces métalliques qui traînaient par terre, accrochées à lui par une longue corde enroulée autour de la taille. Pour l'instant, il avait surtout besoin d'une pause, d'aller boire un peu, et surtout, de se mettre au calme un instant. Le bruit métallique qui le suivait depuis le matin était rapidement venu à bout de ses défenses, et à chaque instant, il craignait de sombrer dans la folie.

Au détour d'un chemin, justement, Zoro aperçut immédiatement un changement dans le décor. Une tâche noire et rose était perchée sur une branche. Intrigué, il s'approcha de quelques mètres. Son cœur fit un bond, car il s'agissait de Perona. Il se demanda ce qu'elle faisait là, et sursauta quand elle l'interpella, d'un ton joyeux. Il ne savait ni quoi faire, ni quoi dire, face à cette visite inespérée. Noël semblait arriver assez souvent, à cette époque de l'année. Il ouvrit la bouche, au moment où Perona se laissait choir au sol, dans un froufroutement de jupe maîtrisé. De nombreuses choses se bousculèrent simultanément dans leurs esprits respectifs, comme une multitude de glaçons dans un petit verre d'eau. Embrasser, sourire, serrer dans ses bras, saluer amicalement, embrasser une nouvelle fois, demander des nouvelles, demander si ça allait, embrasser encore, étaient quelques-un des glaçons qui tintaient les uns contre les autres.

Perona faillit demander à Zoro s'il l'aimait, mais elle se ravisa au dernier instant. Elle connaissait déjà la réponse, pas besoin de poser la question. Et puis, cela embarrasserait sans doute le bretteur, ce qui nuirait quelque peu à ces retrouvailles, déjà palpitantes. Au goût de la jeune femme, il manquait effusions de larmes et embrassades interminables. Mais ça n'était pas pour maintenant. Elle le regretta un peu.

Zoro se laissa guider par son instinct, et s'approcha comme un être amorphe, sans aucune pensée. Il serra Perona dans ses bras, laquelle fut assez surprise au début, mais se laissa vite aller. Chacun étreignait l'autre comme s'il était un gros ours en peluche. Ils restèrent comme ça, au milieu des arbres, pendant de longues minutes, avant de se séparer. D'un accord tacite, ils commencèrent à marcher le long du sentier, main dans la main. Zoro avait ramené sur son épaule la corde bruyante, il ne tenait pas à rendre fou quiconque d'autre, surtout pas Perona.

Au début de la marche, le silence était pesant. Puis, au fur et à mesure, presque pas par pas, les langues se délièrent, et ils parlèrent. Perona évita soigneusement de parler de la phase de bourdon qui l'avait frappée ces derniers jours, et essaya de se montrer la plus enjouée possible. Zoro y fut particulièrement réceptif, et se montra bientôt aussi gai que sa compagne de marche. L’entraînement était étrangement plus agréable, en compagnie de la personne aimée, et le bretteur souhaita sincèrement que Perona reste avec lui pour les huit jours restants. Cependant, cette idée était exactement le contraire du but de son séjour chez les Humandrilles, et il l'avait oublié, sous la joie de revoir la jeune femme.

Ils se promenèrent ainsi pendant au moins une heure et demie, jusqu'à ce que Perona ne vienne à manifester des signes d'essoufflement.

- J'ai assez marché pour la semaine, dit-elle dans un soupir.

Zoro, attentionné, s'informa de la situation.

- Tu veux faire une pause ?

- Oui !

Le bretteur regarda autour de lui. Il y avait un grand épicéa qui bordait le chemin, et dont un des nombreux nœuds de racines semblait assez confortable pour s'y assoir. Zoro s'y installa, et étendit les jambes.

- Viens, assieds-toi, dit-il.

Perona rougit légèrement, mais prit place avec contentement. C'était plus confortable qu'il n'y paraissait, se dit-elle en faisant sa place. Une fois dans la position idéale, elle se laissa aller contre le torse de Zoro. Ce dernier, hésitant, noua ses mains autour du ventre de Perona, et la jeune femme posa les siennes sur celles du bretteur.

Zoro avait l'impression de survoler la cime d'un cerisier en fleur, non seulement car la couleur était presque la même, mais aussi parce que Perona avait changé de parfum. Il était plus sucré, plus doux, et surtout, plus affirmé que ce qu'elle utilisait précédemment, et rappelait en quelque sorte la fragrance délicate de fleurs de cerisiers. Le bretteur ne se lassa pas de le respirer jusqu'à plus soif, et finit par se demander s'il était possible d'en devenir dépendant. Il retira sa main gauche, et commença à jouer avec les longues boucles roses, qui étaient posées au sol de part et d'autre. Quelques aiguilles de pin séchées y étaient prises ; il les enleva. Puis, non content de ce contact permanent, il se pencha en avant et déposa un baiser au creux de l'épaule dénudée de Perona. Elle frémit à cet instant, il l'aurait juré. Tout cela commença à faire sentir à Zoro qu'il était peut-être le moment. À leur manière, Perona et lui étaient déjà un couple, mais sans rien d'officiel. Il en avait assez avec les ronds-de-cul et les tours-de-jambe, il voulait être honnête. Le cœur battant la chamade, il glissa délicatement à l'oreille de Perona, comme un murmure de vent :

- Tu sais ... Moi aussi je ... Je t'aime …

Voilà. C'était dit.