Requiem

par Linksys

Perona sortit du fiacre en remerciant le cocher. Elle ajusta son sac sur son épaule, et continua à pied l’ascension du chemin, tandis que le véhicule faisait demi-tour et redescendait, accompagné d'un hennissement du destrier. Le temps était au beau fixe, et la verdure environnante rayonnait comme de l'émeraude. Quelques hirondelles virevoltaient dans le ciel, en lançant des trilles joyeuses.

À la faveur du détour d'un chemin, la résidence apparut enfin aux yeux de la jeune fille. Une imposante bâtisse de pierre taillée, perchée au sommet de l'île, et presque dissimulée parmi les épais massifs de fleurs. Perona se sentit en joie, et couvrit à la course les derniers mètres qui la séparaient du portail en fer forgé, sans se soucier des pans de sa jupe. À quelques mètres de l'entrée, elle s'emmêla les pieds et bascula, mais parvint de justesse à se rattraper, grâce au portail. Entre ledit portail et la maison, il y avait au moins cinquante mètres, traversés par un petit sentier dallé. Le jardin continuait derrière le bâtiment. Le long de la palissade de bois, du côté interne, il y avait une multitude de fleurs multicolores. Un grand homme massif, qui portait un bob, était penché dessus, et entretenait les végétaux. Non loin, une femme était allongée sur une chaise-longue, à l'ombre d'un grand et vigoureux chêne qui poussait à proximité de la maison, et lisait.

- C'est moi ! Claironna Perona, en s'avançant.

Tout de suite, la femme allongée se redressa, et fit un signe de main à la jeune fille qui approchait.

- Ma chérie ! Comment ça a été ?

- Bien, mais c'était ennuyeux. Je vais faire mes devoirs, maman.

Elle fit la bise à ses parents, et regagna au pas de course la maison. Une fois dedans, elle traversa l'entrée puis l'immense salon, et se jeta dans le large escalier de bois travaillé qui menait aux étages. Elle grimpa jusqu'au troisième, et poussa avec hâte la deuxième porte à droite dans le couloir. C'était sa chambre, qui était aussi vaste qu'un demi-court de tennis. Les murs étaient couvert d'un papier-peint gris clair, et le sol était en planché ciré. Un lit double était poussé dans un angle, et un épais bureau occupait l'angle opposé. En face de la porte, le mur montait jusqu'à hauteur d'homme, puis laissait place à la pente du toit. Il n'y avait pas de mansardes. Une fenêtre de toit, disposée à peu près au milieu de la pièce, dispensait une lumière dorée.

Perona jeta sans précaution son sac au sol, et se laissa choir sur son lit. Elle souffla quelques instants, puis se déchaussa. Elle gagna son bureau, et se regarda quelques secondes dans le petit miroir qui surplombait le meuble. Elle secoua ses épaisses boucles, uniquement pour le plaisir. Elle s'intéressa à la longueur de sa chevelure, qui descendait jusqu'à ses omoplates. Une fois l'observation achevée, elle s'empara d'un petit carnet noir de quatre-vingt-seize pages. Elle l'ouvrit, et s'empara du stylo-plume en argent posé sur le bureau. Une écriture fine et élégante inscrivait ses caractères entre les lignes discrètes du papier.


15 juin

Aujourd'hui, journée aussi longue que d'habitude. Heureusement que les cours finissaient à quinze heures, je crois que sinon, je serais morte en salle de classe. Itô n'arrête pas de me regarder bizarrement, en ce moment. Je vais finir par croire qu'il est amoureux. Il est pas repoussant, et puis, c'est le seul qui se soit jamais moqué de moi. (l'écriture était hésitante pour cette phrase) Plus que trente-et-un jours avant mon anniversaire !


Ce petit carnet était en fait son journal intime, ou plutôt, son journal de bord. Elle n'accordait pas la même confiance au papier qu'une fille lambda. Le paragraphe du jour occupait la moitié d'une page, comme les précédents. Au début, elle arrivait à couvrir deux pages recto-verso, mais cette tendance à être prolixe avait vite disparu depuis que Goldst l'avait quittée, quelques semaines plus tôt. Ils étaient sortis ensemble, comme ça, pour le fun, mais Perona avait fini par s'attacher, et Goldst avait pris peur. D'autant plus que la concurrence était rude, entre les demoiselles. Itô, le jeune homme mentionné dans le rapport du jour, était un garçon de la classe de Perona, et il pouvait se vanter (ce qu'il ne faisait jamais) d'avoir du succès avec la gent féminine.

Perona était en première année d'enseignement général à l'école supérieure V. Montenegro, l'établissement le plus réputé de la région. C'était une institution privée qui n'acceptait que sur dossier, et qui était réservée par principe, comme dirait l'autre, aux gosses de riches, qu'elle formait sans discontinuer de quatorze à vingt-cinq ans, selon les divers cursus. Elle se trouvait aussi sur l'île de Requiem. De plus, chaque membre de la famille Arnote se devait d'y être formé, car l'établissement, sans être aussi ancien que la famille elle-même, avait déjà plus de cent ans d'existence.

Lassée sans savoir pourquoi, Perona alla chercher quelque chose dans son sac. Elle en retira deux lettres. Sur chaque enveloppe il y avait son prénom, mais en différentes écritures. La première avait été soignée, à en juger par les traits d'écriture mal gommés sous les lettres, et le trait épais. L'autre écriture était totalement brouillon, et il y avait de nombreuses traces de réécriture. Perona se sentait presque attristée de voir son prénom maltraité de la sorte.

C'était des lettres d'amour, qu'on avait discrètement glissées dans son sac, lors d'un moment de distraction. Cela faisait presque deux mois qu'elle n'en avait pas eu. Elle les ouvrit délicatement, et tira le papier, qu'elle froissa et jeta à la corbeille dans un geste expert, sans même les avoir lus. Puis elle tira de sous son lit un petit coffret en bois, aussi large que son journal de bord, et y glissa les enveloppes, avec toutes les autres. Il y en avait une vingtaine.

Le fait de détruire les déclarations pouvait paraître cruel, mais le leitmotiv de Perona à ce sujet était que si on l'aimait, il fallait venir le lui dire en face, et ne pas prendre de chemin de traverse.

Perona inspecta son agenda, afin de vérifier la présence d'éventuels devoirs. Puis elle se rappela qu'on était vendredi et que le lendemain serait un samedi, une journée sans cours donc. Elle se releva et ôta l'uniforme de l'école, qu'elle remplaça par des habits décontractés. Une jupe noire de même longueur que celle qu'elle venait d'ôter, à savoir jusqu'aux genoux, et un débardeur blanc, qui moulait bien sa poitrine (toutefois encore assez faible par rapport à ce qu'elle atteindrait en grandissant).

"Je devrais peut-être me lisser les cheveux."

Cette pensée la traversa sans préavis, venue d'on-ne-sait-où, et repartit aussi furtivement qu'elle était arrivée. Elle se saisit du livre qui se trouvait sur sa table de nuit, et reprit la lecture.

Le lendemain, la jeune fille se réveilla aux alentours de dix heures. L'écrasante chaleur qui régnait déjà en cette mi-juin l'avait poussée à dormir fenêtre ouverte, et à renier temporairement son pyjama pour l'habit de naissance. Encore somnolente, elle enfila l'habit abandonné, puis descendit d'un pas mal assuré.

Quand Perona s'installa au salon, avec un bol de céréales et quelques biscuits, son père s'y trouvait déjà. Il était assis au bout de la grande table, et un monceau de feuilles jonchait la table devant lui. Il se tenait le front, et avait un stylo à bille en main.

- Salut, papa.

- Bonjour, ma chérie, dit Carlh.

Perona commença tranquillement à débarrasser le bol des céréales. Après quelques minutes de mastication, son père l'interrogea.

- Dis, pour Des hommes et des fées, tu dirais qu'elle s’appelle comment, la reine des fées ?

La jeune fille réfléchit quelques secondes.

- Hmm ... Vigdis. Qu'est-ce que t'en dis ?

- Vigdis ? Ça sonne bien. Allez, va pour Vigdis.

Aussitôt, Carlh commença d'écrire à toute allure. Quand il bloquait quelque part, généralement pour le nom d'un nouveau personnage, il demandait leur avis à sa femme ou à sa fille. D'ailleurs, la dédicace de tout ses livres, sans exception, leur était dédiée, et il ne manquait pas de superlatifs pour décrire à quel point elles étaient indispensables à son œuvre.

- Il fait beau, j'ai envie d'aller me promener au bois, cet après-midi. Je peux ?

- Fais donc. Mais rentre avant ta mère, et en bon état, je vais me faire massacrer, sinon.

- Merci papa !

La mère de Perona, Lisbeth, refusait quasi-catégoriquement à sa fille chaque sortie seule, sous prétexte que c'était dangereux. Mais la jeune fille savait admirablement se défendre (aucun garçon de l'école supérieure n'osait l'importuner, même les plus âgés) et son père avait confiance en elle pour se tirer d'éventuels mauvais pas.

Perona ne tint pas en place de la matinée, et finit par obtenir de pouvoir partir une demi-heure avant ce que son père avait fixé. Elle tremblait d'impatience. Requiem était pour les deux tiers couverte d'une épaisse forêt pluvieuse, aux arbres gigantesques. Il n'y avait plus d'animaux sauvages dans la forêt depuis longtemps, et les nombreux chemins de promenade étaient assaillis par les promeneurs dès qu'il faisait beau. Un formidable camphrier, plus haut qu'un séquoia adulte, dominait tout le massif forestier, et étendait l'ombre de son feuillage sur plusieurs dizaines de mètres de diamètre. Il fallait environ vingt pas pour faire le tour du tronc.

Le reste de la superficie était répartie entre la ville et les cultures. Perona aimait se promener entre les arbres, et récolter baies et fraises des bois quand c'était la saison (souvent, la moitié du panier disparaissait avant même son retour à la maison), et c'était bien la seule activité d'extérieur qu'elle prenait plaisir à pratiquer.

La jeune fille quitta la résidence, toute joyeuse. Elle avait mis un débardeur vert clair, aussi ajusté que celui de la veille, un short blanc cassé et de solides chaussures de sport, adaptées à la marche. Elle ne craignait absolument pas les écorchures des fougères sèches et des ronces. Elle avait un petit sac en bandoulière, contenant un goûter et son appareil photo, et une gourde métallique pendant à sa ceinture. Ne manquait plus que le couvre-chef et la machette, et elle aurait tout de l'aventurière intrépide bravant la forêt équatoriale.

Perona marcha tout l'après-midi, jusqu'au camphrier. Elle aimait particulièrement cet arbre, et surtout les nœuds de racines émergeant du sol, dans lesquels elle pouvait se dissimuler entièrement, autrefois, quand elle était encore petite.

La jeune fille s'installa le plus près possible de la base du tronc. Une fois assise, elle dévora en quelques instants les biscuits qu'elle avait mis dans sa sacoche. Mais elle avait encore faim (elle ne se souciait guère de sa ligne, car autant qu'elle mangeait, elle ne grossissait pas ou peu), et se mit en quête d'autre chose à ingurgiter. La forêt regorgeait de fruits, de baies et de glands, mais ça n'était pas la saison.

C'est en faisant le tour du tronc qu'elle faillit trébucher sur quelque chose qui dépassait des racines. Intriguée, elle se pencha. C'était un petit coffret de bois, sans âge et patiné par le temps. Perona le prit sans hésiter, et s'acharna à l'ouvrir. Les charnières rouillées ne lui facilitaient pas la tâche. Dedans, il y avait un étrange fruit rose, de la forme d'un litchi, couvert de fines spirales noires et gros comme un ballon de handball. Elle ne se demanda pas un seul instant comment un fruit frais avait pu échouer dans un coffret très ancien.

- Voilà mon dessert, j'ai l'impression, constata Perona.

Le fruit n'avait pas du tout l'air aussi vieux que le coffret qui le contenait. La jeune fille l'emporta à la source la plus proche, le lava et s'en coupa une généreuse part. Elle prit une grosse bouchée, et dût se plaquer les mains sur les lèvres pour ne pas tout recracher. C'était proprement infect, et en plus, ça lui donnait mal au ventre. Mais elle continua et mangea tout le fruit, car à la maison, on lui répétait sans cesse de finir son assiette. La tête lui tournait, et elle resta assise le temps que le vertige cesse. Une fois remise, elle se leva et consulta sa montre, emportée pour l'occasion. Il était dix-sept heures trente, sa mère allait rentrer dans une demi-heure, pas plus. Il fallait se presser de rentrer.

Sitôt qu'elle fût arrivée au bercail, Perona courut à la salle de bains. Elle avait une multitude de petites griffures sur les jambes, et sa chevelure était encore plus emmêlée que d'habitude. C'était le genre de petit détail que sa mère pouvait repérer et analyser en quelques secondes.

En se glissant dans l'eau, la jeune fille se sentit étrangement faible et fatiguée. Elle s'allongea complètement, et s'interrogea longuement sur l'origine de cette faiblesse. Elle n'en n'avait pas l'air, mais elle pouvait marcher des heures sans être fatiguée, même avec ses pieds croisés.

"Bah, je ferais la grasse matinée demain, et ça ira mieux." Pensa-t-elle en se savonnant.


Mais sa fameuse grasse matinée tourna court. En effet, un léger chuintement la tira du sommeil, vers neuf heures du matin. Pas tout à fait réveillée, elle entrouvrit les yeux, et aperçut une vague silhouette blanche souriante voleter autour de son lit. Croyant au rêve éveillé, Perona se rencogna dans son oreiller et entreprit de retrouver le sommeil. Mais cette apparition la travaillait, et au bout de quelques minutes, elle sauta hors de son lit. La chose était toujours là. C'était un petit fantôme à la tête ronde, et qui avait de longs bras ballants. Il tirait la langue de temps à autres.

- C'est quoi ce délire ?

Perona recula et trébucha sur son lit. Elle ne savait absolument pas d'où pouvait provenir l'ectoplasme.

C'est alors qu'elle se sentit devenir plus légère, et elle eut l'impression de grandir. Quand elle comprit qu'elle lévitait, à quelques centimètres au-dessus de son lit, elle commença à paniquer. Elle battit des jambes par réflexe, et entra en rotation comme une baudruche sur laquelle on soufflerait. Dans la confusion, son pied droit heurta violemment le plafond incliné, ce qui lui provoqua une grimace et un petit cri de douleur. Aussitôt après, elle s'écrasa lourdement sur le matelas.

"Il se passe des trucs louches, ici !"

Pour l'instant, elle ne se doutait absolument pas de ce qui était à l'origine de ces phénomènes, ni des conséquences que cela aurait sur son avenir.