Médecine simiesque

par Linksys

Zoro remonta plusieurs fois le fil des événements, jusqu'au matin. Mais rien à faire, il ne se souvenait plus du tout où et quand il avait bu plus d'un verre d'alcool. Un singe qui parle et qui sait faire du feu ?

- J'ai dû fumer une cigarette qui fait rire, c'est pas pas possible ... Marmonna le bretteur, en se frottant les yeux.

- Non, t'es ni imbibé, ni défoncé, mon garçon, affirma le primate. Ouais, je sais, ça fait bizarre, mais c'est comme ça.

- Mais ... Comment ça se peut ?

- Plus tard, les questions. Pourquoi Mihawk t'envoie ici ?

Zoro se recentra sur son objectif.

- Il est gravement blessé ! Il m'a dit d'aller chercher le docteur, près du gros rocher, au nord de l'île. Je suppose que vous êtes ce fameux docteur ?

- Tout juste, mon garçon. C'est si grave que ça ?

- Il pisse le sang !

L'Humadrille leva les yeux au ciel, comme pour chercher une réponse parmi les étoiles.

- Je sais pas si je devrais l'aider, dit-il après quelques secondes. Un humain.

Zoro faillit s'énerver, mais le singe reprit la parole juste avant.

- Bon, ça ira pour cette fois. Je vais voir ce que je peux faire. Mais ne compte pas sur moi pour venir te soigner tout tes bobos, après ça.

- Merci ! S'exclama Zoro, empli de gratitude.

- Au fait, appelle-moi Morinohito, dit le singe.

- Morinohito ?

- Ouais.

Ce nom disait quelque chose à Zoro, mais il ne savait plus où il l'avait vu, auparavant. Morinohito se retourna vers le colosse, qui l'accompagnait, et s'adressa à lui en une série de grognements rauques. Le chef lui répondit brièvement, et s'éclipsa. Une nuée de singes lui emboîta le pas.

- Boral va aller inspecter l'île de fond en comble. Celui qui a fait ça ne doit pas être allé bien loin.

- Boral ? Et comment avez-vous deviné pour Illjoe ?

- Boral Al Ǟm, c'est comme ça qu'on appelle le chef de la tribu. Et pour ce qui est de l'état de Mihawk, ça ne peut pas être toi, tu ne t'en serais pas tiré à si bon compte. Et encore moins la fille-fantôme, d'ailleurs. C'est forcément quelqu'un d'autre, quelqu'un qui pourrait rivaliser de talent avec Mihawk. Allez, trêve de blabla, sinon le moribond sera mort et enterré avant même qu'on n'arrive au château.

Malgré sa vieillesse apparente, Morinohito était encore vif et très agile, il se déplaçait avec aisance, de branche en branche. Il tâcha de ne pas distancer Zoro, car il savait pour son affreux sens de l'orientation. Ça se voyait à sa manière de marcher, le pied presque hésitant à chaque pas.

Quand Perona vit débouler Zoro, suivit d'un singe parlant, elle oublia momentanément la gravité de la situation, et se demanda si elle n'avait pas absorbé de substance douteuse récemment.

- Pas le temps pour les explications, ma cocotte, dit Morinohito, en mimant le geste de la repousser.

Il s'approcha de Mihawk en sautillant, et posa en chemin sa lanterne sur la table. Il se montra très inquiet.

- C'est grave, tout ça ! S'exclama-t-il.

Il ôta le petit sac de cuir, qui pendait à son fundoshi, et le posa sur la chaise la plus proche. Divers accessoires médicinaux s'échappèrent quand le rabat s'ouvrit.

- Il a perdu beaucoup de sang.

Premièrement, il déchira la chemise de Mihawk. Les blessures étaient impressionnantes. Il y avait une large estafilade sur le torse, qui courait de l'aisselle droite au bas du pectoral gauche. Mais le ventre était encore pire. Une horrible ouverture en forme de croix barrait l'abdomen. Un flot sanguin continu s'écoulait de ce magma de chairs rougies.

- Il a pas perdu ses tripes, c'est le principal.

Ensuite, Morinohito inspecta minutieusement chaque centimètre carré de chaque plaie, afin de trouver et d'ôter tout corps étranger. Puis, il tendit un long bras poilu vers sa sacoche, et en tira une petite bougie usée. Il hésita quelques secondes, et la posa sur le torse de son patient, à hauteur du cœur. À l'aide de quelques allumettes, tirées elles aussi de la sacoche, il alluma la mèche.

- Si la bougie s'éteint, c'est fini, dit-il à l'intention des deux spectateurs, qui étaient sidérés.

Perona marcha de côté jusqu'à Zoro.

- Dis ... C'est quoi, ça ? Murmura-t-elle.

- Je sais pas. Mais je pense qu'on peut lui faire confiance.

La jeune femme prit la main du bretteur, et la serra fortement. Sa tête s'appuya contre le bras du jeune homme.

Quand Morinohito eût fini l'inspection, il souleva Mihawk et l'installa sur la table. Il était impressionnant de voir un corps aussi musculeux, complètement désarticulé. De son sac, il tira un pilon, un mortier, et de nombreuses petites boîtes en bois sombre. Chacune d'entre elle contenait un peu de telle herbe médicinale ou de tel principe actif. Il s'écarta, et broya quelques feuilles, qu'il mélangeant ensuite à de l'eau et à une poudre blanche. Il laissa la préparation de côté.

- Va me chercher de l'alcool à quatre-vingt-dix degrés, ordonna-t-il à Zoro. Dans la remise secondaire, la troisième porte à droite après celle qui mène à la cuisine. Juste en face de l'entrée, sur la troisième étagère.

Le bretteur, étonné par une telle connaissance des lieux, s'éloigna lentement.

- Et plus vite que ça ! Vociféra le singe.

- Je serais plus rapide, dit Perona.

Elle se défit de ses chaussons et s'éleva dans les airs. Elle doubla Zoro à toute vitesse, et veilla consciencieusement à adopter un angle ne blessant pas sa pudeur. Le bretteur, désorienté, fit demi-tour.

- Il te faut autre chose ? Demanda-t-il, désœuvré contre leur mur.

- Juste un peu de silence, mon garçon. Ça serait parfait.

Froissé, Zoro se rembrunit. Il quitta son poste, et s'approcha de l’épée noire, dont les fragments reposaient au sol. Celui qui avait pu briser la meilleure lame du monde était sans doute Illjoe, pensa le jeune homme. Et une question se posait : que ferait Mihawk, sans son épée, dont il ne se séparait quasiment jamais ?

Perona revint dans la minute qui suivit, apportant avec elle un gros flacon de verre, empli d'un liquide translucide.

- Bien joué, ma cocotte, dit Morinohito.

Il se saisit du flacon que lui tendait la jeune femme, et en arracha le bouchon de liège d'un coup de dents. Il versa franchement sur la plaie, mais Mihawk n'eut aucune réaction. L'Humadrille posa un gros doigt poilu sur la plaie du torse, et la traversa ainsi en longueur, comme pour en enlever la poussière qui s'y serait logée. Zoro remarqua alors que le Corsaire ne semblait avoir plus aucun réflexe respiratoire : sa poitrine était immobile.

- Il ne resp ... Tenta-t-il de s'exclamer.

- J'ai dit : "silence". Alors tu vas la fermer, et me laisser faire, mon garçon.

Le bretteur voulut s'insurger, mais Perona, qui avait compris, le tempéra en posant une main sur son épaule et en lui jetant un regard ferme. Il la dévisagea, l'air de dire "tu vas pas t'y mettre aussi !".

- Allez attendre ailleurs, vous me perturbez, les jeunes, déclara Morinohito. Je sais ce que je fais, Mihawk va pas me claquer entre les doigts aussi facilement.

Comme Perona et Zoro ne semblaient pas vouloir bouger, il insista :

- Allez, ouste !

Perona s'éloigna en traînant du pied. Elle était très inquiète au sujet du maître de céans, mais préférait aller dormir. Ainsi, elle se sentirait moins angoissée. Mais Zoro, totalement inflexible, ne bougea absolument pas.

- Toi comprendre ce que moi dire ? Demanda Morinohito, raillant le bretteur.

- Quand t'auras compris que je bougerai pas d'ici tant que mon maître - Mihawk - n'ira pas mieux, on pourra dire que ton espèce aura évolué.

L'Humandrille médecin eut un petit sourire en coin, et se recentra sur sa tâche. Zoro, pour sa part, tira une chaise et s'assit dessus, un bras appuyé sur le dossier.

Perona, persuadée que Zoro l'avait suivie, se rendit compte du contraire en s'asseyant sur le lit. Elle voulait vraiment dormir, pour oublier l'inquiétude. Mais, parallèlement, elle brûlait de retourner auprès du bretteur, selon ce que lui dictait son instinct. Après de longues secondes d'hésitations, elle se leva et retourna d'où elle venait.

Zoro, qui luttait de son mieux contre le sommeil qui l'envahissait, entendit un infime bruit de pas, feutré. Perona fit son entrée dans son champ de vision comme une apparition spectrale sortie de la brume nocturne. Elle s'approcha de lui, et sans lui demander, s'assit sur ses genoux. Elle se pencha en arrière, et posa sa tête juste à côté de celle du bretteur. Elle ne broncha pas quand elle sentit les grosses mains de celui-ci venir se poser sur ses hanches. Finalement, elle s'abandonna au sommeil, et Zoro ne tarda pas à l'y rejoindre. Ils dormirent ainsi toute la nuit, quasiment sans bouger.


Les deux jeunes gens se réveillèrent quasiment simultanément. Les rayons du soleil les éclairaient à l'horizontale, par les grandes fenêtres. Il n'y avait pas un nuage qui encombrait le ciel. Perona avait pivoté durant la nuit, et s'était retrouvée assise perpendiculairement par rapport aux jambes de Zoro. Elle avait la tête au creux de l'épaule du bretteur, un bras passé derrière son cou, et celui-ci l'entourait de ses bras, les maints jointes sur les hanches de Perona.

- Bonjour, marmonna-t-elle, voyant que son "porteur" venait lui aussi d'émerger.

Elle allongea le cou pour tenter de lui faire la bise, mais au même moment, Zoro bascula la tête en arrière, ce qui, bien sûr, empêcha Perona d'accomplir son intention. Celle-ci le fit remarquer.

- Hé, laisse-moi t'embrasser.

Zoro, qui pensait qu'il s'agissait d'un baiser sur la bouche, préféra continuer à faire le mort. Lassée, Perona se leva. Mais, à peine avait-elle posé les pieds au sol qu'elle s'immobilisa. Mihawk était assis dans son fauteuil, vêtu d'une large chemise blanche en flanelle. Il buvait un café par petites gorgées, en lisant le journal du matin. Sur la table, il y avait un grand linge blanc, qui à en juger par la forme, devait envelopper les fragments de l'épée noire. Morinohito était allongé sur le flanc à l'autre bout de la pièce. Il semblait dormir, et il se soutenait la tête d'une main.

- Bonjour, dit calmement Mihawk, sans interrompre sa lecture.

- Bon ... Jour ... Bredouilla Perona, très étonnée. Encore moribond la veille au soir, voilà que le corsaire était rétabli, et à peine plus faible que quelqu'un qui vient d'être malade.

- Vous ... Vous allez bien ?

- Plutôt, oui, répondit Mihawk. Je suis content d'avoir un si bon médecin chez moi.

- Tu n'es pas chez toi ici, Dracule, dit Morinohito, qui finalement ne dormait pas.

Il se retourna et se releva. Dans la lumière du matin, il ressemblait plus à un grand orang-outan qu'à un véritable Humandrille.

Zoro abandonna aussi la feinte du sommeil, voyant que tout danger était écarté. Il se leva et s'approcha silencieusement.

- Comment tu fais pour parler ? Demanda-t-il au singe.

- Mon garçon, j'espère que Mihawk t'a enseigné le principe d'évolution de notre espèce. Nous sommes influencés par les humains qui nous entourent. Il y a certes eu une guerre ici, mais ce fut aussi un royaume de paix. Pour ma part, j'ai été recueilli, il y a un siècle, par la famille royale et élevé au château, ici-même. J'ai vite appris à parler comme un humain, et à connaître les ficelles de la médecine. Le savoir de ma race en ce domaine a complété l'enseignement humain.

Le savoir de ta race ? Demanda Zoro (il n'avait pas percuté que Morinohito avait sans doute plus de cent ans).

- À l'origine, les Humandrilles sont de simples grands primates sans queue, avec un usage poussé des plantes médicinales. C'est après que la capacité évolutive qui est la nôtre est apparue, et a fait de nous ce que nous sommes. Sur cette île, nous sommes trois Humandrilles doués de parole et de talents humains. Un forgeron, un navigateur et moi-même, le médecin.

Morinohito s'éloigna, et disparut derrière une porte. Il réapparut brièvement, tenant une banane, et disparut à nouveau, sans même avoir prêté attention aux occupants de la pièce. Il avait quitté le château. Un silence pesant s'installa, troublé uniquement quand Mihawk tournait une page de son journal, ou quand il buvait un peu de café.

- Je vais m'habiller, finit par dire Perona.

Elle s'éloigna en traînant du pied, car au fond, elle aurait aimé que Zoro la suive. Mais le bretteur semblait fermement décidé à s'entretenir avec son maître.

- L'épée noire est brisée, dit le bretteur. Vous croyez que y'a un moyen de la reforger ?

- Eissen est forgeron.

- Eissen ?

- L'Humandrille-forgeron dont a parlé Morinohito.

- Hmmm ... En tout cas, c'est vraiment étrange, ces singes parlants.

- Tu verras beaucoup plus surprenant, avant même d'arriver à la première île du Nouveau Monde.

- Peut-être. Racontez-moi. C'est Illjoe qui vous a fait ça, nan ? Qu'est-ce qu'il est devenu ?

- Oui, c'est Illjoe. Il m'a eu en traître. Et il a encore réussi à m'échapper. Mais vu que je l'ai moi aussi blessé, je ne pense pas qu'il se risque à revenir à la charge avant quelques mois. Ce qui va nous laisser le temps de parfaire ton entraînement.

Les deux escrimeurs discutèrent encore quelques minutes, jusqu'à ce que Zoro n'éprouve le besoin de soulager sa vessie. Il se rendit aux toilettes, et une fois la vidange achevée, s’offrit un petit détour par la chambre, le temps de changer de vêtements. Il croyait dur comme fer que Perona hantait la salle de bains, ce qui n'était pas le cas. Et il se félicita d'avoir fait ce détour. Perona était dans la chambre. Elle était au pied du lit, et enfilait une culotte, qui semblait noire. Et, à part ce bout de tissu sombre hissé le long des jambes, la jeune femme était nue. Fort heureusement, elle tournait le dos à Zoro. Celui-ci, béat, profita quelques secondes du spectacle. Les épaules fines, la courbure des hanches, le galbe des fesses ... Jusqu'à ce qu'un objet contondant non identifié ne vienne l'heurter violemment, entre les deux yeux.

- Pervers ! Obsédé ! Hors de ma vue ! Tempêtait la jeune femme, en quête de nouveaux projectiles, et qui avait momentanément oublié qu'elle ne portait qu'une culotte.

Zoro était étendu dans le couloir, sur le dos, les bras en croix. L'impact du manche de la brosse était douloureux, mais il ne regrettait absolument pas le sacrifice. La porte se referma avec force, ce qui lui endolorit le gros orteil gauche, resté dans l'encadrement. Meurtri de toutes parts, sauf du cœur et des yeux, il se releva.

- Désolé, pas fait exprès, lâcha-t-il en s'éloignant.

- Ouais, ouais, c'est ça, rétorqua Perona.

Se sentant un courage nouveau, Zoro retourna à la porte. Il l'entrouvrit, y glissa le visage et ajouta :

- T'es drôlement bo ... Jolie.

À l'instant précis, la jeune femme agrafait son soutien-gorge. Elle se saisit du plus proche objet à projeter, en l'occurrence, son lisseur, mais son réflexe fut trop lent. Zoro avait déjà disparu, emportant avec lui un sentiment qui cuisait à Perona, quelque chose entre de l'amour et de la reconnaissance.

"Jolie ... Jolie ... Jolie ... Je suis jolie ..."

Ce simple mot avait sur elle un effet bien différent que sur une jeune femme du même âge. Toute rouge, elle se laissa tomber sur le lit, et lâcha un long soupir. Elle aurait donné beaucoup pour sentir, à l'instant même, les mains de Zoro passer outre la limite de ses sous-vêtements et la faire se cabrer de frissons. Elle visualisait très bien la peau rugueuse et sèche au contact de sa peau douce. Elle se plaisait à imaginer la scène et les multiples débouchés. Elle faillit même rappeler Zoro, mais s'en abstint à la dernière seconde.

Perona revint à la clarté plusieurs minutes après, et son alter ego positif la fustigeait.

"Comment peux-tu imaginer des choses aussi ... Aussi malsaines !"

Ce à quoi Négatif répondit :

"C'était rien que des caresses, et en plus, qui ont même pas eu lieu."

"Des caresses ! Ha ! C'était un acte de ... De fornication, ni plus, ni moins !"

"Fais pas chier, c'est pareil. Et puis, les galipettes, c'est pas interdit, si ?"

"..."

Positif s'avoua vaincu, et Perona put enfin recommencer à penser pour elle seule. Il y a quelques mois, elle se serait pendue, ou défenestrée (ce qui est bien sûr exagéré), selon les disponibilités, par honte d'avoir eu de telles pensées au sujet de Zoro et elle. Mais, actuellement, cela ne faisait que renforcer son envie de voir cette vision se concrétiser. Elle finit de s'habiller, et quitta la chambre. Au moment de franchir la porte, une douloureuse réminiscence du passé fit surface, qui la fit presque tituber. Elle vit le sol s'inverser avec le plafond.