Je ... T'aime

par Linksys

Le lendemain, dimanche, Perona se réveilla de bonne heure. Elle n'avait pas beaucoup dormi. Hamarrow n'était pas resté longtemps, de peur d'être surpris. Et la jeune fille ne s'en était pas plaint, car cette intrusion dans son intimité ne lui avait pas du tout plu. Surtout quand l'intrus était à moitié nu.

Le soir venu, le jeune vagabond ne réapparut pas. Perona se sentit triste, sans savoir pourquoi.


Mais, à partir du mardi suivant, Hamarrow réapparut, et revint à intervalles régulières. À chaque fois, il restait plus longtemps. Les deux jeunes gens discutaient longuement, et s'habituaient l'un à l'autre. Ils parlaient de tout et de rien. Un soir, sans doute le cinquième ou le sixième soir, un accrochage eut lieu, et non des moindres.


- T'es vierge ? Demanda Hamarrow, de but en blanc, sans préavis.

Il était assis sur le rebord de la fenêtre, les jambes à l'intérieur. Il avait rajouté un tee-shirt gris sale et des tongs à son sempiternel bermuda noir.

Outrée, Perona se leva de son lit. Elle ne chercha même pas à répondre, et n'en avait pas la moindre envie. Il fallait être culotté pour venir lui poser ce genre de questions.

- Hors d'ici, pervers ! Ou je crie !

- C'est bon, je déconne ...

- Va-t'en !

Perona s'avança vers lui, et tenta de le gifler. Mais Hamarrow anticipa le geste, et partit sans demander son reste. Puis la jeune fille retourna s'assoir sur le lit. Elle était triste. D'où venait cette question déplacée ? En quoi cela pouvait-il intéresser Hamarrow ? D'autant plus que Perona s'était promis quelque chose à ce sujet.

"De toutes manières, je resterai vierge jusqu'au mariage. Comme ça, je serais sûre d'avoir trouvé le bon garçon."

Cet engagement vis-à-vis d'elle-même ne datait que de quelques mois, quand Goldst l'avait quittée. Mais elle avait la ferme intention de le tenir jusqu'au bout.


Les vacances d'été approchaient à grand pas. Perona en frétillait d'impatience car, chaque été sans faute, la famille se rendait à la résidence secondaire, tout en haut de la montagne d'une île voisine et au beau milieu d'une épaisse forêt. L'endroit était propriété des Arnote depuis longtemps, et la venue estivale était une tradition ancienne. Il y avait aussi une piscine encastrée, dans le jardin de six cent mètres carrés, et dans laquelle la jeune fille adorait se baigner.


Le dernier jour d'école fut particulièrement long pour Perona, car le départ était prévu le soir même. Même le cours de sciences naturelles, son préféré, ne l'intéressa pas plus qu'un traité abscons sur la vie sociale des lapins de garenne. Toute la journée, elle resta accoudée à sa table, le menton sur une main, regardant les fins nuages défiler dans le ciel d'été. Plus elle pensait qu'elle s'ennuyait, plus elle avait l'impression que le temps s'étirait à l'infini, comme un trop-plein de beurre sur une tartine. Elle n'ignorait pas les regards mélancoliques qu'Itô lui lançait régulièrement, et se promit d'aller lui parler, après le dernier cours. Chacun de ces regards était comme si on lui tapotait l'épaule pour l'embrasser.


- Eh bien, mademoiselle Arnote, vous rêvez déjà des vacances ?

Le professeur de mathématiques était juste devant la table de Perona. La jeune fille, tout à fait surprise, se redressa et jeta un regard implorant au professeur.

- Non, monsieur ...

- Eh bien, tant mieux. Au travail, maintenant.

Perona continua la copie du cours noté au tableau, et, alors que le professeur retournait à son bureau, la jeune fille se retourna et regarda Itô. Il faisait partie des rares personnes qui ne s'étaient jamais moqués de la couleur de cheveux de Perona (avant qu'elle ne se fasse respecter, elle était très souvent brimée à cause de cette caractéristique). Par réflexe, elle lui adressa un petit sourire, et se remit à son travail d'écriture. Elle crut entendre le garçon fondre sur sa chaise. Itô. Il avait toujours été très gentil avec elle. Son cœur se serra d'une manière étrange, et une idée folle germait dans son esprit. Elle tenta de l'éteindre, mais, comme une braise dans l'herbe sèche incendierait la prairie toute entière, l'idée emplit les quatre coins de l'esprit de Perona.


Le dernier cours de la journée était celui de philosophie, et de tous, c'était celui que Perona aimait le moins. En général, elle en profitait pour faire ses devoirs pour une autre matière, ou alors elle s'occupait de manière diverses. Chaque seconde lui parut une dizaine de minutes, et elle ne fut que trop heureuse d'entendre la sonnerie. Elle se précipita hors de la salle avant même que le professeur n'aie fini de ranger ses dossiers. Elle s'adossa au mur en face de la porte, et posa son sac à dos au sol. Toute sa classe sortit, et la regarda, l'air étonné. Elle les ignora tous. Itô sortit en dernier.

- Bonnes vacances, dit-il à Perona, sans même la regarder.

On sentait la tristesse dans sa voix.

- Itô ...

- Laisse moi, j'ai compris que c'était pas possible, avec toi. Ne me donne pas de faux-espoirs.

Il tourna les talons.

- Itô ! S'exclama la jeune fille, à bout de patience.

Comme l'intéressé s'éloignait, elle le rattrapa à longues foulées, et l'empoigna brusquement par le bras. Elle le fit pivoter face à elle, et le regarda fixement. Il un peu plus grand que Perona, et il avait de courts cheveux gris clair (de loin, il semblait avoir trente ans). Il était assez mince, et avait l'air sérieux. Mais en réalité, c'était quelqu'un de très sympathique, et qui n'hésitait pas à venir en aide à ceux qui le méritaient. Perona vit une lueur d'espoir dans les yeux du jeune homme.

- Tu ... Voudrais qu'on sorte ensemble p-pendant l'été ? Bégaya la jeune fille, nerveuse.

Abasourdi, Itô fit un pas un arrière. On aurait dit que le Père Noël était arrivé chez lui avec six mois d'avance.

- T'es sérieuse ?

Il était totalement incrédule.

- Mais oui, idiot ! Tu crois que c'est facile pour moi de te demander ça ?

Itô se rembrunit.

- Ah, je vois. C'est juste pour le fun. Tu veux quelqu'un avec qui t'amuser, et basta.

Il se libéra de la poigne de la jeune fille, et s'éloigna.

- Pas du tout ! Rétorqua-t-elle.

Elle le dépassa et se planta devant lui.

- Tu m'excuseras, mais j'ai un ferry à prendre et des amis qui m'attendent pour y aller. J'habite pas ici, moi, dit Itô.

Il voulut contourner Perona, laquelle l'en empêcha.

- Arrête, Itô. C'est sincère. Je ... T'aime.

- Tu te fous de moi. Allez, va emmerder quelqu'un d' ...

Perona se hissa sur la pointe des pieds, et l'embrassa brièvement.

- Tu me crois, maintenant ? Demanda-t-elle, amusée.

Itô resta pétrifié quelques instants, et Perona prit la fuite.

- Je t'appellerai ce soir ! S'exclama-t-elle sans se retourner.

Un peu plus tôt dans l'année, ils avaient échangé leurs numéros d'escargophone respectifs.

Quand Perona passa les grilles de l'établissement, quelqu'un l'empêcha de continuer en l'agrippant par une épaule. C'était Ilsh, une fille de sa classe. Elle était petite, toute en courbes et son chemisier trop étroit moulait une poitrine en avance sur son âge. Elle avait de longs cheveux noirs lisses, et un regard qui pouvait analyser n'importe qui en un coup d’œil. Elle avait un visage angélique, qui pouvait cependant devenir affreux quand elle s'énervait. Ses petites lunettes carrées lui donnaient un air intelligent, et elle était d'ailleurs très douée en cours. Mais elle était aussi très vulgaire, et ne tolérait pas la moindre entorse à "sa" loi.

- Tu dragues Itô, maintenant ? Petite pute ! S'exclama Ilsh.

Elle s'était récemment mis en tête de sortir avec Itô, et ne supportait pas qu'on se mette entre elle et son objectif. Elle avait sans doute vu la scène en sortant des toilettes.

Mais Perona avait un peu de répondant pour ce genre de situations. Elle n'accorda pas même un regard à Ilsh, et continua sa route. Elle lâcha, sur un ton de dédain :

- Me faire traiter de salope, je prends ça comme un compliment, de la part d'une fille qui suce pour acheter des cigarettes.

Ilsh s'avança et leva la main pour gifler Perona. Mais une main étrangère retint celle de la jeune fille. C'était Itô, qui venait d'arriver.

- Laisse Perona tranquille, dit-il calmement. Ça m'ennuierait de te frapper.

Ilsh grogna et s'éloigna à grandes enjambées, vers son domicile. Elle était visiblement furieuse.

- Euh ... Merci ... Bégaya la jeune fille, qui ne savait pas où se mettre.

Elle rougit subitement, et tenta de le dissimuler en secouant ses épaisses boucles. Itô lui prit maladroitement la main.


Le soir, chez elle, Perona se rendit discrètement dans la bibliothèque de son père, là où il conservait tout ses ouvrages importants. Parmi eux, il y avait l'Encyclopédie des Fruits du Démon. La jeune fille n'arrivait pas à admettre ce qui lui était arrivé dans la forêt, et se justifiait au travers de la curiosité. Quand ses amies avaient suggéré elles aussi l'hypothèse du Fruit du Démon, elle avait tout nié en bloc.

L'Encyclopédie des Fruits du Démon était composé de six volumes d'un millier de pages chacun, de robustes ouvrages à la couverture de cuir. La collection était mise à jour cinq fois par siècle, autrement dit tous les vingt ans, et l'édition que possédait Carlh datait d'une dizaine d'années.

Perona s'approcha, et tira le tome un de la bibliothèque. Elle chancela sous le poids du livre, et peina à le remonter jusqu'à sa chambre. Une fois arrivée, elle posa l'ouvrage sur son oreiller, l'ouvrit, et se mit à la lecture.

La jeune fille tourna une nouvelle page, et, à ce moment, la voix de son père résonna puissamment, depuis le rez-de-chaussée.

- Perona ! On part dans cinq minutes !

- Oui, j'arrive ! Répondit aussitôt la jeune fille.

Elle descendit de son lit, laissant le livre ouvert. C'était la double-page qui traitait du "Fruit de l'Ectoplasme", qu'elle n'avait pas encore lu. En descendant l'escalier à toute vitesse, traînant sa valise derrière elle, elle se rappela qu'elle devait appeler Itô. Mais, le départ étant imminent, elle se promit de le faire le lendemain.


La résidence secondaire était assez petite par rapport au manoir, mais restait tout de même d'une taille respectable. Les deux bâtiments étaient très semblables, tant dans le style que dans les matériaux utilisés. En réalité, l'endroit avait été bâti cinq générations plus tôt, et se voulait une reproduction libre de la bâtisse principale.


La traversée en bateau dura près d'une heure, car le vent soufflait à peine. Une fois arrivée, Perona se précipita dans sa chambre à toute allure, et y jeta ses affaires.

- Reviens ici ! S'exclama son père. Tu vas nous aider à nettoyer un peu, avant d'aller t'installer !

La jeune fille obéit et retourna auprès de ses parents en traînant du pied. En effet, la maison, qui n'avait pas été occupée depuis quelques mois, avait été quelque peu envahie de poussière, et à part la famille Arnote, il n'y avait personne qui y venait jamais.

La tâche de dépoussiérage leur prit toute la soirée, et Perona remonta éreintée dans sa chambre. Elle eut à peine le temps de se dénuder qu'elle tombait sur son lit, somnolente. Il était plus de minuit.


Le lendemain, elle se réveilla aux alentours de onze heure. Elle s'habilla rapidement et descendit en baîllant aux corneilles. Ses parents lisaient dans le jardin, au bord de la piscine. Perona les rejoignit tranquillement et s'installa.

- On fait quoi, aujourd'hui ? Demanda-t-elle, sitôt assise.

- On se repose un peu, répondit sa mère après quelques secondes de réflexion. On reste ici deux semaines, on a le temps, tu sais.

Perona soupira. Elle ne tenait déjà plus en place. Elle commença lentement à vider son bol de céréales, et un détail l'interpella peu après. Dans l'embrasure de la porte de la maison, à l'ombre, il y avait un fantôme identique à ceux qu'elle avait déjà vus. Il virevoltait dans l'entrée, et n'importe qui aurait pu le voir. La jeune fille sentit son cœur s'arrêter, et elle blanchit. Elle tenta d'ordonner en silence au fantôme de déguerpir, pour ne pas attirer l'attention. Mais l'ectoplasme ne voulut (et ne put) rien entendre. Alors, Perona, qui commençait à penser que ces apparitions étaient liées au Fruit du Démon qu'elle avait mangé, tenta de se concentrer au maximum. Soudain, le fantôme disparut dans un petit "pouf !" sonore, et la jeune fille fut soulagée.

- Ça va, ma chérie ? S'enquit Lisbeth, qui avait remarqué le manège de sa fille. On dirait que tu as mal au ventre !

- T'inquiètes, maman, ça va.

Perona retourna à la maison dès qu'elle eût siphonné son bol. Elle s'isola dans la salle de bains pendant une heure, mais n'y passa qu'une dizaine de minutes à se baigner. La faiblesse récurrente était encore plus tenace que d'habitude.

La journée fut d'un ennui sans précédent pour la jeune fille, qui passa plus de temps à tourner en rond dans sa chambre qu'à s'amuser à l'extérieur. De plus, elle avait oublié son escargophone portable dans sa chambre de la résidence principale. Il y avait bien un escargophone au salon de la résidence secondaire, mais sa mère risquait de l'entendre. C'était un risque important, car Lisbeth avait interdit à sa fille de fréquenter un garçon avant ses vingt-et-un ans, autrement dit, avant sa majorité. Bien entendu, Perona n'avait pas respecté l'embargo.


Le troisième jour, il se passa enfin quelque chose d'intéressant pour la jeune fille. Elle se leva de bonne heure, car ses parents étaient partis sur les sentiers de l'île. La randonnée était de loin leur activité favorite, ce qui s'était d'ailleurs transmis à Perona. Toutefois, pendant les vacances, elle préférait généralement rester à la maison, et s'y retrouvait souvent seule.

Perona descendit au salon avec prudence, car elle n'était pas absolument sûre d'être seule. Elle s'installa tranquillement dans le canapé. Il était à peine neuf heures trente, mais il faisait déjà une chaleur soutenue, même à l'ombre. La jeune fille avait dormi nue, et n'avait passé qu'un tee-shirt large pour descendre. Personne ne venait jamais jusqu'ici, aussi ne risquait-elle pas d'être surprise à moitié découverte. D'autant que ses parents ne seraient pas de retour avant le déjeuner.

Une fois rassasiée, Perona utilisa l'escargophone et appela chez Itô, tremblante. Malheureusement pour elle, personne ne décrocha, pas même après trois appels consécutifs. Fortement déçue, elle sortit dans le jardin, pieds nus, et alla se renseigner d'elle-même sur la température de l'eau de la piscine.


Le lendemain, toujours pas de réponse de la part d'Itô, et encore moins le surlendemain. Ce ne fut que le sixième jour qu'il décrocha enfin. Ils échangèrent longuement, et il s'avéra que le silence radio était dû au fait que le jeune homme s'était vu interdire, entre autres, de se servir de son escargophone, suite à des notes qui ne correspondaient pas aux attentes parentales. D'ailleurs, l'appel fut écourté par les parents de Perona, qui rentrèrent plus tôt que prévu de leur randonnée (au grand dam de leur fille). Juste avant de raccrocher, Perona parvint à négocier une rencontre le lendemain à quinze heures, devant le café "Quatre Vents", un des nombreux établissement locaux.

L'île où se trouvait actuellement Perona s'appelait Sinfonietta, et la ville qui s'y étendait partageait le même nom. Elle était réputée pour ses cafés, restaurants, bistrots, mastroquets, et à tout ce qui touchait aux arts de la bouche.

"Ça fait qu'une journée, mais d'un autre côté, ça fait aussi vingt-quatre heures ..." Songea Perona en remontant lentement.

Elle était déjà à bout de patience.

L'intervalle de temps séparant Perona du rendez-vous diminua à un rythme diaboliquement lent, et elle y pensait constamment (ce qui n'aidait pas le temps à s'écouler normalement).


Quand il fut temps pour Perona de se préparer, elle fut confrontée pour la première fois de sa vie au choix des sous-vêtements. Depuis que l'idée était née, un peu plus tôt, de mettre son ensemble "affriolant" (qui avait fait le voyage), elle n'arrivait plus à s'en débarrasser. Elle se résolut finalement à sauter le pas, après plusieurs minutes de considérations. En réalité, ledit ensemble était fortement similaire à ce qu'elle portait ordinairement, à ceci près que certaines parties étaient en dentelle, et que la culotte était plus ajustée. Pour Perona, la simple caractéristique que représentait la dentelle était tout à fait capitale.

Alors qu'elle vérifiait les boutons de son chemisier blanc, une pensée abstraite vint à Perona, qu'elle ne contrôla pas :

"Je vais peut-être avoir ma première fois avant le mariage ... Aujourd'hui ..."


De puissants bras soulevèrent Perona de terre, et elle se sentit ballotée. Elle ouvrit difficilement les yeux. Elle vit d'abord trois tâches dorées pendre sur le côté d'un visage qui lui apparaissait de plus en plus familier à mesure que sa vue redevenait nette. Puis, du vert. C'était Zoro. Le cœur de la jeune femme monta en quelques secondes à deux cent pulsations par minute, et une formidable poussée d'endorphine lui causa quelques brefs vertiges. Elle repensa à l'engagement qu'elle avait pris de se préserver jusqu'au mariage. Puis, elle appuya sa tête contre le torse du bretteur.

"Je n'attendrai sûrement pas de me marier avec Zoro pour ... Je ... C'est lui, j'en suis sûre ... Je l'aime."

- Ça va aller ? S'enquit la voix puissante de Zoro.