Sinfonietta

par Linksys

Perona eut grand-mal à convaincre ses parents de pouvoir sortir seule, et elle ne le dût qu'à son père, qui intercéda en sa faveur, sous prétexte que c'était les vacances. Toute joyeuse, elle quitta la propriété presque en courant.

La résidence secondaire était en fait érigée au beau milieu d'une immense clairière, et il fallait bien dix minutes de marche au travers de la forêt, via le chemin principal, pour rejoindre la civilisation.


Perona atteignit les Quatre Vents une demi-heure avant l'heure prévue, et se résolut à attendre. Mais Itô arriva quelques minutes plus tard, et se montra fort surpris.

- Je voulais te faire la surprise d'être en avance, mais je crois que t'as eu la même idée, constata-t-il, quelque peu déçu.

Il se pencha sur Perona et l'embrassa longuement, sans coup de semonce. La jeune fille ouvrit de grands yeux étonnés au contact, mais se laissa faire avec plaisir.

Ce fut une des après-midi les plus joyeuses qu'il fut donné à Perona de vivre. Elle et Itô firent le tour de l'île par un chemin de promenade, puis, avant de rentrer, ils firent escale dans aux Quatre Vents. Là, ils se promirent de se retrouver le lendemain, même endroit, même heure. La jeune fille retourna toute guillerette à la maison. Mais elle arrêta bien vite d'être joyeuse. Sa mère l'attendait sur le pas de la porte.

- J'étais d'accord pour que tu sortes, mais pas avec un garçon, dit-elle d'entrée de jeu lorsque sa fille fut à portée de voix.

- Mais ...

- Pas de mais. Le gérant des Quatre Vents m'a appelée pour me dire qu'il t'avait vue avec un garçon.

- Quoi ? Tu me surveilles ?

- C'est mon droit. Je suis ta mère, je te rappelle. Il me semble que je t'avais interdit de sortir seule avec un garçon.

Lisbeth inspira, avant de déclarer sa sentence :

- Tu sais quoi ? Plus de sortie sans nous jusqu'à la fin du séjour.

- Pardon ?

Perona voyait tous ses plans s'effondrer.

- Tu as très bien entendu. Plus de sortie solo. Allez, monte dans ta chambre.

Pour la jeune fille, c'était une véritable catastrophe. Elle avait prévu de sortir tous les jours avec Itô, mais voilà que cette idée était mise à mal. Au bord des larmes, Perona se jeta dans sa chambre. Elle y resta toute la soirée, et ne descendit pas pour manger, même quand ses parents l'appelèrent. Elle avait la ferme intention de protester contre cette interdiction, qu'elle jugeait totalement injuste. Puis, une idée germa dans l'esprit de la jeune fille. Elle possédait des pouvoirs de Fruit du Démon, qui lui permettaient apparemment de voler. Pourquoi ne pas s'en servir ? Le problème, c'est qu'elle n'avait pas la moindre idée de comment apprendre à manier cette capacité, et elle ne connaissait personne qui était en mesure de lui apprendre.

Le lendemain, elle eut du mal à appeler Itô et à lui expliquer la situation, car sa mère rôdait dans la maison. Cela se fit d'ailleurs de justesse car, au moment de raccrocher, Lisbeth fit irruption dans la pièce et lui demanda ce qu'elle faisait avec l'escargophone.

L'après-midi, les parents de Perona s'absentèrent jusqu'au dîner, pour une longue randonnée. La jeune fille ne les accompagna pas, car il faisait beau. Elle voulait profiter du soleil. Aussitôt ses parents partis, elle enfila son bikini et accourut à la piscine. Elle prit la température de l'eau, et gonfla son matelas pneumatique. Le souvenir de la noyade était encore cuisant, et elle ne l'avait pas oublié. Elle posa le matelas sur l'eau après s'être appliqué un peu d'écran solaire, et s'allongea précautionneusement dessus, veillant à ne pas chavirer. Quelques minutes plus tard, à peine, elle remit pied à terre pour ôter son maillot de bain : elle détestait les marques de bronzage.

La jeune fille passa une majeure partie de l'après-midi sur le matelas gonflable, et ne quitta le poste qu'une dizaine de minutes avant le retour prévu de ses parents. Elle se propulsa jusqu'au bord, sortit et retourna à l'ombre de la maison, prenant juste le temps de remettre son slip de bain. Elle fila jusqu'à sa chambre et s'y isola.


Hamarrow descendit de sa branche avec souplesse, et s'étira longuement. Il venait de passer tout l'après-midi à se rincer l’œil, et avait bien noté l'adresse.


Le soir venu, Perona s'isola dans sa chambre et commença une nouvelle page de son journal. Il faisait tellement chaud que, même pas plus habillée qu'un simple tee-shirt, et fenêtres grandes ouvertes, elle transpirait à grosses gouttes. Elle maudissait l'absence de ventilateur dans cette maison.


11 juillet

Journée très ennuyante, je n'ai pas pu aller voir Itô. J'essayerai de le voir demain. Aujourd'hui, pour la première fois depuis un mois, je me suis caressée, ça m'avait un peu manqué ... Je me demande si c'est aussi bien, avec un garçon.


C'était une page plutôt banale pour un tel jour de vacances, car Perona n'hésitait pas à parler de sa sexualité (encore timide, certes) dans son journal. Puis, alors qu'elle se levait dans le but d'ôter son dernier habit, elle aperçut du coin de l’œil une lueur dans le jardin. Intriguée, elle s'approcha de la fenêtre. C'était un éclat clair et vif, sans doute celui d'une lampe-torche. La lumière venait du ras du sol, au niveau de la haie de thuyas qui délimitait la propriété. La lampe devait souffrir car son propriétaire l'actionnait sans arrêt : il envoyait un message en morse.

Mais Perona comprenait autant le morse que l'écriture des Ponéglyphes, et plissa les yeux pour voir de qui il s'agissait. Les impulsions courtes - longues cessèrent, et la lumière pivota vers le haut, éclairant un visage qui était familier à Perona. C'était Itô. Il voulut s'avancer et se redresser, mais la jeune fille lui fit de grand signes des bras pour lui intimer de rester à sa place.

Perona descendit les marches aussi discrètement que possible, pour ne pas éveiller l'attention parentale. Elle aurait beaucoup donné pour apprendre à utiliser son pouvoir de lévitation. Beaucoup de monde venait la voir sans autorisation, et cela la dérangeait un peu. D'abord, Hamarrow, ensuite, Itô (même si c'était moins grave, dans le deuxième cas).

Elle sortit par la porte de derrière, et courut presque les cinquante mètres qui la séparaient de la haie. Elle avait totalement oublié que le bas de son tee-shirt (plutôt court pour servir de pyjama) pouvait se relever à tout moment, et qu'elle ne portait rien en-dessous.

- Ma chérie ! S'exclama Itô à voix basse.

Il prit Perona dans ses bras, et ils s'embrassèrent avec passion. Ce contact leur avait réciproquement manqué. Ils restèrent enlacés une dizaine de secondes, avant que le jeune homme ne se recule pour glisser un mot doux à l'oreille de sa compagne.

- Ça te dit qu'on aille se promener un peu dans la forêt ? Demanda le jeune homme, en faisait tournoyer en l'air sa lampe-torche.

Il connaissait l'île comme sa poche, et quand il n'étudiait pas, il en faisait le tour.

- Pas ce soir, désolée. Je ... Je suis fatiguée, et en plus je suis en pyjama.

Intrigué, Itô braqua sa lampe-torche sur Perona. Il avisa les jambes fines à découvert et le tee-shirt un peu trop court, et se recula d'un pas, tout rouge.

- Ah, merde ... Demain, alors ?

- Demain, si tu veux !

- Okay. On peut rester un peu ensemble, quand même ?

- Si ma mère te voit, je garantis pas que t'en sortes vivant ...

- À ce point ?

- Et encore, c'est que des détails.

- Bon, dans ce cas, je repasserai ...

Déçu, Itô embrassa Perona sur la joue et tourna les talons. La jeune fille ne le quitta pas du regard, jusqu'à ce qu'il disparaisse dans l'ombre nocturne de la forêt environnante. Un sentiment de vide s'empara de Perona, et elle voulait absolument le combler. Mais Itô était déjà loin. Alors, de manière furtive, elle rebroussa chemin jusqu'à sa chambre, à l'insu de ses parents. Une fois en sécurité dans son repère, elle acheva ce qu'elle avait commencé, c'est-à-dire de se déshabiller, et se mit au lit.

Le lendemain, Perona se leva aux aurores, et passa toute la matinée à tourner en rond dans sa chambre. Elle négocia durement avec sa mère pour obtenir une permission de sortie. Mais Lisbeth se montra intraitable, et l'après-midi fut aussi très long. La jeune fille s'ennuyait tellement qu'elle n'avait même pas l'envie de descendre à la piscine. Quand le soleil commença à décliner vers l'horizon, une excitation incontrôlable s'empara de Perona. Elle changea de tenue pas moins de trois fois, dans l'optique d'être la plus jolie possible. Mais elle se rappela alors que le soir, elle sortait en forêt, et que des bas de laine ne correspondraient pas trop à l'occasion.

Et enfin, à peine le soleil avait-il atteint l'horizon que les signaux lumineux revinrent. Perona fut à la fenêtre avant même la fin de la première impulsion. Itô avait réapparu au même endroit que la veille. La jeune fille traversa la pièce à fond de train, et descendit les marches à toute allure, tout en essayant d'être discrète. En bas, elle enfila ses chaussures de marche, et s'éclipsa par la porte de derrière, sans éveiller l'attention de ses parents.

Dehors, il faisait encore chaud, malgré la nuit qui s'avançait. Itô transpirait, et avait le souffle court.

- Salut ! Lança joyeusement Perona.

Elle ne laissa pas le temps au jeune homme de répondre, car elle avait appuyé ses lèvres sur les siennes.

- Salut, ma chérie. Alors, t'es prête ?

- Ça dépend. Tu veux m'emmener où ?

- Pour commencer, je voulais qu'on fasse le tour de la forêt par le sentier vingt-et-un. Tu sais, celui qui traverse toute l'île. Et après, on pourrait aller se poser pas loin du cénote, histoire de se reposer un peu.

- Si tu veux, dit Perona.

Elle avait déjà hâte d'arriver à l'étape de repos.

Itô lui prit la main et l'attira dans la forêt.

- Je te préviens, on va en avoir pour longtemps, sur le vingt-et-un.

- Pas grave, on a toute la nuit. Tant que je suis chez moi avant l'aube ...

Il fallut une dizaine de minutes au jeune couple pour traverser les fourrés et atteindre le sentier en question. C'était un des plus fréquentés de l'île, et il permettait d'en faire le tour complet.


- Perona ... Tu vas trouver ça bizarre, comme question, mais ... Hésita Itô.

- Oui ?

Ils étaient au beau milieu du chemin, se donnant la main. Les étoiles et la lune les éclairaient.

- T'as déjà pensé à comment tu voudrais appeler tes enfants ?

- Oui, ça m'est déjà arrivé. Abe, pour un garçon. J'aimerais bien. Après, pour une fille ... Je sais pas. Mais dis donc, tu parles comme si on allait avoir un enfant.

- Je suis juste curieux, c'est tout ... Et je veux aller le plus loin possible avec toi, tu le sais.

- C'est vrai ... Concéda Perona. Et toi ?

- De quoi, moi ?

- Comment tu appelleras tes enfants ?

- Yuki pour une fille, Ame pour un garçon.

- Sympathique ...

Ils s'embrassèrent brièvement. À ce moment, rien ne semblait pouvoir altérer leur amour, et chacun se voyait déjà épouser l'autre dans une grande cérémonie. C'était sans compter sur un certain vagabond très bien renseigné, et aussi sur un cactus ambulant dont il serait question dans quelques années.


La promenade dura jusqu'à deux heures du matin, et ils avaient à peine fait un tiers du chemin. Le cénote n'était plus très loin, au beau milieu d'une clairière. C'était un trou profond d'au moins soixante mètres, rempli d'eau pour un quart de sa hauteur. Les racines des arbres et la végétation couvraient les parois sur les dix premiers mètres, puis laissaient place à la roche nue. Si on faisait attention, il était possible de discerner un escalier qui longeait la paroi, et dont les marches étaient affaissées à force de temps et de passage.

- Suis-moi, dit Itô à Perona.

Il l'attira jusqu'à l'entrée des marches.

- Fais attention, ça glisse, dit-il.

La jeune fille le suivit, peu rassurée. Ils descendirent ainsi une cinquantaine de mètres, jusqu'à une petite corniche d'à peine deux mètres carrés, sur laquelle ils pouvaient à peine tenir en équilibre.

- Regarde, il y a une petite caverne au niveau de la surface. On y sera tranquilles. L'escalier y mène directement, mais on peut aussi plonger pour rejoindre l'endroit.

L'évocation de la natation remémora à Perona le douloureux souvenir de la noyade.

- Je ne sais pas ... Plus nager ... Avoua-t-elle, honteuse.

- Comment ça, "plus nager" ?

- J'ai mangé un Fruit du Démon ...

- Ah, c'est que ça ... T'as obtenu quel pouvoir ?

Perona fut étonnée par cette réaction, beaucoup plus positive que ce à quoi elle s'attendait.

- Je sais pas encore.

- Tu me le diras dès que tu le sauras, hein ?

- Oui, affirma la jeune fille.

Ils descendirent quelques marches, vu que la perspective du bain de minuit semblait être écartée.

- Mon oncle a mangé un Fruit, lui aussi, déclara Itô.

- Ah, lequel ?

- Le Fruit Fumigène, je crois. Un Logia. Ça fait longtemps que je l'ai pas vu, mon oncle … Il est dans la Marine depuis longtemps.

Forte de cette nouvelle connaissance, Perona continua à descendre précautionneusement l'escalier. Puis, avec soulagement, elle posa un pied, puis deux, sur le sol de la caverne.

- Nous y voilà, annonça Itô.

Il coupa sa lampe-torche et la posa au sol

La lune tombait pile dans le cénote, et se réfléchissait à l'infini sur l'eau ondoyante, traçant des motifs dansants sur les parois de l'abri.

- Un petit nid d'amour, dit Perona, donc le cœur allait bientôt lâcher.

Elle s'assit au sol, cérémonieusement, et Itô fit de même. Puis, sans attendre, le jeune homme embrassa avec ferveur sa compagne, et l'allongea doucement sur le rude sol de pierre.

Ils passèrent plus de quinze minutes à se dire "je t'aime" par leurs lèvres, jusqu'à ce que la jeune fille ne manifeste le besoin de respirer un peu. Alors, le couple s'allongea côte à côte, et fixa stoïquement le plafond. Il faisait toujours aussi chaud. Itô enleva son tee-shirt. Perona, par jeu, fit de même. Le jeune homme eût du mal à garder son calme et à ne pas lorgner sur la jeune fille, laquelle retira chaussures et chaussettes.

- Chiche de te déshabiller entièrement, dit-elle, joueuse.

Au début, elle voulait qu'ils s'effeuillent mutuellement, mais elle avait trop hâte de savoir ce qu'il allait se passer ensuite.

- D'accord, dit Itô, très gêné. Mais dans ce cas, toi aussi, ajouta-t-il avec plus d'assurance. Et en même temps que moi.

Perona, qui s'était préparée à cette situation, entreprit de dégrafer son soutien-gorge. Dans la pénombre, ils ne se voyaient pas clairement, mais les reflets de l'eau couraient sur leurs corps.

- C'est la première fois que je me retrouve tout nu avec une fille, avoua Itô, mal à l'aise.

- Moi aussi ...

La jeune fille leva les yeux un instant.

- C'est ... Romantique, dit-elle.

- C'est le plus bel endroit que je connaisse, répondit Itô.

Ils s'embrassèrent timidement. Une fièvre brûlante s'empara d'eux. Pendant un instant infinitésimalement court, Perona se demanda ce qu'elle faisait là, nue, sur le sol d'une caverne, avec un garçon, nu lui aussi. Machinalement, elle se retourna vers Itô et porta sa main sur le membre dressé du jeune homme. Au même instant, elle songea à l'interdiction de sortie qui la frappait, et faillit en sourire.

"Mais qu'est-ce que je fais ?" Pensa Perona, dans un dernier instant de lucidité, car elle avait commencé à explorer du bout des doigts.

Elle se laissa emporter par la main douce qu'Itô posa sur sa poitrine.


Zoro faisait de son mieux pour ne pas trop secouer Perona, et celle-ci le sentait, bien qu'à moitié inconsciente. Un désir frénétique monta en elle, celui de revivre, avec le bretteur, le rêve de la caverne. Tout son corps tremblait, et une fine pellicule de sueur lui recouvrit bientôt le front.

- Zoro ... Haleta-t-elle.

- Chut, ne parle pas. Je t'amène au salon, Mihawk sait peut-être ce qui t'arrive !

- Je sais ... Ce que j'ai ...

- Eh bien, dis-le ! Tonitrua Zoro, mécontent.Ça m'épargnera de traverser tout le château en te portant !

Dans un souffle, Perona dit :

- L'amour ...

Avec plus d'énergie que ne pouvait laisser deviner sa condition maladive, elle sauta au sol, et se hissa sur la pointe des pieds. Elle embrassa Zoro avec passion. Mais elle perdit l'équilibre et tomba vers l'avant, entraînant le bretteur dans sa chute. Ils restèrent là, quelques secondes, stupéfaits de cette situation.

"Décidément, je ne suis pas douée pour les baisers ..." Songea Perona, presque amusée, en faisait le rapprochement avec l'épisode de la baraque à frites, où elle avait basculé par-dessus la table pour embrasser Zoro.